[Mon métier d’antan]
Jacques, luthier à 30 ans : «J’ai la chance de travailler sur des instruments fabuleux»
Ils ont entre 20 et 35 ans et font le pari de l’intemporel. Rencontre avec une nouvelle génération d’artisans qui se réapproprie les métiers d’autrefois. Pour ce premier numéro, direction Mamer, dans l’atelier du luthier Jacques Sanavia.
Des centaines d’instruments jonchent le sol. Certains, désossés, attendent patiemment. D’autres dorment, sagement, bien au chaud dans leur sacoche. De la musique classique résonne dans les couloirs. Vêtu de son tablier grenat, Jacques Sanavia nous accueille dans sa petite maison qui lui sert d’atelier, à Mamer. Fin prêt à nous partager sa passion, qu’il alimente depuis son plus jeune âge.
La musique a toujours bercé son enfance : le jeune Jacques s’est essayé à la contrebasse et rêvait d’intégrer un orchestre. Mais très vite, le rêve se confronte à la réalité. Le jeune homme ne se voit pas quitter son Luxembourg natal pour faire le tour du monde et vivre de sa passion. Il arrête alors la contrebasse et tente de se réorienter. Sans quitter définitivement le monde de la musique, évidemment.
C’est auprès de Jean-Pierre Reitz, son luthier depuis tant d’années, que Jacques trouve un nouveau souffle. Le métier pourrait lui plaire, songe-t-il… «Je me suis laissé deux mois pour tester, dans une école en Belgique.»
Le verdict tombe en seulement quelques jours : Jacques deviendra bien luthier. Le «travail avec le bois», le «calme» l’ont séduit. Et son mentor ne le lâche pas : quand il n’est pas à l’école, c’est auprès de Jean-Pierre qu’il apprend. «J’étais sous sa tutelle, je n’avais peur de rien», glisse le jeune homme dans un sourire.
Un travail «noble»
Rapidement, il crée son premier violon. Mais c’est en restaurant les instruments des autres qu’il s’épanouit le plus. «J’ai eu la chance de travailler sur des instruments fabuleux, qui pouvaient avoir 300 ans et dont le son était toujours aussi incroyable. C’était énorme», se rappelle-t-il.
Après deux ans aux côtés du luthier de Pétange, l’heure est venue : Jacques prend la relève. Un sacré pas en avant, un vrai challenge pour le trentenaire, qui devient alors chef d’entreprise.
Son ami Charles, avec qui il a partagé quelques années d’études, le rejoint en février 2025. Mus par cette même flamme pour le travail «noble», comme il le qualifie.
«J’aime beaucoup restaurer l’ancien. Nous avons de vraies pièces d’art entre nos mains et nous les rendons en meilleur état. C’est fabuleux comme métier», s’émerveille encore le jeune Ardéchois de 26 ans, spécialisé dans la restauration de violons et d’altos. Et Jean-Pierre n’est jamais bien loin non plus… «Il continue de nous aider, sur les archers notamment», note Jacques. Difficile de décrocher quand on aime autant.
«On choisit un instrument pour la vie», souligne d’ailleurs Jacques, les yeux pétillants. «Les musiciens qui viennent ici ont développé une relation très importante avec leur outil. On s’occupe un peu de leur bébé, c’est une grande responsabilité.» Surtout quand les prix oscillent entre 1 000 et 15 000 euros par violon. Un investissement qui a un coût, mais qui en vaut la peine, selon le luthier : la différence de tarif réside en effet dans le temps consacré à la création de l’instrument, mais aussi dans la qualité du bois utilisé.
«Le secret, c’est de tester au maximum son violon avant d’investir», conseille l’homme de 32 ans, qui explique que «chaque instrument est différent» et s’adapte aux mains qui l’utilisent. Un alto ne produira ainsi pas le même son selon la personnalité du musicien qui l’emploie. Une véritable «individualité» qui émerveille toujours Jacques.
Un métier presque éternel
Dans l’atelier, Charles s’occupe d’un violoncelle, complètement démonté. Il rapproche la lumière de la table, reste concentré sur l’objet, qu’il rafistole de l’intérieur. Dans la pièce d’à côté, Jacques s’occupe du cordage d’un autre instrument. Lui aussi reste dans sa bulle, effectue des gestes délicats.
«C’est un métier qui demande beaucoup de patience. Il faut faire attention aux détails, essayer d’aller au bout des choses, de bien faire. C’est très exigeant, j’essaie toujours d’atteindre la perfection», détaille-t-il en réalisant ses mouvements.
Un métier «solitaire», «pas pour tout le monde», mais encore bien présent et nécessaire en 2026. Jacques dispose de 250 instruments en location, particulièrement demandés, et répare en moyenne plus de cinq instruments par semaine. Le travail ne manque pas. Surtout à la rentrée, au mois de septembre, sa période la plus chargée.
Il en est persuadé : son métier ne sera jamais amené à disparaître. Il existe depuis bien longtemps et perdurera. «La demande est là, même si cela reste une niche. Nous aurons toujours besoin de luthiers, même pour les instruments chinois qui commencent à arriver sur le marché, c’est certain. Nous avons besoin d’artisans.»
Et peut-être qu’un jour, lorsqu’il aura trouvé sa propre relève, Jacques pourra enfin réaliser le rêve qui berçait son enfance : créer de ses mains une contrebasse unique et, comme il l’imaginait, prendre la route pour faire résonner sa musique et la partager avec le plus grand nombre.