Michel Simonis : «Je ne vais pas perdre mon lien avec la Croix-Rouge»

À partir du 1er août prochain,Marc Wagener devient officiellement le directeur général de la Croix-Rouge. Son prédécesseur Michel Simonis revient avec nous sur ses treize riches années de mandat.

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Devenu directeur général de la Croix-Rouge en 2013, Michel Simonis s'apprête à passer la main sans crainte le 1er août prochain. (Photos : alain rischard)
Devenu directeur général de la Croix-Rouge en 2013, Michel Simonis s'apprête à passer la main sans crainte le 1er août prochain. (Photos : alain rischard)

Après treize années à la direction générale, appréhendiez-vous le jour où il faudrait quitter votre poste?

Michel Simonis : Non, cela fait déjà un certain temps que j’ai demandé à ma gouvernance que l’on prépare la transition, puis j’ai réitéré ma demande il y a près d’un an. C’est donc prémédité. Je me suis dit qu’à partir de 60 ans, je voulais plutôt faire des projets dans le domaine privé, voire du bénévolat. Je vais prendre plus de temps pour moi, pour ma famille et un certain nombre de passe-temps.

J’ai fait ce job avec beaucoup d’énergie, beaucoup de satisfaction mais c’est le bon moment pour tourner la page. Nous avons une approche très ouverte à la Croix-Rouge mais il y a le risque de rester dans ses chemins battus avec le temps.

Néanmoins, je ne vais pas perdre mon lien avec la Croix-Rouge, car je vais continuer de travailler deux jours par semaine pour la transfusion sanguine et pour suivre certains projets immobiliers. Je vais le faire en transition, sur une année ou plus si besoin.

Lors de votre prise de fonction, quelles étaient vos missions prioritaires et quel bilan en faites-vous aujourd’hui?

En 2013, nous avions rédigé une «mission statement» (NDLR : mission d’entreprise) qui donnait la raison d’exister de la Croix-Rouge et comment elle devait s’organiser pour être le plus possible au service des personnes. Il s’agissait de se dire que nous sommes là pour aider mais que si nous ne le faisons pas de façon pérenne, cela restera un feu de paille.

Je ne suis pas un travailleur social, ni un soignant ou un médecin mais je suis économiste et j’avais constaté qu’il y avait un certain nombre de beaux projets, dans le domaine social ou sanitaire, qui n’avaient pas fonctionné parce que l’organisation trébuchait.

La responsabilité que j’ai prise, appuyé par la gouvernance, était de rendre l’organisation solide. Et cela me réjouit que la transition avec mon successeur puisse aujourd’hui se faire dans une situation claire, où il n’y a pas à se poser de questions sur la bonne continuité de l’organisation.

Initialement, Michel Simonis n’était pas candidat à la succession de Jacques Hansen en 2012.
Initialement, Michel Simonis n’était pas candidat à la succession de Jacques Hansen en 2012.

Au fil des années, la Croix-Rouge a développé une grande variété de services. Est-ce une stratégie ou cela se fait-il naturellement?

La diversification des activités n’est pas quelque chose que l’on vise, car nous avons déjà un éventail très varié. Il est vrai qu’il y a une certaine hétérogénéité dans nos actions, entre le travail international, l’hôpital de réhabilitation, la transfusion sanguine, les soins à domicile, les centres d’accueil ou encore les structures pour la jeunesse et les migrants.

Notre inventaire est très large, ce qui parfois est un peu un frein, car l’on risque un peu de s’étaler et de perdre le cap. D’un autre côté, c’est également une force, car les gens en situation problématique ont, dans la plupart des cas, une multitude de problèmes.

On peut perdre son travail, manquer d’argent, perdre son logement, avoir des problèmes au sein de la famille et développer des problèmes psychologiques. La Croix-Rouge étant gérée par un seul comité de direction, cela permet alors une mise en réseau interne très forte afin d’offrir des services ciblés.

Cette hausse de l’activité est-elle corrélée avec celle du taux de pauvreté?

Dans la société, il y a clairement un clivage qui se crée entre les gens très aisés et des gens mal lotis, avec peu ou pas de moyens, qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts à cause du coût de la vie. Cependant, je ne crois pas que cela explique une plus grande diversification.

Nous regardons quelles sont les situations les plus problématiques, mais nous n’avons pas l’ambition de tout régler. Il faut tout de même rester pertinents et cibler les gens gravement en détresse. Nous ne sommes pas là pour résoudre tous les problèmes de risque de pauvreté. C’est, je crois, le rôle de l’État.

Il y a également beaucoup de phénomènes plus larges que la vulnérabilité pécuniaire, bien qu’elle reste réelle, telles que les violences au sein des familles.

Durant votre mandat, les années covid étaient-elles les plus difficiles à gérer?

La crise sanitaire était, certes, compliquée à gérer. Cependant, nous avons pu compter sur une culture d’entreprise qui pousse les gens à prendre les devants, surtout dans des situations un peu plus complexes. Il y a un certain nombre de projets qui ont été créés durant cette crise sanitaire et auxquels nous n’avions pas pensé avant.

Avec le confinement, certaines activités étaient très réduites, voire mise sur pause. Et avec ces ressources immobilisées, nous avons pu organiser autre chose. Nous faisions, par exemple, de la logistique pour les masques à destination du secteur hospitalier grâce, notamment, aux membres de l’aide internationale qui ne pouvaient plus voyager.

L’autre challenge était de maintenir les activités que nous ne pouvions pas réduire, telles que les soins à domicile. Les gens n’étaient pas moins malades mais nous avions comme défi celui de faire venir notre main d’œuvre au Luxembourg, la moitié des gens qui travaillent à la Croix-Rouge étant des frontaliers.

Heureusement que nous avons eu les autorisations de déplacement et qu’il n’y a pas eu de réquisition du personnel soignant dans les pays limitrophes.

Avant le covid, il y a également eu le grand afflux de migrants en 2015. C’était vraiment un challenge énorme pour adapter et augmenter nos équipes pour la prise en charge des mineurs non accompagnés.

Ce sont tous ces enfants arrivés au Luxembourg sans famille et qui étaient emmenés quelque part dans un centre pour réfugiés. Nous n’avons pas baissé les bras afin d’agir et de dire que nous ne pouvions pas placer des enfants ou adolescents dans des contextes nullement adaptés pour eux.

Quid de la guerre en Ukraine?

Ce conflit a été un moment très dramatique pour nous, car nous sommes amies avec la Croix-Rouge ukrainienne depuis de nombreuses années. Cela fait plus de 30 ans que nous sommes sur place afin de mener des projets dans le domaine de la santé, notamment pour les enfants avec des problèmes cardiaques.

Au moment où la première crise s’est présentée avec l’annexion de la Crimée en 2014, nous étions justement en train d’envisager de quitter ce créneau, car nous faisions surtout des abris d’urgence au niveau international et le volet santé n’était pas au cœur de nos activités.

La Croix-Rouge ukrainienne nous a alors demandé de rester sur place pour notre capacité à créer des abris et à réhabiliter des structures abîmées par la guerre. Nous avons développé notre action en investissant de l’argent récolté au Luxembourg, par le gouvernement, ainsi que des sommes récoltées par d’autres Croix-Rouge qui n’avaient, elles, pas de présence sur place.

Nous avons créé un partenariat si solide avec la Croix-Rouge ukrainienne, ce qui est assez exceptionnel pour une assez petite organisation du réseau comme nous.Et au Luxembourg, nous avons pu organiser la campagne d’accueil des réfugiés ukrainiens qui était assez spectaculaire.

Avec Caritas, nous faisons l’interface entre ceux qui voulaient bien mettre à disposition leur logement et les réfugiés. À l’époque, ils étaient plus nombreux dans ce réseau privé que dans les structures publiques, cela avait très bien fonctionné.

L’affaire de la fraude de Caritas, avec qui vous travailliez, a-t-elle eu un impact considérable?

Effectivement, la crise et déconfiture de Caritas ont donné une image très vulnérable du travail social au Luxembourg. Le problème pour nous est que les gens n’ont pas plus creusé que cela, ils ont eu peur et nous avons constaté une chute au niveau des dons à cause d’une méfiance envers les grandes organisations qui n’utiliseraient pas l’argent pour aider les plus vulnérables.

Il était compliqué de restaurer cette confiance, surtout que nous étions souvent vus à côté de Caritas. Nous avons souffert de cet amalgame, notre action du mois du don en a souffert mais nous reprenons le rythme.

Les dons nous sont indispensables, car, selon les années, il manque entre trois, quatre, voire cinq millions d’euros dans nos opérations. Sans eux et un certain nombre de legs, nous ne pourrions pas garder cette voilure.

«L’IA pourrait permettre à des gens de trouver rapidement de l’aide afin de rendre le travail social et sanitaire plus efficaces. »
«L’IA pourrait permettre à des gens de trouver rapidement de l’aide afin de rendre le travail social et sanitaire plus efficaces. »

Avant de passer le relais, y a-t-il un domaine pour lequel vous regrettez un manque d’action ou de moyens?

Ce serait à propos des gens, surtout les jeunes, qui vivent dans la rue et qui peuvent avoir des problèmes d’alcool ou de toxicomanie. Alors, il y a ce débat : doit-on les autoriser à mendier? Mais ce n’est pas cela le problème.

Ce qu’il faut, c’est une action publique déterminée, avec les parties prenantes sur le terrain.Nous faisons du streetwork et, bien que nous ne soyons pas spécialisés, nous traitons aussi de la toxicomanie au sein du HIV Berodung où certains tombent malades par le biais d’échange de seringues. Et nous avons aussi le centre DropIn où l’on accueille, comme on peut, les femmes qui se prostituent.

Nous voyons donc des situations dramatiques et je suis un peu frustré que nous n’ayons pas pu faire plus, mais il ne faut pas baisser les bras et continuer à imaginer des solutions et offrir des issues pour ceux qui veulent s’en sortir.

C’est une question de logement, de travail occupationnel et de structures à bas seuil. Parfois, au Luxembourg, le mieux est l’ennemi du bien. Nous voulons faire de superbes projets mais si nous n’en avons pas les moyens, alors nous ne faisons rien. En faisant quelque chose entre les deux, nous pourrions déjà apporter une amélioration.

Quels seront les enjeux pour votre successeur?

Dans notre stratégie pour 2030, nous avons bien défini les besoins sur le terrain et nos ambitions, que ce soit pour la jeunesse, le logement ou la santé. Il y a donc à boire et à manger. La question est de savoir comment réaliser tout cela? Dans notre stratégie, nous avons également des ambitions concernant la digitalisation afin de rendre notre organisation plus performante et rendre le travail social plus accessible.

Nous travaillons beaucoup en allant vers les personnes dans le besoin mais, demain, celles qui seront dans le besoin seront connectées. Elles pourraient donc se connecter de façon digitale aux services de la Croix-Rouge.

Je ne dis pas que nous allons remplacer les travailleurs sociaux par des robots, pas du tout. En revanche, l’intelligence artificielle pourrait permettre à des gens de trouver rapidement de l’aide afin de rendre le travail social et sanitaire plus efficaces.

Pour le reste, il va trouver une organisation avec de l’enthousiasme, qui a de la volonté et qui se trouve en bonne santé donc je lui souhaite de trouver la satisfaction que j’y ai trouvée.

Repères

État civil. Né en 1966 à Luxembourg, Michel Simonis est marié et père de deux enfants.

Formation. Il débute son enseignement secondaire à l’école de Commerce et de Gestion de Luxembourg où il apprend les métiers de la comptabilité, de l’économie et du secrétariat. En 1985, il poursuit ses études en économie d’entreprise en intégrant l’université de Münster, en Allemagne, dont il est diplômé après un cursus de cinq ans.

Expérience. En 1990, il devient directeur de l’ASBL Entente des Foyers de Jour, une fédération de crèches subventionnées. Neuf ans plus tard, la Copas, qui représente les prestataires des services d’aide et de soins et qui vient d’être créée à la suite de la loi sur l’assurance dépendance, l’embauche comme coordinateur général.

Croix-Rouge. En 2002, il rejoint «Doheem Versuergt», le service de soins à domicile de la Croix-Rouge membre des réseaux Help! et Camus à travers le pays. Très vite, son rôle dépasse celui des soins à domicile et il devient directeur du volet Santé de la Croix-Rouge, jusqu’à sa nomination en tant que directeur général en 2013.

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