Manque d’effectifs dans les prisons : «On a dépassé les capacités»
Trois mois après une première alerte, Samir Djennas, le président de l’Association des agents pénitentiaires, dénonce une situation toujours plus tendue dans les prisons et réclame des renforts.
En juin, vous alertiez sur le manque de personnel. Trois mois plus tard, où en est-on?
Samir Djennas : La situation s’est aggravée. Nous avons désormais dépassé les capacités et nous sommes en situation de surpopulation. Il faudrait encore recruter pour parvenir à un nombre suffisant d’agents afin de soulager le personnel et d’assurer correctement l’encadrement des détenus.
Le sous-effectif entraîne une surcharge de travail. On est parfois uniquement dans la gestion des mouvements : accompagner les détenus à leurs rendez-vous, les déplacer… Nous n’avons plus le temps de prendre quelques minutes pour désamorcer une situation, être à l’écoute ou simplement discuter avec eux.
Quel est l’effet de cette surcharge sur le quotidien des agents?
C’est fatigant, y compris mentalement. On demande aux agents de rester disponibles alors qu’ils doivent constamment s’adapter aux changements de planning. Une personne prévue le matin peut finalement travailler l’après-midi. Un jour de repos peut disparaître parce qu’un collègue est malade.
À la fin, cela pèse. Même si nous aimons notre travail, nous travaillons pour gagner notre vie. Il faut aussi pouvoir avoir une vie privée.
Et sur la sécurité?
Dans certaines situations, un seul agent se retrouve responsable d’un étage de détenus pendant que le deuxième est occupé à la vidéosurveillance. Celui qui est sur le terrain peut donc se retrouver seul pour gérer les mouvements ou anticiper une situation.
Une patrouille de police compte au moins deux agents. Nous pouvons nous retrouver seuls face à différentes situations : une demande d’un côté, une personne potentiellement agressive de l’autre, et d’autres détenus à prendre en charge. Cela peut très vite prendre une mauvaise direction.
Plusieurs agents ont encore été agressés ces derniers mois. La situation s’est-elle dégradée?
Je ne parlerais pas forcément de dégradation récente. La situation était déjà comme ça, mais elle était moins communiquée. De notre côté, nous avons déjà publié plusieurs communiqués pour alerter.
Nous savons qu’on ne peut pas recruter et former des agents pénitentiaires du jour au lendemain, ni construire une nouvelle prison en 24 heures. Mais il aurait fallu anticiper davantage. Maintenant, il faut agir.
Deux détenus sont morts la semaine dernière. Ces décès suscitent-ils des inquiétudes particulières parmi les agents?
Nous sommes bien sûr désolés que cela se soit terminé ainsi. Mais je ne dirais pas qu’il y a, de notre côté, une inquiétude particulière au niveau du personnel.
Je ne connais pas les éléments exacts concernant ces deux décès et ce n’est pas mon domaine. Je ne ferais donc pas de lien avec les conditions de détention ou la surpopulation. Il y a simplement eu cette succession d’événements : la surpopulation, les agressions d’agents et, dans la même période, deux décès en deux jours.
La prise en charge des détenus vous paraît-elle néanmoins fragilisée par la situation actuelle?
Nous avons des services médicaux et psychiatriques et différents dispositifs. Dès que nous remarquons quelque chose, même si le détenu ne nous dit pas lui-même qu’il envisage de se faire du mal, nous pouvons le signaler et déclencher une prise en charge. De ce côté-là, le système fonctionne.
En revanche, nous manquons de personnel et de temps pour assurer une surveillance suffisamment attentive et anticiper les problèmes.
Que signifie, pour vous, assurer une surveillance digne des détenus?
Cela signifie d’abord être plusieurs sur le terrain et ne pas être seul face aux situations. Mais cela signifie aussi pouvoir consacrer du temps à un détenu qui souhaite parler de ses problèmes ou qui a besoin d’aide pour certaines démarches.
Les détenus sont enfermés et, parfois, nous sommes la seule personne avec laquelle ils peuvent parler. Si nous n’avons pas le temps de les écouter, ils repartent sans réponses et cela devient lourd pour tout le monde.
La surpopulation est-elle devenue le problème central?
Elle ne facilite pas les choses. Les tensions montent. Nous avons davantage de demandes auxquelles nous devons répondre, davantage de situations à anticiper et de discussions à avoir pour désamorcer les problèmes.
Avant, lorsqu’il y avait encore quelques places disponibles, on pouvait davantage anticiper certains problèmes, par exemple en transférant un détenu dans une autre cellule ou dans un autre secteur. Aujourd’hui, ce n’est pas toujours possible.
Si un détenu se retrouve dans un couloir avec plusieurs autres personnes avec lesquelles la cohabitation ne fonctionne pas, on ne peut pas forcément le déplacer ailleurs. La situation peut alors dégénérer et, si elle dégénère, les agents sont impliqués.
En juin, vous estimiez que les autorités n’entendaient pas suffisamment vos alertes. Est-ce que cela a changé?
Pas vraiment. Il y a eu la période estivale, pendant laquelle beaucoup de choses avancent moins. Maintenant, nous verrons. Il y aura peut-être de nouvelles discussions ou négociations. Je ne veux pas dire qu’il ne se passe rien, mais cela n’avance pas vraiment.
Qu’attendez-vous aujourd’hui des autorités?
Notre priorité, c’est de recruter suffisamment d’agents pénitentiaires pour soulager le personnel dans sa vie quotidienne.
Il faut réévaluer la situation, regarder combien d’agents sont réellement nécessaires et prévoir le budget pour atteindre ces effectifs. Il faut aussi un plan de travail avec des horaires convenables, des congés respectés et des astreintes limitées.
Aujourd’hui, on peut encore appeler un agent à 5 h du matin pour lui demander de venir travailler à 6 h. À 5 h du matin, mon téléphone est éteint, sauf si je suis de permanence. Mais on attend de nous que nous soyons disponibles.
Les mesures que vous jugez nécessaires peuvent-elles encore attendre?
Non. Elles doivent être mises en œuvre rapidement et élaborées avec les gens du terrain. Il ne sert à rien de faire uniquement des simulations théoriques sur le papier. Il faut demander aux agents où sont les problèmes et ce qui pourrait les soulager.
On ne peut pas simplement déterminer théoriquement qu’il faut trois ou quatre agents dans tel bâtiment. Il faut aller sur le terrain et demander aux personnes qui y travaillent quels sont les besoins réels.
Pour l’instant, nous ne nous sentons pas suffisamment entendus sur le terrain.