Victimes de traite : «Santé mentale n’est pas trouble mental»
À l’occasion de la journée européenne de la Lutte contre la traite des êtres humains ce dimanche, rencontre avec InfoTraite qui s’occupe actuellement d’une trentaine de victimes et les aide à se reconstruire.
Un spectacle de marionnettes d’un genre particulier s’est déroulé jeudi soir aux Rotondes. Assurément pas pour enfants. Dans le public, outre une quinzaine de lycéens, une centaine de personnes issues pour la plupart du secteur social, médical et judiciaire. Sur scène, des survivants, tous suivis par Infotraite, le service national de coordination et d’assistance aux personnes victimes de la traite des êtres humains au Luxembourg.
La soirée s’inscrivait non seulement dans les semaines de la Santé mentale, mais aussi en prévision de la journée européenne de Lutte contre la traite des êtres humains ce dimanche. Son titre, longuement réfléchi, était sans équivoque : «L’esclavage n’a pas disparu, il a changé de nom». Selon le protocole de Palerme des Nations unies, la traite des êtres humains – la nouvelle expression pour désigner l’esclavage –, est le fait de recruter, transporter ou héberger une personne, par la contrainte, la tromperie ou en abusant de sa vulnérabilité, pour l’exploiter sexuellement, par le travail, la mendicité forcée, en la poussant à commettre des délits ou en lui prélevant des organes. «Il s’agit d’esclavage moderne», résume Ernestine*, l’une des psychologues de la structure.
Le procès d’un gérant d’un restaurant de Rodange accusé de traite des êtres humains avait été largement relayé dans la presse l’an passé, prouvant, s’il en était besoin, que le Luxembourg n’échappe pas à ce phénomène criminel. Dans le pays, les victimes sont identifiées par la police puis confiées à Infotraite (lire encadré). Certaines d’entre elles ont livré jeudi soir leur histoire, comme cette femme venue au Grand-Duché pour apprendre la langue et étudier, et qui s’est retrouvée exploitée. «Grâce aux marionnettes, (nos bénéficiaires) ont pu raconter leur vécu, tout en prenant de la distance», explique Aïcha*, l’une des assistantes sociales du service.
Des personnes «déshumanisées»
Il n’existe pas de victime type : hommes, femmes, jeunes, vieux, européens, américains, africains, jusqu’aux diplômés de l’université… Le piège, lui, se répète : une annonce alléchante, parfois postée sur les réseaux sociaux, un voyage organisé par l’auteur – parfois un trafiquant, un proxénète ou encore une famille bien sous tous rapports. Une fois arrivé au Luxembourg, le passeport est confisqué, le salaire est largement amputé, sans même parler des menaces proférées. Certains auteurs soignent les apparences : ils proposent à leurs victimes un contrat, un titre de séjour, un salaire versé chaque mois, avant d’accompagner leurs employés à la banque pour en reprendre l’essentiel. «Si quelqu’un me vendait une super villa au Chili, même nous, ça pourrait nous arriver», glisse Ernestine. D’où le conseil d’Aïcha : «Tout ce qui semble trop beau, vaut la peine d’être creusé.»
Parmi les mots prononcés lors de cette soirée, «déshumanisé» a été employé à plusieurs reprises. Une situation qui peut engendrer son lot de traumatismes. «Une victime de la traite, comme toute victime d’un trauma, a d’abord besoin d’être entendue et crue», explique Ernestine. Monter sur scène, «c’est une reconnaissance, une valorisation énorme de leur vécu».
De quels troubles souffrent les victimes? Ernestine retourne la question : «Pourquoi pensez-vous qu’elles ont tout de suite des troubles? Santé mentale n’est pas équivalent à trouble mental.» Toutes ne développent pas de pathologie, assure la psychologue qui observe néanmoins que «de plus en plus de victimes ont des troubles mentaux» : dépression, attaques de panique, troubles anxieux, dépendances. «Au début, elles sont vraiment vulnérables, avec des troubles du sommeil, de l’angoisse», ajoute Aïcha. Au besoin, le programme paie le suivi psychiatrique.
En fait, il n’existerait pas de traumatismes qui seraient spécialement liés à cette forme de maltraitance. «Des victimes ont été exploitées sur le même chantier, par le même auteur, souligne Aïcha. L’une est devenue très autonome, a fini par acheter son appartement, a fondé une famille. L’autre est tombée dans une dépendance.» Pour une femme qui souffrait déjà d’un trouble avant d’être exploitée, le cumul a été «explosif» : «On a bougé tout Luxembourg pour lui trouver une place de cure.» Elle se reconstruit aujourd’hui.
«Les chiffres noirs sont très noirs»
InfoTraite suit actuellement une trentaine de bénéficiaires, et ce, jusqu’au bout de la procédure judiciaire : six ans pour le plus ancien dossier, sans garantie que la traite soit retenue par le tribunal. «On a quand même l’impression qu’on peut faire quelque chose, même si parfois la traite n’est pas retenue», tempère Aïcha. Quand l’affaire est classée, le programme s’arrête et certaines victimes doivent quitter le pays. Après un jugement définitif, les bénéficiaires ont trois mois pour sortir du programme, même si l’équipe accorde des dérogations à ceux qu’elle accompagne depuis des années. Des victimes particulières. Ernestine, qui a passé plus de 20 ans à travailler dans le secteur de la psychiatrie, n’a «jamais rencontré des personnes aussi reconnaissantes». Certaines, rentrées au pays, envoient encore leurs vœux à Noël.
Une soirée comme celle de jeudi permet de sensibiliser l’opinion. Car «les chiffres noirs sont très noirs», prévient Ernestine : les 31 cas suivis ne disent rien des victimes que personne n’a repérées. Pourtant, la vigilance de chacun est importante. Un voisin intrigué par des allées et venues d’hommes a permis de libérer trois femmes prostituées de force et enfermées dans un appartement. Des ambulanciers et le Service national de la jeunesse ont signalé des victimes. Une jeune femme au pair qui trouvait sa situation anormale a elle-même écrit à l’Inspection du travail et des mines.
Que l’on soit client d’un restaurant, d’un salon de massage ou d’une onglerie, voire l’ami d’une famille qui vient d’engager une nouvelle femme de ménage, «on peut tous détecter» une victime de traite d’êtres humains, insiste Ernestine. Un patron maltraitant, une employée très anxieuse, des hématomes ou un paiement exigé en liquide doivent alerter, poursuit-elle. Et de conclure que pour combattre plus sérieusement ces pratiques, il serait nécessaire que les professionnels au contact du public soient davantage formés à cette problématique. Un ouvrier qui se casse le pied sur un chantier et arrive à l’hôpital accompagné de son exploiteur gardant son passeport doit déclencher un coup de fil à la police. «Rares sont les victimes qui prennent leur téléphone pour dire : « Allô, je suis victime de la traite »», concluent les deux femmes.
* Pour des raisons de sécurité, les prénoms ont été modifiés.