[Le portrait]

Paul Mortas : il faut que tu respires

Placé cinq jours dans le coma en 2020, presque cliniquement mort, le défenseur rodangeois Paul Mortas a raconté sa rencontre intime avec la mort dans un livre paru la semaine passée.

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«Le ciel est bleu» et Paul Mortas ne l'oubliera plus jamais.
«Le ciel est bleu» et Paul Mortas ne l'oubliera plus jamais.

Le pitch sur la page Amazon dédiée au roman dit ça : «Montréal, 18 mars 2020. Ma vie bascule. Un nouveau virus d’ampleur mondiale se répand dangereusement. En quelques jours, tout s’effondre : la maladie, les soins intensifs, le coma… Moi qui avais traversé les frontières pour le football, je dois apprendre à survivre. Et dire que tout semblait s’arranger… Je dois maintenant me battre pour respirer. Entre hôpital, doutes et espoir, une question s’impose : comment revenir à la vie quand tout semble perdu?»

Importante, cette dernière question. À quoi peut bien ressembler l’existence d’un type de 20 ans, qui n’a jamais vécu que par ses rêves de gamin, qui manque de mourir seul à l’autre bout de l’Atlantique et se voit annoncer, à son réveil, par un médecin patibulaire doté d’un curieux accent russe qu’il ne rejouera plus jamais au foot? Que se passe-t-il dans sa tête quand le ballon rond ne devient plus un objectif, mais un chemin?

C’est parce qu’il y répond joliment dans un récit au style volontairement frontal et faussement naïf que Paul Mortas a gagné le droit d’un portrait lumineux plus que larmoyant, dédié à un écrivain plus qu’à un footballeur.

Ces derniers jours d’ailleurs, le titre de cet article aurait longtemps dû être «La mort, battue aux tirs au but». Pas pour faire un mauvais jeu de mots, mais parce que c’est, littéralement, ce qui s’est passé pour lui en 2020 du côté de Montréal, où Mortas a pris la mesure de sa chance d’être encore en vie en voyant les radios de ses poumons, déchiquetés, lacérés, réduits à peau de chagrin sans qu’aucun médecin n’ait jamais pu ni expliquer comment il en était arrivé là ni comment il en a réchappé de justesse : «Je suis encore en vie et personne n’arrive à me dire pourquoi», écrit-il. Car ce n’était pas le covid que ce mal mystérieux, mais quelque chose d’autre, d’encore plus fulgurant.

Cucurbitacées, désert et sonde anale

Puisque le livre que ce drame a inspiré est moins l’histoire d’un miraculé plongé dans une horreur absolue que celui d’un jeune adulte qui (re)découvre comment vivre, il fallait y mettre plus de lumière que d’ombre.

La semaine dernière, léger, joyeux, Paul Mortas a donc débarqué avec son bouquin, en plusieurs exemplaires… dans les vestiaires du stade Jos-Philippart. L’ouvrage est flanqué d’une couverture sur laquelle s’étalent des nuages cotonneux sur un doux ciel de printemps, première photo que Mortas, heureux d’être en vie, a prise à sa sortie d’un hôpital dans lequel il a «vu la Faucheuse» de très près.

Le défenseur central de Rodange voulait viscéralement que ce ciel qu’il a craint de ne jamais revoir ouvre son récit, édité à compte d’auteur et sorti la semaine dernière à la fois en Europe et sur le continent américain, avec des stocks déjà épuisés côté canadien.

Pleurer, c’est tellement important

Vu de l’extérieur comme de l’intérieur, à quelques jours du quart de finale de Coupe contre le Fola survenu ce mercredi, mais aussi en pleine course effrénée au maintien, cela peut paraître presque aussi saugrenu d’amener de la lecture à une équipe passée en mode guérilla que de visiter une bibliothèque municipale avec des crampons aux pieds au beau milieu de la semaine de la poésie.

Et le défenseur central va sûrement attendre encore un peu avant les premiers retours de ses coéquipiers, qui n’étaient au courant ni du fait que leur pote avait regardé la mort dans les yeux ni du fait qu’il en avait tiré un récit de 230 pages prenantes.

Comment vont réagir les Rodangeois? Ou plutôt, comment vont réagir les hommes à l’intérieur des footballeurs? C’est l’un des leurs qui se met littéralement à poil.

Au fil des pages, on va le voir se faire déchirer la trachée par des cucurbitacées, ramper sur le linoléum gluant d’une résidence étudiante, devenir une machine, traverser le désert à la recherche d’un verre d’eau, expulser une sonde anale, accepter l’introduction d’un serpent sous sa peau, voir littéralement battre son cœur sous une cage thoracique devenue cadavérique, fantasmer les retrouvailles avec Sara, la Canadienne qu’il n’a rencontrée que quelques semaines avant de tomber dans ce trou sans fond, et qui croyait, elle, qu’il ne répondait plus au téléphone parce qu’elle ne l’intéressait pas… Car oui, c’est aussi une histoire d’amour.

Les jambes-spaghettis font des miracles

Mais tout ça, c’est beaucoup d’intimité pour un vestiaire, non? «Je veux délier les langues. Mon père – qui était aussi un sportif de haut niveau – et moi, on ne s’était jamais dit « je t’aime » avant ma sortie de l’hôpital. Pourtant, ça fait un bien fou. C’est comme pleurer. C’est tellement important. Je vis depuis toujours dans un milieu où il faut montrer que tu es fort, et surtout pas montrer que tu es faible. Voilà ce dont je tente de parler dans ce livre. Désormais, pour moi, c’est ça être un homme.» Et ça ne coûte que 13,05 euros pour l’apprendre.

Ce bouquin était en gestation depuis six ans. Son auteur a donné un coup de collier depuis son arrivée au Grand-Duché, à l’été 2024. Deux à trois heures d’écriture chaque matin, près d’une fenêtre, avec Sara, l’âme sœur, qui a «pleuré plusieurs fois» en lisant le récit glaçant de son homme. Elle qui, page 164, avoue comment, en plein covid, elle a tenté de se faire enrôler en vain en tant qu’infirmière bénévole à l’hôpital, juste pour pouvoir se rapprocher de Paul, pour qui les visites étaient interdites et alors qu’elle le connaissait à peine. «Son soutien aura été plus parlant que mille rancards», sourit Mortas.

On ne peut pas ne pas «spoiler» la fin du livre. Ces deux-là vont se marier, vous le savez déjà. Et puis, une simple recherche sur internet suffirait à vous dire que Paul Mortas, quatorze mois après avoir soulevé son drap d’hôpital et découvert avec effroi que ses jambes ressemblaient désormais «à des spaghettis» tant sa musculature avait fondu, a remporté le championnat universitaire par une température globale de -10 °C, loin du désert entrevu lors de son coma. Au bout de quatre jours de phase finale, trois matches et autant de prolongations et en tirant l’avant-dernier tir au but. Puisqu’il vous dit que «le ciel est bleu»…

En bref

Paul Mortas est né le 2 juin 2000 à Amiens. Installé à Yutz, marié à Sara depuis deux ans, il a débarqué au Luxembourg en août 2024, à Canach (avec qui il est monté en DN avant de filer à Rodange, avec qui il se bat pour le maintien). Pendant trois années universitaires au Canada, il aura arraché un titre de champion national, aux tirs au but.

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