Samir Djennas : «Nous sommes en permanence exposés à un danger potentiel»
Face à la hausse des agressions, au manque chronique de personnel et à une pression grandissante sur les prisons luxembourgeoises, le président de l’Association des agents pénitentiaires tire la sonnette d’alarme et appelle les autorités à agir avant qu’un drame ne survienne.
Les agressions se multiplient, les effectifs peinent à suivre et les établissements pénitentiaires fonctionnent en permanence à flux tendu.
Dans ce contexte, Samir Djennas, le président de l’Association des agents pénitentiaires, décrit un métier profondément transformé ces dernières années.
Entre surcharge de travail, difficultés de recrutement et sentiment de ne pas être entendu par les autorités, il revient sur le quotidien des gardiens de prison et les mesures qu’il juge indispensables pour garantir leur sécurité.
Est-ce qu’aujourd’hui vous diriez que le métier d’agent pénitentiaire est plus dangereux qu’il y a cinq ou dix ans? Et pourquoi?
Samir Djennas : Oui, c’est plus dangereux. Nous voyons très clairement un changement de clientèle. Plus personne n’a de respect envers les autorités, les uniformes… Concrètement, envers tout le monde. Vous le voyez déjà dehors, les enseignants se plaignent de la même chose, les policiers, les pompiers… Il y a un manque de respect grandissant, partout.
Vous réclamez davantage de personnel depuis des années. À quel moment vous estimez que l’État a cessé d’anticiper vos besoins dans les prisons?
D’anticiper? (Il réfléchit) Ils ont arrêté déjà des années avant l’ouverture du nouveau centre pénitentiaire. À l’époque, on nous avait proposé d’engager suffisamment de personnel pour avoir une sorte de hiérarchie dans nos établissements, des personnes qui connaissent le métier depuis longtemps, avant d’ouvrir un nouveau centre.
Mais ça a coincé niveau budget : pourquoi payer autant de fonctionnaires alors qu’il n’y avait pas de nouvelle prison ouverte? Résultat : nous avons dû ouvrir une prison avec 90 % de nouveaux stagiaires qui n’avaient encore jamais vu un détenu. Personne n’a anticipé nos besoins.
C’est simple : l’un de nos plus gros problèmes, c’est le manque de personnel. Oui, sur le papier, vous voyez 600 gardiens, c’est bon, ça suffit. Mais la réalité, c’est que nous ne sommes jamais 600 sur le terrain! Il y a les congés maladie, parentaux, maternité, les temps partiels, etc. Tout ça n’est pas comptabilisé dans l’effectif. C’est pour cela que ça ne fonctionne pas.
Vous défendez une approche où l’agent est aussi un acteur de la réinsertion. Avec les effectifs actuels, avez-vous encore le temps d’exercer cette dimension du métier?
Clairement, non. Nous avons beaucoup de missions qui ont été ajoutées à notre quotidien. Aujourd’hui, être gardien de prison, ce n’est pas qu’ouvrir et fermer une porte, ce qui était le cas il y a dix ans.
Aujourd’hui, nous avons plus de fonctions, missions, responsabilités. C’est bien pour notre métier, on adore le faire! Mais tout l’encadrement qui va avec, les rapports à écrire, les entretiens, etc., nous n’avons plus assez de personnel prévu pour ça. C’est ça qui rend notre quotidien difficile.
Oui, il y a une nouvelle identité, un nouveau slogan… C’est bien, c’est beau, mais derrière tout ça, nous sommes réduits au minimum et nous n’arrivons pas à suivre la cadence à cause du manque de personnel. Donc, on ouvre la porte, on fait la visite et on ferme la porte. C’est tout.
La ministre de la Justice, Elisabeth Margue (CSV), assure que son ministère recrute, mais qu’il est difficile de trouver les bons profils. Est-ce le vrai problème ou un argument qui masque le manque de moyens?
Ce n’est pas faux. Trouver des bons profils, ce n’est pas facile, je l’entends. Il faut dire que travailler dans un établissement pénitentiaire, c’est quelque chose d’assez difficile, mentalement, physiquement. Il faut être clair dans sa tête, avoir les pieds sur terre.
Nous vivons dans un environnement très négatif, stressant : il faut toujours avoir des yeux dans le dos. Et ce n’est pas fait pour tout le monde. Nous avons entre 17 et 19 % d’arrêts maladie actuellement au sein des prisons. C’est beaucoup.
Nous avons ouvert une nouvelle prison : il fallait remplir les rangs, c’est clair. Mais c’est allé un peu trop vite. Maintenant, il y a beaucoup de jeunes qui, certes, ont un profil assez adapté pour le métier, mais qui ont aussi une vie de famille derrière eux, qui prennent des congés.
Et puis, admettons que c’est quand même spécial d’avoir une personne de 21 ans qui sort du lycée pour recadrer un sans-domicile fixe russe qui a 45, 50 ans. Et ce sera encore plus spécial pour l’ouverture du centre de rétention pour mineurs : on va recruter qui? Des personnes de 21 ans pour recadrer des jeunes de 17 ans?
Des bombes de gel au poivre ont été achetées il y a plusieurs années et ne sont pas utilisées. Au fond, est-ce vraiment de ça dont vous avez besoin ou est-ce un symbole du manque de décisions?
Nous en avons besoin, clairement. Je compare souvent notre situation avec celle du CGDIS : ils ont du matériel pour je ne sais combien de milliards d’euros. Et chaque jour, ils espèrent ne pas en avoir besoin. Chez nous, il n’y a rien. Nous commençons avec… rien. Il doit pourtant y avoir un moyen.
Nous n’avons pas la possibilité, comme les policiers, de prendre la fuite s’il se passe quelque chose. Il y a des murs, des portes, nous sommes enfermés. Que faites-vous face à quelqu’un qui a un couteau devant vous ou une paire de ciseaux? Parce qu’ils ont tout dans la cellule et c’est normal, nous n’allons pas les priver de couverts pour manger ou de verre ou de lames pour se raser.
Dans les ateliers aussi, ils ont accès à tout. Alors oui, nous avons besoin de ces bombes au poivre, parce que c’est un moyen de recours en cas de danger extrême. C’est encore et toujours la fonction publique qui est responsable de la sécurité de ses agents : le gel au poivre en fait partie.
Si vous aviez la ministre de la Justice devant vous pendant dix minutes, quelles mesures lui demanderiez-vous de prendre immédiatement?
Immédiatement, ce serait la réévaluation du nombre d’effectifs dont nous avons réellement besoin sur le terrain. Sans se baser sur les notes de service actuelles, qui sont systématiquement revues à la baisse.
Ces notes reflètent uniquement le strict minimum dont nous avons besoin pour fonctionner. En dessous de ce seuil-là, nous ne pouvons plus fonctionner du tout. Il devrait correspondre à une situation exceptionnelle ou d’urgence et non servir de référence pour l’organisation quotidienne des services.
Nous travaillons en sous-effectif, mais ne voulons pas pénaliser les détenus à cause de ça. Donc, nous maintenons les visites, le sport, tout le « luxe ». Tout est maintenu au détriment de notre sécurité. Mais il faut prendre ces notes de service et les calculer vers le haut en fait, et là, madame la ministre aura les bons chiffres.
Nous avons besoin de réaliser un audit aussi. D’une firme extérieure, objective, qui viendrait évaluer notre situation, sans que personne ne puisse interférer. Nous avons besoin d’aide. Personne n’ose en demander, mais c’est bien de ça dont nous avons besoin.
Vous expliquez que des agents travaillent seuls, dans des conditions potentiellement dangereuses. Pouvez-vous nous donner des détails sur votre manière de travailler?
Normalement, chaque étage est surveillé par deux gardiens. L’un s’occupe des caméras, l’autre effectue les mouvements dans les couloirs. Il y a douze personnes détenues par couloir et trois couloirs par étage. Ça veut dire un gardien pour 36 détenus. Tu es tout seul. Parce que bien souvent, la personne en back-up, derrière les caméras, n’est pas garantie, faute de moyens.
Quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps, tout va bien. Mais nous sommes en permanence exposés à un danger potentiel. Et c’est ça qui ne va pas. Douze détenus autour de toi : un seul faux pas, un seul mot de travers et cela peut dégénérer en dix secondes.
Même chose pour les ateliers : nous sommes deux gardiens pour des groupes de 20 détenus. Mais pendant les congés, il n’y a plus qu’un seul gardien toute la journée. Il y a des normes partout : on veut une éducatrice pour cinq enfants, pas plus. Pour assurer leur sécurité. Les policiers patrouillent toujours en binôme. Alors pourquoi chez nous, il n’y a rien?
À partir de quand craignez-vous qu’un drame irréversible survienne dans une prison en Luxembourg?
C’est possible, là, à l’instant. Nous avons 700, 800 détenus actuellement. C’est 800 mentalités différentes. Il suffit d’un rien. Personne n’est content d’être en prison.
Imaginons qu’un des détenus a rendez-vous au tribunal et se voit déjà libéré demain, mais il est renvoyé derrière les barreaux. Ça suffit pour connaître un drame. C’est à nous d’anticiper, d’encadrer, de regarder. Mais rien que cet après-midi, nous sommes en sous-effectif.
J’ai l’impression qu’il faut qu’un drame se produise pour que l’État prenne conscience de la situation et commence à anticiper. Il faut se baser sur les gens qui sont sur le terrain.
Quand je vois que madame la ministre « constate qu’il n’y a pas eu d’impact significatif sur la sécurité au sein des centres pénitentiaires », ça m’énerve. Qu’est-ce qu’elle a constaté? Rien du tout. Je l’invite à venir voir notre travail, pas juste pour un petit briefing et une photo, non, notre vrai travail, sur le terrain.
Malgré tout ça, pourquoi continuez-vous d’exercer ce métier? Qu’est-ce qui vous donne envie de porter encore cet uniforme?
C’est un beau métier. Tout n’est pas négatif non plus. J’aime l’interaction avec les gens, que ce soit les gardiens ou les détenus. Il y a quand même une sorte de relation qui se crée. Certains sont là depuis un moment, je connais leur histoire, ils me connaissent un peu aussi.
Nous essayons de remettre le détenu sur le bon chemin et des fois (aujourd’hui moins qu’il y a dix ans), cela porte ses fruits. Donc, ça fait du bien de se dire, même si c’est juste une personne sur cent, que ton travail sert à quelque chose. Travailler avec des détenus n’est pas négatif en soi : c’est l’environnement qui l’est.