Rosa Lëtzebuerg : «Notre communauté a besoin de changements législatifs»
Alors que les premiers évènements liés à la Pride ont débuté durant le week-end, l’association RosaLëtzebuergrevient sur 30 ans de lutte pour les droits LGBTIQ+ au Luxembourg et dénonce un certain immobilisme politique ambiant.
Rosa Lëtzebuerg a fêté ses 30 ans début juin. Pouvez-vous dresser un bilan de ces trois décennies?
Laurent Boquet : L’association a été fondée en 1996. Pour nous, plusieurs éléments sont très importants dans notre travail. Premièrement, ce sont les revendications politiques qui ont abouti durant ces 30 dernières années : le pacs, le mariage, l’ouverture du droit à l’adoption. Ce sont vraiment les éléments clés de nos revendications qui ont été concrétisés. D’un autre côté, il y a eu la formation du Centre Cigale, notre centre d’information LGBTIQ+, ainsi que l’ouverture du Rainbow Center, qui est le centre culturel de la communauté queer.
Nous sommes une communauté très vaste, avec une grande panoplie de besoins : le couple de lesbiennes qui se pose la question de fonder une famille, la femme trans qui s’interroge sur sa transition… C’est une grande communauté, mais les problématiques auxquelles les uns et les autres sont confrontés sont souvent très différentes. L’un de nos grands défis est de faire converger ces différences dans une trajectoire commune.
Tania Whitehouse : Ce qui unit finalement tout le monde dans cette communauté, c’est qu’en première ligne, on ne correspond pas aux normes hétéros. Au-delà de ça, la communauté est vraiment diverse, avec des besoins très différents.
En 30 ans, l’association a pris de l’ampleur. Avez-vous dû faire face à des défis structurels?
L. B. : Nous avons commencé avec des bénévoles et la plus grande partie du travail associatif est encore assurée par eux aujourd’hui. Il existe toutefois un volet conventionné avec le ministère de l’Égalité des chances, qui nous donne les moyens financiers de faire vivre ce centre en engageant du personnel. Nous avons actuellement trois à quatre personnes engagées au centre ainsi qu’une personne chargée de la rédaction de notre trimestriel.
Le Luxembourg occupe la 10e place du Rainbow Index en 2026. Une position qui indique plutôt une stagnation?
L. B. : Le Luxembourg était troisième il y a quelques années. C’est vraiment une stagnation de la législation. Nous n’avons pas eu d’évolution de la loi ces dernières années, alors que les autres pays de l’UE ont fait des progrès assez importants – c’est pour ça qu’ils nous devancent au classement. Il est temps, après plusieurs années d’immobilisme, de mettre en œuvre des changements. Notre communauté a besoin de changements législatifs, et nous les attendons.
Quels seraient ces changements?
L. B. : Nous avons plusieurs revendications liées à la Pride, comme la reconnaissance de la famille. Par exemple, dans un couple de lesbiennes qui deviennent parents, il y a la mère biologique et l’autre parent – et cette dernière doit toujours faire une démarche d’adoption pour son propre enfant. Nous demandons une reconnaissance automatique de la parentalité. C’est une revendication d’autant plus importante que l’on observe, dans les pays voisins comme dans l’ensemble de l’Europe, une montée en puissance du mouvement à droite : l’inscription des droits LGBTIQ+ dans la Constitution devient essentielle, car une Constitution ne se change pas du jour au lendemain, contrairement aux lois, que l’on peut modifier rapidement sous un gouvernement d’extrême droite. Ce serait donc l’une de nos revendications, avec l’interdiction des opérations sur les enfants intersexes, la dépsychiatrisation des personnes trans et la reconnaissance de la non-binarité. Je pense que ce sont les cinq revendications les plus importantes.
Pensez-vous qu’elles ne sont pas encore en place par manque de courage politique?
L. B. : Je n’ai pas vraiment d’explication, d’autant plus que nos pays voisins parviennent à mettre cela en place. Je pense que oui, c’est en partie un manque de courage. Et d’autre part, il y a cette tendance à attendre que les autres pays aient tout mis en place pour ensuite les copier. En fait, le Luxembourg souhaite toujours être le premier, mais au niveau LGBTIQ+, le pays ne l’est jamais.
T. W. : Beaucoup de sujets ne sont pas considérés comme des priorités, parce qu’on se dit parfois que ça ne se passe pas au Luxembourg. C’est aussi un problème.
Aujourd’hui, trouvez-vous que la législation protège efficacement les personnes LGBTIQ+ au Luxembourg?
L. B. : La protection des droits est inscrite dans la loi, donc au niveau législatif, oui. Mais il manque toujours, comme je l’ai mentionné, la protection constitutionnelle – c’est l’une de nos revendications. Pour le moment, c’est une protection qui reste assez fragile.
La Pride évolue cette année et se déroule dans deux villes. Quelles sont les raisons de ce changement et qu’est-ce que cela va apporter à l’évènement?
L. B. : À ses origines, la Pride avait lieu à Luxembourg-Ville. Nous avons pris la décision, il y a 15 ou 16 ans, de quitter la capitale pour la déplacer à Esch-sur-Alzette, qui à l’époque était une ville très ouverte, très accueillante, et qui nous a vraiment soutenus – contrairement à la Ville de Luxembourg à ce moment-là. Ces dernières années, nous avons eu de nombreuses discussions avec la Ville de Luxembourg, qui souhaitait le retour de la Pride. Il était important pour nous de ne pas abandonner Esch simplement parce que Luxembourg le redemandait. Nous tenions à préserver les liens tissés avec nos partenaires pendant 15 ans. C’est pourquoi nous avons opté pour un système d’alternance entre Esch-sur-Alzette et Luxembourg-Ville. Cette édition sera donc la première à se tenir à Luxembourg-Ville. Après celle-ci, nous ferons un bilan pour décider si nous conservons cette alternance ou si nous choisissons finalement l’une des deux villes.
La société luxembourgeoise est globalement assez ouverte
Comment la société luxembourgeoise perçoit-elle aujourd’hui les personnes LGBTIQ+?
L. B. : Je pense que la société luxembourgeoise est globalement assez ouverte sur le sujet LGBTIQ+. On observe cependant une influence croissante des discours venus des États-Unis et de Russie, très repris dans les milieux d’extrême droite au Luxembourg. C’est un discours qui fait peur aux gens, qui laisse entendre qu’il n’y aurait plus de père ou de mère s’il devenait possible d’avoir deux mères ou deux pères. Ce narratif d’extrême droite est de plus en plus utilisé au Luxembourg et circule très vite sur les réseaux sociaux, sur un sujet qui touche beaucoup de monde. On l’a vu avec la pétition demandant l’interdiction de la sensibilisation à la diversité sexuelle dans les écoles : c’était un narratif fondé, dès le départ, sur des informations fausses. Ces fake news circulent et nous bloquent réellement dans nos revendications.
Est-il difficile d’être queer dans une société de plus en plus polarisée comme la nôtre?
T. W. : Je pense qu’il y a aussi une forme de division. Il y a d’un côté des gens vraiment très favorables – avec eux, il n’y a pas de souci – et de l’autre, des gens vraiment très opposés. J’ai l’impression que cela a vraiment changé, surtout ces deux dernières années : c’est là que cette division a vraiment commencé.
L. B. : C’est le contrecoup que l’on ressent dans toute l’Europe, et le Luxembourg n’y échappe pas. Pour moi, cela vient vraiment des discours en provenance de la Russie et, désormais, des États-Unis. Nous ressentons aussi un manque d’engagement de la part de nos sponsors, surtout des entreprises internationales. Nous avons parmi elles des partenaires qui se montrent plus frileux parce que leur siège, situé aux États-Unis, ne veut plus s’exposer sur les questions de diversité en raison de la politique menée par Trump.
T. W. : C’est aussi pour cela qu’il est important pour nous d’avoir une charte que nos sponsors doivent signer.
L. B. : Nous avons en effet une charte anti-pinkwashing, par laquelle ils s’engagent à respecter les droits des personnes LGBT au sein de leur entreprise. L’idée n’est pas simplement qu’ils nous versent 2 000 euros pour se donner une bonne image en matière de diversité, mais qu’ils mettent réellement en œuvre des actions concrètes au sein de leur société.
En matière de harcèlement, quels retours recevez-vous?
L. B. : Nous constatons une hausse. Nous recevons de plus en plus de sollicitations de personnes confrontées à des discriminations. Nous avons nous-mêmes porté plainte, en tant qu’association, dans plusieurs cas. L’idée est de sensibiliser les gens : on ne peut pas se cacher derrière un ordinateur, et face à toute discrimination, sur la toile ou dans la réalité, il faut agir. Il existe des structures au Luxembourg qui permettent de signaler toute discrimination, ainsi que la possibilité de porter plainte auprès de la police. Nous sommes là, en tant qu’association, pour accompagner les personnes concernées. Nous avons d’ailleurs obtenu, il y a un ou deux ans, l’agrément nous permettant d’agir en justice en cas de discrimination, afin d’aider nos membres dans cette démarche. Nous sensibilisons donc les personnes à ne pas se laisser faire, mais à faire face à cette discrimination, qui devient de plus en plus dure, en particulier sur les réseaux sociaux.
Avez-vous confiance en l’avenir, dans la réussite des combats que vous menez?
L. B. : Nous sommes conscients que l’avenir s’annonce difficile et que les combats seront de plus en plus durs. Je pense que nous sommes motivés et que nous allons vraiment nous battre. Je n’ai pas peur pour l’avenir. Je pense qu’en tant qu’association, nous ne pouvons pas être pessimistes!
Quels sont les projets de l’association après la Pride?
L. B. : Nous avons plusieurs volets que nous aimerions développer. Nous travaillons notamment sur l’ouverture d’une Rainbow House : nous allons probablement fermer le Rainbow Center pour ouvrir une nouvelle maison à Luxembourg-Ville. Nous sommes en train de chercher un local, ce qui n’est pas évident avec les prix du marché actuels.
État civil. Laurent Boquet est né en 1989 à Niederkorn et Tania Whitehouse, en 1996, à Esch-sur-Alzette.
Formation. Il obtient un bac en commerce à Dudelange et elle, un bachelor en littérature anglaise et espagnole, en Allemagne, puis un master en littérature anglaise et gender studies interculturels.
Rosa Lëtzebuerg. L’ASBL, fondée en 1996, est la plus ancienne organisation LGBTIQ+ au Luxembourg.
Engagement. Laurent Boquet rejoint en 2007 l’association, où il joue rapidement tous les rôles. Il est actuellement trésorier. Tania Whitehouse intègre l’ASBL en 2023. Elle est membre du conseil d’administration.
Pride. Après 16 ans d’absence, la Luxembourg Pride revient dans la capitale les vendredi 10 et samedi 11 juillet.