Roger Infalt : «J’espère qu’il y aura toujours des humains journalistes»

L’Association luxembourgeoise des journalistes professionnels (ALJP) a célébré son centenaire samedi 2 mai. Roger Infalt, l’une de ses figures, retrace l’évolution de l’association, de la convivialité à la défense de la liberté de la presse.

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Membre de l'ALJP depuis 1981 et président pendant 17 ans, Roger Infalt est une figure de l'association.
Membre de l'ALJP depuis 1981 et président pendant 17 ans, Roger Infalt est une figure de l'association.

Dans l’ombre du grand public mais essentielle à sa profession, l’Association luxembourgeoise des journalistes professionnels (ALJP) a célébré sa centième année d’existence le 2 mai dernier. Organisé dans un restaurant de la capitale, l’évènement était l’occasion de revenir sur la riche histoire de l’organisation, des réunions dans les bars aux grands procès européens. Pour ce faire, qui de mieux que Roger Infalt, actuel vice-président de l’ALJP dont il a occupé la présidence pendant près 17 ans?

L’ALJP a célébré samedi ses 100 ans d’existence. Comment l’histoire a-t-elle débuté?

Roger Infalt : L’association est née le 7 novembre 1925 et son but était de réunir les journalistes pour fêter le saint patron, partir en voyage, se retrouver lors d’un repas ou pour organiser des sorties lors des Expositions universelles et des grandes foires.

Elle n’a pas directement été fondée pour défendre les intérêts des journalistes, c’était vraiment convivial au départ. La protection des droits a notamment débuté lorsque l’ALJP a eu la charge de distribuer les cartes de presse. C’est là que commence l’histoire publique de l’ALJP, ensuite renommée Association luxembourgeoise des journalistes (ALJ).

Malheureusement, on ne sait pas dire combien de journalistes étaient membres lors de la création, puisque nous n’avons pas les chiffres. L’association n’a jamais eu de véritable bureau. Quand je suis arrivé, nous faisions nos réunions dans les bistrots et les dossiers de l’association étaient dans un panier à linge que le secrétaire ramenait et ce panier, nous ne l’avons pas retrouvé. Mais je crois savoir qu’ils étaient entre 80 et 90 au début.

Quel était le but de ces premières cartes de presse?

Ce n’était pas vraiment une carte officielle, elle servait plutôt de preuve d’adhésion mais elle était quand même considérée comme crédible. Elle était quand même signée par le directeur du Service information et presse de l’État, le chef de la gendarmerie, le directeur de la police mais aussi le directeur des CFL, parce que la carte offrait une réduction de 50 % sur les tarifs ferroviaires.

Mis à part cela, le terme « journaliste » n’était pas protégé. C’est pour cela que lorsque le Conseil de presse a été créé en 1979 et qu’il a repris la distribution des cartes, le terme choisi était celui de « journaliste professionnel » qui, lui, était reconnu et protégé.

Lorsque vous intégrez l’association en 1981, les missions ont donc évolué?

Oui, dans les années 1980-90, nous avions des discussions, des tables rondes et des premières revendications concernant le travail de journaliste. Déjà à ce moment, nous avions des problèmes pour obtenir des informations exactes auprès des ministres et offices de l’État.

Et puis à cette période, il y a eu la grande affaire des gardes forestiers. En 1991, 63 gardes forestiers avaient porté plainte contre deux journalistes : Marc Thoma de RTL et Josy Braun du Tageblatt.

Le premier avait cité dans son émission de radio un article du second qui disait qu’il n’y avait au Luxembourg qu’un seul garde forestier honnête*. Les gardes forestiers ont alors estimé que les journalistes disaient qu’ils étaient tous corrompus. C’était le premier procès de la presse au Luxembourg.

Quel rôle a eu l’ALJ dans cette affaire des gardes forestiers?

Les journalistes ont été condamnés par toutes les instances au Luxembourg, mais Marc Thoma était partant pour aller jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg. Dès lors, l’association s’est engagée afin d’avoir l’argent pour le faire, parce que le rappel des 63 plaintes à Strasbourg coûtait 500 000 francs luxembourgeois.

Nous avons alors lancé un appel public qui nous a permis de récolter 1 million de francs. Le public avait compris qu’il ne s’agissait pas seulement de l’affaire d’un journaliste mais de celle de la liberté de la presse, d’où le succès de l’appel aux dons et de la décision de Strasbourg.

Finalement, la Cour européenne a estimé qu’il y avait eu une violation de l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme qui concerne la liberté d’expression. C’est vraiment la plus grosse affaire de l’histoire nationale du journalisme.

Dans cette affaire, il était aussi question de l’accessibilité à l’information pour les journalistes. Qu’en est-il aujourd’hui?

L’association souhaitait que le droit d’accès à l’information figure dans la loi sur la presse. Nous voulions avoir le droit à des informations et que même les fonctionnaires aient le devoir de donner des informations, ce qui ne s’est pas fait jusqu’à maintenant. Le droit à l’information est encore notre combat.

Ce que nous avons eu, ce sont des textes comme la « circulaire Bettel » qui permettait d’avoir des informations, mais il fallait quand même que le ministre en charge soit d’accord pour les donner avant qu’un fonctionnaire puisse les communiquer à un journaliste. Ce qui ne vaut rien, puisque chacun peut en faire ce qu’il veut.

J’espère que cela va bientôt changer avec la réforme en cours de la loi sur la liberté d’expression dans les médias. Pour l’instant, nous observons une plus grande ouverture afin que le droit s’inscrive dans la loi, mais nous le saurons dans quelques mois, quand le projet de loi sera voté, d’ici septembre ou octobre à mon avis.

Comme toujours, je suis optimiste mais aussi réaliste. Il y a eu des avis du Conseil d’État en vertu desquels les journalistes ne sont pas « une race spéciale » et qu’il faudrait donc donner cet accès à tout le monde.

Selon vous, ce manque d’accès à l’information expliquerait la 13e place du Grand-Duché dans le classement 2025 de la liberté de la presse de Reporters sans frontières?

Oui, c’est la raison pour laquelle nous avons ce résultat. Un journaliste ne peut pas attendre un ou deux mois pour avoir une réponse d’une administration. C’est inadmissible. Il le fait pour son travail, c’est son rôle dans la société et il doit pouvoir bien le faire.

Les procédures SLAPP (NDLR : poursuites-bâillons) représentent un autre problème dont on parle beaucoup. Là aussi, il y a une ouverture auprès de la ministre déléguée aux Médias, Elisabeth Margue, qui va en faire le sujet d’une table ronde et de discussions à l’automne prochain. C’est un grand sujet, car de plus en plus de journalistes sont menacés de plaintes par des gens qui pensent que le journaliste ne va plus rien faire sur tel sujet, puisqu’il doit payer un avocat et qu’après il n’aura plus de sous.

C’est pour cela que l’ALJP fournit des conseils juridiques et une assistance pour les frais d’avocats grâce à un fonds de solidarité.

La hausse du nombre de chargés de communication impacte-t-elle également l’accessibilité?

C’est vrai qu’à mes débuts, il y avait une relation plus directe. Quand nous téléphonions, nous savions qui était à l’autre bout du fil et vice versa. Ce n’est plus le cas si je téléphone à un ministère ou une administration. J’appelle sans savoir qui va me donner une réponse et dans combien de jours j’aurai une réponse.

Il y a une quinzaine d’années, il y avait près de 100 chargés de communication dans les ministères et administrations, contre 300 aujourd’hui. Que ce soient les ministères, les écoles, les hôpitaux, tout le monde a un chargé de communication qui nous dit ce que leur employeur veut bien nous dire.

Pour le reste, nous devons chercher derrière ce qu’il se passe vraiment et c’est là que notre travail est difficile, car nous n’avons pas l’accès aux informations verbales comme documentaires.

Avant, à titre d’exemple, chaque rédaction ou presque avait un journaliste chargé d’appeler les commissariats en fin de journée. Il y avait alors une relation personnelle et de confiance avec le commissaire. Ce n’est plus le cas, maintenant il faut passer d’une personne à une autre, d’une troisième à une quatrième. Nous faisons parfois des randonnées dans des administrations avant d’avoir une information, même petite.

Dans votre discours pour le centenaire, vous avez évoqué des moments moins heureux dans l’histoire de l’association. Lesquels?

À mes yeux, le pire moment était celui des scissions au sein de l’association. Quand je suis arrivé, les journalistes de la maison d’édition Saint-Paul venaient de quitter l’ALJ et de fonder leur propre syndicat. Puis, en 2004, une troisième organisation a été créée à cause de problèmes entre deux ou trois membres de l’ALJ. Personnellement, je trouvais cela malheureux, car il s’agissait surtout d’affaires entre personnes.

Pendant des années, j’ai donc sondé les deux autres associations afin de voir s’il était vraiment nécessaire d’être trois dans un pays comme le Luxembourg. Finalement, nous avons réussi à fusionner en 2017.

Nous comptons aujourd’hui près de 140 membres mais il en manque encore beaucoup, puisqu’il y a plus de 530 cartes de presse. J’appelle donc tous les journalistes à venir se retrouver dans une telle association, car nous savons qu’à l’avenir nous aurons encore des problèmes de protection, de sûreté ou juridiques.

À l’avenir, l’intelligence artificielle pourrait être un nouveau problème pour la presse?

L’intelligence artificielle, c’est bien si l’on sait travailler justement avec. Si l’on se repose trop dessus, ce n’est plus du journalisme mais du copier-coller. Je vois l’intérêt de l’IA pour aider le journaliste à effectuer des recherches ou pour de la vérification de faits, mais pas pour écrire à sa place l’article et mettre son nom dessous. Il faut éduquer les journalistes à travailler avec l’IA, sinon c’est un piège.

L’éducation aux médias est aussi très importante puisqu’il faut s’adapter à la concurrence des réseaux sociaux et à leur évolution. Depuis des années, l’ALJP va dans les établissements scolaires, même en école fondamentale, afin de parler avec les jeunes de journalisme, de l’information et de fake news. Au ministère de l’Éducation nationale, ils ont aussi remarqué qu’il fallait insister sur l’éducation aux médias.

Au prochain centenaire, comment imaginez-vous le journalisme?

J’espère qu’il y aura toujours des humains journalistes pour le faire. Comment un robot pourrait-il se rendre à la conférence de presse du Premier ministre? Je ne l’imagine pas, je crois et j’espère que ce sera toujours à nous, humains, de le faire.

* L’article était consacré aux travaux de reboisement effectués après les tempêtes de 1990 et mentionnait des malversations financières, des abus de pouvoir, du favoritisme et des irrégularités dans la gestion des forêts domaniales.

Repères

ÉTAT CIVIL. Roger Infalt est né le 31 juillet 1957 à Ettelbruck. Il est marié, père d’un enfant.

JOURNALISME. À 24 ans, il découvre le journalisme en devenant correspondant pour le Tageblatt. Il intègre ensuite la rédaction du quotidien en 1991 en tant que journaliste pour les anciennes rédactions locales d’Ettelbruck et de Wiltz. Début 2000, il rejoint la rédaction d’Esch-sur-Alzette dont il devient le chef de la rubrique locale entre 2010 et 2016. Depuis sa retraite en 2016, il continue fréquemment de collaborer avec le Tageblatt en tant que pigiste.

ASSOCIATION. Devenu journaliste, Roger Infalt adhère à l’Association luxembourgeoise des journalistes (ALJ) en 1991. Deux ans plus tard, il devient membre du comité de direction, puis se fait élire président de l’association en 1997. Un poste qu’il occupera pendant près de 17 ans. Il reste aujourd’hui vice-président de l’ALJP.

CONSEIL DE PRESSE. Il entre au Conseil de presse en 1992, où il portera plusieurs casquettes au fil des ans. Roger Infalt a notamment été président du Conseil à quatre reprises : 2008-2009, 2014-2015, 2018-2020 et 2022-2024. Il a également pris la fonction de secrétaire général par deux fois et occupe aujourd’hui le poste de vice-président, comme il l’a déjà fait en 2012 et 2013.

DÉONTOLOGIE. Roger Infalt réalise des interventions au lycée de Diekirch, où il enseigne la déontologie des médias et le droit de la presse dans le cursus du BTS Media Writing. Il en fait de même auprès des journalistes lors des formations d’obtention de la carte de presse organisées par le Conseil de presse.

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