MSF Luxembourg : «Nous ne sommes pas seulement des médecins, mais aussi des témoins»

Nouveau directeur de MSF Luxembourgdepuis le début du mois de mars, Paul Yon revient sur les futurs défis de l’association, tant au niveau local qu’international, qui fête cette année ses 40 ans de présence au Grand-Duché.

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Paul Yon a succédé à Thomas Kauffmann au poste de directeur général de MSF Luxembourg le 1er mars dernier.
Paul Yon a succédé à Thomas Kauffmann au poste de directeur général de MSF Luxembourg le 1er mars dernier.

Comment avez-vous intégré Médecins sans frontières?

Paul Yon : J’ai eu la chance de beaucoup bouger avec mes parents quand j’étais enfant, de par leur travail, et donc d’habiter dans pas mal de pays : en Égypte, en Guinée et dans différents endroits. Du coup, j’ai eu cette envie de travailler dans l’humanitaire depuis l’âge de mes 15 ans environ, sans vraiment savoir à l’époque comment faire.

Je n’étais pas hyper fort en sciences ou en mathématiques à l’école. On pense qu’il n’y a que des médecins, des infirmiers ou des sages-femmes chez Médecins sans frontières, mais ce n’est pas le cas. J’ai suivi des études d’anglais et de mandarin, puis j’ai fait deux ans de bénévolat dans différentes petites structures avant d’intégrer MSF pour la première fois en 2003 comme chef de projet.

C’est un travail passionnant qui vous fait rencontrer tellement de cultures différentes, c’est difficile d’en sortir une fois qu’on a commencé. Je fais ça depuis quasiment 25 ans dans différents endroits.

MSF s’assure que les gens sur le terrain ne restent pas trop longtemps afin d’éviter le burn-out. Parce qu’on va quand même dans des endroits où il y a des conflits armés et qu’on voit des choses assez difficiles au jour le jour. J’ai donc bougé tous les 2-3 ans.

Où êtes-vous allé durant ces années?

On m’a beaucoup envoyé au Proche et au Moyen-Orient. J’ai fait plusieurs missions en Irak, en Syrie et au Liban. J’ai eu à travailler aussi en Asie du Sud-Est et du Nord-Est dans les camps de réfugiés birmans en Thaïlande, au Myanmar, et puis, dans un contexte un peu différent, en Corée du Nord pendant deux ans.

Après, j’ai aussi travaillé dans des contextes qu’on dirait, entre guillemets, plus classiques chez MSF : au Burundi, au Soudan, au Darfour, au Tchad… Et là, je viens de passer mes cinq dernières années en Côte d’Ivoire à travailler sur des opérations dans la région, aussi bien au Nigéria qu’au Tchad ou encore en RDC. J’étais au siège de notre organisation à Abidjan.

Et c’est l’année dernière, durant une assemblée générale, que vous avez découvert MSF Luxembourg.

Ça fait un moment qu’on se connaît. J’ai rencontré pas mal de collègues de MSF au Luxembourg dans différentes réunions et j’ai eu la chance de pouvoir intervenir lors de l’assemblée générale de MSF Luxembourg l’année dernière, en effet.

C’est là que j’ai pu être un peu plus en contact avec les collègues, d’autant que MSF Luxembourg fait beaucoup de recherches opérationnelles pour tout le mouvement. Comme Médecins sans frontières est organisé en associations, j’ai demandé si je pouvais devenir membre au Luxembourg.

La situation à Gaza est catastrophique

Qu’est-ce qui vous a poussé à postuler comme directeur chez MSF Luxembourg?

Je trouvais que les sujets sur lesquels travaillait le bureau du Luxembourg présentaient des challenges vraiment intéressants. MSF Luxembourg s’est spécialisé dans la recherche opérationnelle médicale avec une entité qu’on appelle LuxOr, Lux comme Luxembourg et Or comme Operational Research.

En s’appuyant sur des données médicales, l’empirisme et l’observation des projets sur lesquels on travaille, on cherche à améliorer la prise en charge des patients. Ça pourrait être considéré comme une niche, mais, pour moi, c’est très important.

Ensuite, on travaille aussi sur pas mal de futurs développements main dans la main avec d’autres bureaux, comme en Côte d’Ivoire. Cela va nous permettre de leur apporter certaines connaissances et vice versa.

Quelle direction voulez-vous insuffler en tant que directeur général?

L’idée, c’est de travailler sur un plan stratégique de plusieurs années pour que le bureau luxembourgeois soit incontournable en termes de recherche opérationnelle pour les équipes sur le terrain.

Ça, c’est une chose à laquelle on tient beaucoup. Ensuite, avec l’ancrage qui existe déjà au Luxembourg, on aimerait travailler sur notre capacité à délivrer des messages, que ce soit des témoignages ou des plaidoyers, au niveau des autorités mais aussi de la population.

Vous parlez d’ancrage. Quelques mois avant votre arrivée, MSF Luxembourg a pris part pour la première fois à une manifestation pour Gaza. C’était important d’y participer?

C’était, en tout cas pour Gaza, la plus grande manifestation au Luxembourg avec plus de 5 000 personnes qui se sont jointes à différentes organisations, dont MSF. Avec Gaza, on sait à quel point les discussions sont polarisées.

On manque souvent malheureusement de nuance et on peut assez rapidement imaginer que des organisations comme MSF sont propalestiniennes. Ce n’est pas du tout le cas. On est surtout là pour témoigner de la situation des populations dans un endroit donné.

Aujourd’hui, la situation à Gaza est catastrophique. On est avec plus de 1 000 collègues sur place à Gaza à travailler tous les jours et depuis deux ans et demi sur une situation intolérable avec des victimes qui se comptent par centaines de milliers.

Donc oui, on pense que c’est important de rappeler au public ce qui se passe. On doit s’assurer qu’on n’oublie pas ce genre de crise, sachant qu’on veut aussi pouvoir parler des crises oubliées qui quelquefois ont des conséquences dramatiques pour les populations.

On a beaucoup parlé ces dernières années en Europe de la guerre en Ukraine ou à Gaza et on a tendance à trop souvent oublier les crises énormes qu’il peut y avoir, par exemple, au Soudan ou au Soudan du Sud. Il faut trouver le bon angle pour faire en sorte que ces crises ne soient pas oubliées.

Dans les médias, une crise en chasse souvent une autre. Comment faire pour continuer à en parler?

Pour nous, c’est important parce que les équipes sur place et les populations vivent la situation au jour le jour. Si on prend Gaza, on a la chance d’être sur place et je crois que depuis deux ans et demi les journalistes internationaux n’y ont pas accès.

Nous ne sommes bien entendu pas journalistes, mais nous pouvons témoigner au jour le jour de ce qui se passe là-bas parce qu’on est sur place avec les collègues et avec les populations. Et c’est quelque chose qui nous tient énormément à cœur de dire ce qui se passe dans ces zones de conflit.

Depuis près de 25 ans, Paul Yon intervient dans le monde entier pour MSF.
Depuis près de 25 ans, Paul Yon intervient dans le monde entier pour MSF.

Il y a une nouvelle crise au Moyen-Orient depuis la guerre en Iran. Comment est la situation là-bas?

Elle est catastrophique à plusieurs points de vue. La situation était déjà compliquée, les populations n’avaient pas beaucoup accès aux soins. Et là, les bombardements permanents font qu’on se retrouve dans des endroits où les gens n’ont plus accès aux soins de santé primaires.

Dans un pays comme l’Iran, où on n’avait pas de gros projets, les équipes sont en train de se préparer à intervenir. On est obligé d’être en stand-by pour l’instant dans des villes comme Téhéran, parce qu’on ne peut pas travailler dans les conditions actuelles.

On a quand même des activités dans certaines régions, où l’on essaye de donner accès notamment à des soins de santé mentale. Les gens ont peur pour leur vie, doivent se déplacer et sont en détresse morale et nerveuse.

On a beaucoup plus de projets au Liban, où l’on peut avoir des activités médicales dans pas mal d’endroits. On travaille beaucoup avec des cliniques mobiles, on fournit aussi à la population ce qu’on appelle des non-food items, pour que les gens puissent continuer à vivre.

On travaille également en Irak parce qu’on n’en parle pas beaucoup en ce moment, mais la situation se détériore aussi là-bas. On a des équipes qui peuvent aller de 300 à 400 personnes et qui s’adaptent au jour le jour.

Et on est bien sûr en mode surveillance humanitaire accrue sur tout ce qui pourrait se passer. On a beaucoup de collègues de MSF qui travaillent sur les négociations avec les autorités pour faire en sorte qu’on puisse acheminer l’aide le plus rapidement possible. C’est souvent, ces dernières années, ce qui est de plus en plus difficile.

À côté de ça, il reste les opérations à Gaza, au Soudan…

Là, c’est pareil. Si on prend Gaza, le gouvernement israélien a décidé de nous retirer notre accréditation. On a des équipes mixtes sur le terrain, à Gaza on a environ 1 000 collègues palestiniens qui travaillent avec nous. Les équipes internationales, en général, sont assez petites parce qu’on a toutes les compétences sur place.

Ces équipes, depuis quelques semaines, ont dû partir. Elles sont aujourd’hui en Jordanie, à Amman, et elles se retrouvent, je ne sais pas si c’est le bon terme, dans une situation de télétravail. Mais les équipes sur place continuent de travailler.

On n’abandonnera pas, tant qu’on pourra avoir des équipes sur place, on le fera en espérant qu’on puisse à nouveau avoir un accès complet. La situation est tellement catastrophique dans un endroit comme Gaza qu’on ne se pose même pas la question de savoir si on doit y être. Pour nous, c’est vital.

On s’inquiète aussi beaucoup de tout ce qui est approvisionnement. Dans des pays comme le Soudan, il y a de gros enjeux sur l’accès aux populations, aux communautés, aux patients.

C’est un travail de tous les jours de faire en sorte que nos équipes médicales et d’approvisionnement puissent aller sur place. Au Soudan, dont on parle beaucoup moins dans les médias, ce sont quasiment 20 millions de personnes qui sont en insécurité alimentaire et qui ont besoin des choses les plus basiques pour pouvoir continuer même pas à vivre mais à survivre.

On est une organisation qui aime beaucoup le débat et les échanges

De quoi a besoin MSF? Qu’est-ce que les gens peuvent faire?

On a comme particularité que plus de 98 % de nos fonds viennent de la générosité du public et de dons privés. On ne prend pas de fonds institutionnels, ce qui nous laisse une liberté d’action et d’indépendance énorme.

Du coup, le soutien financier que nous apporte le public, notamment au Luxembourg, est primordial et doit continuer. Bien entendu, le problème c’est qu’il y a une fatigue parce que chacun a sa vie, ses dépenses et ne peut pas donner encore et toujours.

Mais on essaye justement de sensibiliser les gens à l’idée que tout ce qu’on fait sur le terrain n’est possible qu’avec le soutien de la population. La Grande Expo, qu’on a organisée en mars, était un moyen de montrer à nos supporters nos activités.

Et puis, il y a aussi quelque chose qui est un peu moins visible pour la population, c’est d’être le relais de ce qu’on peut partager avec les gens. De parler autour d’eux des témoignages du personnel médical ou de gestion de projets.

Je pense que c’est important pour essayer de contrecarrer les fake news. Nous ne sommes que des témoins et des acteurs, mais des témoins de ce qu’on voit au jour le jour sur le terrain.

On travaille beaucoup ici aussi avec les écoles et on pense que c’est important. On est une organisation qui aime beaucoup le débat et les échanges, c’est quelque chose qu’on encourage au jour le jour.

J’imagine que les 40 ans de MSF Luxembourg permettent aussi d’entretenir ce lien avec la population.

Exactement, c’est une façon intéressante de partager avec la population et de la remercier de son soutien. On a eu La Grande Expo, mais plusieurs événements sont aussi prévus au fil de l’année, comme des forums sur la recherche opérationnelle dans quelque temps. On est là depuis 40 ans, ça démontre un ancrage dans la population qu’on doit chérir.

Repères

État civil. Paul Yon est né le 19 janvier 1976 à Tourcoing, en France. Il est marié et père de deux enfants.

Formation. Paul Yon a étudié l’anglais et le mandarin avant de rejoindre MSF.

Engagement. Il entre à MSF en 2003 comme chef de projet.

Handicap international. De 2005 à 2007, il quitte Médecins sans frontières pour Handicap international avant de revenir en 2008 chez Médecins sans frontières.

Luxembourg. Le 1er mars 2026, il succède à Thomas Kauffmann au poste de directeur général de MSF Luxembourg.

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