Nora Back : «Nous avons dû nous battre pour chaque euro»
Une semaine après la signature de l’accord tripartite, Nora Back, la coprésidente de l’Union des syndicats OGBL-LCGB, tire le bilan de négociations qu’elle décrit comme longues, intenses et particulièrement difficiles. La hausse du salaire minimum de 200 euros net a permis de débloquer la situation.
Le «Paquet résilience», destiné à contenir l’inflation, soutenir le pouvoir d’achat et préserver la compétitivité des entreprises, satisfait globalement l’union OGBL-LCGB. La coprésidente Nora Back formule toutefois quelques réserves et se projette déjà vers les prochains chantiers sociaux, notamment au sein du Comité permanent du travail et de l’emploi (CPTE).
Avec un peu de recul, quel regard portez-vous sur le déroulement des négociations?
Nora Back : Je suis satisfaite qu’un accord ait finalement pu être trouvé, mais il ne faut pas sous-estimer la difficulté des négociations. Ce que l’on n’a pas forcément vu de l’extérieur, c’est que les tractations ne se sont pas arrêtées après l’annonce de l’accord de principe. Nous avons continué à discuter tout au long du week-end. Les échanges ont été extrêmement intenses, du samedi matin jusqu’au milieu de la nuit. Le dimanche, les discussions se sont poursuivies par téléphone. En réalité, nous n’avons trouvé la formulation définitive de l’accord que le lundi matin. Les discussions étaient longues, tendues et particulièrement exigeantes.
Quels étaient encore les points de blocage pendant le week-end? Le salaire minimum était-il toujours en discussion?
Non. Une fois le dossier du salaire minimum réglé, il n’a pas été remis en question. D’ailleurs, durant les journées de négociation à Senningen, il constituait clairement le principal point de blocage. Dès que nous avons trouvé un terrain d’entente sur ce sujet, les choses se sont débloquées assez rapidement. Ce qui restait à finaliser concernait surtout les dossiers liés au dialogue social. Je pense notamment au logement, à la cellule de reclassement et au comité de suivi tripartite. Ce sont ces éléments qui ont encore occupé les discussions tout au long du week-end.
Comment êtes-vous parvenus à un compromis sur le salaire minimum alors que le patronat y était fermement opposé et que le gouvernement estimait déjà avoir fait un effort avec l’ajustement de 3,8 % décidé auparavant?
Il faut rappeler que c’est nous qui avons mis le salaire minimum à l’ordre du jour de la tripartite. Nous avons ainsi pu remettre sur la table notre revendication d’une hausse structurelle de 10 %, soit environ 300 euros brut. Le patronat s’y est rapidement opposé et le gouvernement a alors proposé la voie du crédit d’impôt. Au départ, les montants proposés étaient toutefois très éloignés de ce que nous demandions. On parlait d’environ 78 euros. Nous avons dû nous battre pour chaque euro supplémentaire. Nous avions fixé notre seuil minimal à 200 euros. Lorsque ce seuil a finalement été atteint, nous avons donné notre feu vert. Mais cela a demandé de longues et difficiles négociations.
Ce n’était pas notre première option
Au-delà du montant de la hausse, comment jugez-vous ce compromis?
Nous avons accepté le compromis proposé, mais nous continuons à défendre une augmentation structurelle du salaire minimum. Nous l’avons d’ailleurs dit très clairement pendant les négociations : accepter aujourd’hui un crédit d’impôt ne signifie pas que nous renonçons à notre revendication de fond. Pour nous, les salaires doivent être payés par les entreprises. Ils ne devraient pas être remplacés durablement par des mécanismes fiscaux financés par l’État. Nous continuerons donc à porter cette revendication à l’avenir.
Comprenez-vous malgré tout les inquiétudes des petites entreprises qui craignent de ne pas pouvoir supporter une hausse du salaire minimum?
Oui, bien sûr. Nous avons toujours reconnu que certaines petites entreprises pouvaient rencontrer des difficultés. Nous avons même plaidé pour des aides ciblées afin d’accompagner les entreprises les plus fragiles plutôt que pour des mesures générales appliquées indistinctement à tous. Mais notre argument reste le même : augmenter le pouvoir d’achat des salariés aux revenus les plus modestes profite à l’ensemble de l’économie. Cet argent est immédiatement réinjecté dans la consommation. Au final, cela bénéficie aussi aux entreprises et à l’activité économique du pays.
Parmi les mesures retenues figure un frein mis à certains prix de l’énergie. Est-ce un levier que vous soutenez pleinement?
Ce n’était pas notre première option. Nous avions plutôt demandé un crédit d’impôt ou, si l’inflation devait rester élevée, une baisse ciblée de la TVA. Le gouvernement est arrivé très tôt dans les discussions avec cette proposition. À partir du moment où ces mesures permettaient d’apporter un soutien concret aux ménages confrontés à la hausse des prix du carburant et du chauffage, tout en contribuant à freiner l’inflation, il nous était difficile de nous y opposer.
Que pensez-vous du crédit d’impôt conjoncture introduit dans le paquet?
Depuis longtemps, nous réclamons une adaptation du barème fiscal afin de compenser les effets de la progression à froid. La mesure retenue correspond à la compensation d’une tranche indiciaire. Ce n’est pas un dispositif socialement progressif au sens strict. Mais il permet néanmoins d’apporter un soulagement à l’ensemble des salariés ainsi qu’aux retraités. Nous ne pouvons donc pas nous y opposer. Ce n’est pas la solution idéale, mais c’est une avancée.
Pas le paquet tripartite le plus coûteux que le Luxembourg ait connu
Le gouvernement évoque un effort de l’ordre de 430 millions d’euros. Est-ce soutenable pour les finances publiques?
Nous sommes dans une situation de crise. Si nous avons accepté de participer à cette tripartite, c’était précisément pour trouver des réponses concrètes aux difficultés rencontrées par les citoyens. L’accord a évidemment un coût, mais il faut le replacer dans son contexte. Ce n’est pas le paquet tripartite le plus coûteux que le Luxembourg ait connu. La mesure relative au salaire minimum représente à elle seule 120 millions d’euros. Les mécanismes de plafonnement des prix de l’énergie constituent également un poste important. Mais lorsqu’on compare ces montants à d’autres dépenses publiques, notamment dans d’autres domaines budgétaires comme la défense, ils restent parfaitement supportables.
Selon les dernières prévisions du Statec, le paquet tripartite permettra d’éviter de justesse une nouvelle tranche indiciaire cette année. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle à vos yeux?
Nous avons soutenu les mesures de la tripartite précisément parce qu’elles doivent permettre de contenir la flambée des prix. Si l’inflation reste faible, c’est évidemment préférable pour tout le monde. Nous avons accepté ces mesures précisément parce qu’elles peuvent contribuer à freiner la hausse des prix et éviter qu’un nouveau conflit autour de l’index n’apparaisse dans les prochains mois.
Un des acquis est aussi la mise en place d’un comité de suivi tripartite. Pourquoi ce point était-il si important pour vous?
Ni le gouvernement ni le patronat n’étaient particulièrement enthousiastes à cette idée au départ. Nous avons pourtant insisté. Le résultat est qu’il existe désormais une obligation de se réunir trimestriellement. Pour nous, c’est essentiel. Nous avons tiré les leçons des deux dernières années et demie. Il est toujours préférable d’obtenir des résultats à la table des négociations. Les syndicats sont à nouveau respectés, on est à nouveau reconnu comme partenaire social à part entière. Sous ces conditions, il est bien de se revoir en octobre, même si de nouveaux points de discorde restent à discuter. Cela fait partie intégrante du modèle social luxembourgeois.
En quoi l’attitude du gouvernement a-t-elle changé par rapport aux rondes sociales de 2025, qui se sont soldées par un échec?
On a constaté une amélioration sur toute la ligne. D’abord sur la forme, puisqu’il y a eu de véritables négociations. Nous n’étions plus dans un schéma où le gouvernement se contentait d’écouter avant de décider seul. Ensuite, il y a le contenu. L’union OGBL-LCGB avait soumis un catalogue de revendications de treize pages, jugé trop vaste pour une tripartite consacrée à la crise énergétique. Pourtant, nous avons réussi à faire inscrire l’ensemble de nos points clés dans l’accord, notamment en matière de logement et de maintien dans l’emploi. Contrairement à de nombreuses tripartites du passé, nous avons certes fait des concessions, mais sans devoir payer un prix trop élevé.
Les employeurs ont eux aussi la responsabilité de veiller au bien-être
L’accord prévoit en effet la création d’un comité de suivi du logement. En quoi ce nouveau format de discussion pourrait-il contribuer à livrer des réponses à une crise qui perdure depuis des décennies?
Depuis longtemps, nous défendons trois grandes orientations. Premièrement, il faut créer davantage de logements abordables. Deuxièmement, il faut lutter contre la spéculation immobilière. Troisièmement, il faut mieux protéger les locataires. Durant les négociations, le ministre du Logement, Claude Meisch, nous a indiqué que le gouvernement travaillait lui aussi sur plusieurs pistes dans ces domaines et qu’il serait utile de pouvoir en discuter avec les syndicats. Après avoir été écartés du Logementsdësch, ce qui nous avait profondément contrariés, la nouveauté est que gouvernement et partenaires sociaux pourront désormais échanger ouvertement sur la politique du logement. L’objectif est de voir si nous pouvons, ensemble, faire émerger des solutions concrètes et partagées.
Avec cet accord tripartite, l’Union des syndicats prend aussi l’engagement de retourner siéger au Comité permanent du travail et de l’emploi (CPTE). De très lourds dossiers figurent à l’ordre du jour, dont la très contestée réorganisation du temps du travail. Comment abordez-vous ces discussions avec le ministre Marc Spautz et le camp patronal?
On abordera les discussions avec la même approche constructive pour dégager un accord, mais il faut rappeler que les dossiers qui se trouvent sur la table constituent notre cœur de métier. Il y a l’organisation du temps de travail, mais aussi l’économie de plateforme et les conventions collectives. On fera donc preuve de la même véhémence pour défendre nos valeurs qu’avant le clash datant d’octobre 2024. Nous espérons que le vent a tourné et que le gouvernement a compris qu’il n’est pas possible d’avancer sans les syndicats.
Votre relation avec le patronat s’est-elle aussi améliorée pendant cette tripartite?
On ne peut pas encore le dire. Dans les faits, la tripartite était aussi, dans une certaine mesure, une bipartite, puisque les principales négociations ont eu lieu entre les syndicats et le gouvernement. L’UEL avait rapidement obtenu l’assurance que la hausse du salaire minimum passerait par un crédit d’impôt. Il ne nous a donc pas été possible de reconstruire une véritable relation de confiance avec le camp patronal. Nous continuerons toutefois à lui rappeler que les employeurs ont eux aussi la responsabilité de veiller au bien-être des personnes qui travaillent dans leurs entreprises.
Peut-on dire que le style très offensif, voire agressif, adopté ces deux dernières années par l’union OGBL-LCGB s’est révélé payant?
Je pense que la mobilisation des 25 000 personnes descendues dans la rue en juin 2025 a contribué à modifier le rapport de force. Ce gouvernement n’était pas favorable, au départ, à une tripartite ni à une discussion sur le salaire minimum. Si un accord a finalement été trouvé sur ces sujets, ce n’est pas un hasard. C’est le résultat d’un rapport de force qui a évolué. Notre rôle reste de défendre les intérêts des travailleurs et de leurs familles. Et si nécessaire, nous retournerons dans la rue, même si le dialogue et les solutions négociées restent toujours préférables.