L’IA Grok, «autant un problème humain que technologique»

La multiplication des images sexuelles générées par Grok, l’intelligence artificielle de la plateforme X, a mis sur le devant de la scène les dérives potentielles des outils IA.

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Pour éviter les requêtes inapropriées, LetzAI possède «plusieurs niveaux de protection contre les contenus illégaux.»
Pour éviter les requêtes inapropriées, LetzAI possède «plusieurs niveaux de protection contre les contenus illégaux.»

Des détournements de photographies réelles ou des créations explicites avec des personnes identifiables ont été recensés sur le réseau social X. Ces usages interrogent sur les limites de la technologie et la responsabilité humaine derrière ces dérives.

Pour Karim Youssef, le cofondateur de l’IA luxembourgeoise génératrice d’images, LetzAI, ce phénomène n’est pas celui d’une IA devenue incontrôlable, mais «c’est autant un problème humain qu’un problème technologique».

Une IA n’a pas de morale propre

Non, une intelligence artificielle générative n’est pas capable de juger par elle-même ce qui est acceptable ou non. «L’IA n’a pas de capacités de réflexion intrinsèques et n’est pas consciente», pose Karim Youssef.

Autrement dit, elle ne raisonne ni en termes de bien ni de mal. «Un système d’IA générative ne pense pas intrinsèquement en termes d’éthique, mais reflète plutôt l’éthique implicite et sous-jacente présente dans ses données d’entraînement», précise-t-il.

Les contenus dépendent donc directement des données utilisées pour entraîner les modèles, mais aussi des filtres ou des limites définis par leurs concepteurs. L’IA n’a pas de conscience : elle reproduit un cadre, elle ne l’invente pas. Dès lors, les dérives observées ne sont pas le fruit d’une intention de la machine, mais d’un système permissif.

Chez LetzAI, cette réalité a conduit à une approche de sécurité dès sa conception. La plateforme repose sur plusieurs niveaux de protection contre les contenus illégaux. En amont, les fournisseurs de modèles, tels que Google, intègrent des filtres capables de bloquer certains prompts. En aval, LetzAI ajoute sa propre modération avec une «analyse de prompts et une modération de contenu alignées sur les réglementations luxembourgeoise et européenne».

Les images générées sont systématiquement analysées afin d’identifier les contenus potentiellement sexuels ou illégaux. Une attention particulière est portée aux représentations de mineurs, strictement interdites. Même les tentatives de contournement, comme l’ajout d’un consentement fictif dans un prompt, sont prises en compte.

«Aucun système n’est infaillible à 100 %»

Pour autant, Karim Youssef reste lucide et affirme qu’«aucun système n’est infaillible à 100 %». Ces technologies «sont des systèmes de reconnaissance de motifs avec des limitations», concède-t-il.

Elles peuvent produire des faux positifs ou des faux négatifs et, surtout, «ne comprennent pas vraiment le contexte légal». L’IA n’interprète pas la loi, elle applique des règles statistiques basées sur des probabilités.

Dans le cas de Grok, ces limites sont accentuées par son intégration directe à un réseau social où la diffusion est instantanée et massive. L’outil ne se contente pas de générer des images, mais alimente un espace où les contenus problématiques peuvent déjà être partagés.

Suspendre X, une réponse symbolique

Face à la prolifération de deepfakes sexuels sur la plateforme X, le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a évoqué l’idée d’une suspension temporaire du réseau social.

Une réponse que Karim Youssef juge largement insuffisante. «Suspendre une plateforme est une politique théâtrale qui ne s’attaque pas aux causes profondes», estime-t-il.

Les outils d’IA générative existent bien au-delà d’une seule plateforme et les usages malveillants ne disparaissent pas avec une interdiction de cet ordre. «Le chat est sorti du sac», décrit-il. «Si des acteurs malveillants veulent vraiment créer du contenu problématique, ils le peuvent et ils le feront.» Il existe en effet déjà des modèles accessibles hors ligne ou via des marchés parallèles, qui rendent dès lors le contrôle impossible.

Pour Karim Youssef, les dérives sexuelles associées à Grok ne constituent donc pas une anomalie isolée, mais un révélateur : l’IA continuera de progresser, mais elle restera toujours dépendante des intentions humaines qui la guident.

Non, cette image de Karim Youssef n’a pas été prise dans un café, mais est générée par LetzAI : l’auriez-vous deviné?
Non, cette image de Karim Youssef n’a pas été prise dans un café, mais est générée par LetzAI : l’auriez-vous deviné?

«Les mains n’ont plus six doigts»

En quelques années, les intelligences artificielles génératives sont passées de curiosités à des outils «capables de générer des images indiscernables des images réelles».

Entre notre dernière interview avec Karim Youssef en 2023 et aujourd’hui, «les mains n’ont plus six doigts», plaisante ce dernier. Il évoque plus sérieusement une rupture nette : «La qualité a atteint un point où les images réelles et les images IA sont indiscernables les unes des autres.» Pour le cofondateur, l’IA générative a donc franchi un seuil décisif, un cap que l’industrie annonçait depuis plusieurs années, désormais atteint. LetzAI a donc connu une croissance significative de sa communauté, portée par une exigence de qualité. «Nos nouveaux modèles sont capables de générer des images indiscernables des images réelles. C’est absolument incroyable la vitesse à laquelle cette technologie s’améliore», souligne-t-il.

Cette accélération transforme la manière de concevoir des campagnes visuelles et profite d’ailleurs directement à Neon, l’agence de communication de Karim Youssef, «qui l’utilise quotidiennement». Un usage qui permet de travailler plus rapidement, mais surtout de réaliser «un meilleur service et des campagnes plus cools pour nos clients».

Côté innovation, LetzAI a intégré récemment le modèle Nano Banana Pro de Google, «qui a ouvert une toute nouvelle dimension», assure Karim Youssef. «Au-delà de sa qualité époustouflante, il permet de générer de longs textes dans les images, une résolution plus élevée en 2K ou 4K ainsi qu’une meilleure cohérence des personnages», détaille-t-il. Autre évolution significative : la plateforme ne se limite plus à l’image fixe et propose désormais de la génération vidéo.

Dans un marché qui évolue presque quotidiennement, l’objectif est de rester à la pointe sans perdre l’utilisateur. «Nous avons réalisé qu’il est très difficile, pour beaucoup de personnes, de savoir quels sont les meilleurs outils IA disponibles», a-t-il observé. La mission de LetzAI consiste donc aussi à effectuer ce travail de sélection afin que les créateurs puissent «se concentrer sur la création plutôt que sur la recherche».

La question du droit à l’image

Si le cadre légal européen reste encore flou, des signaux positifs émergent. «Il est très difficile pour la politique de suivre une technologie qui change si rapidement», reconnaît Karim Youssef, tout en saluant certaines initiatives, comme celle du Danemark, qui envisage une loi accordant aux individus un droit de type copyright sur leur visage, leur voix et leur corps afin de lutter contre les deepfakes.

Dans ce contexte, LetzAI adopte une approche éthique. L’entreprise collabore avec des mannequins, acteurs et influenceurs via des contrats en bonne et due forme, leur permettant de monétiser leur image tout en réduisant les coûts et contraintes logistiques.

«Les règles n’ont pas changé», affirme Karim Youssef, rappelant que l’IA, aussi puissante soit-elle, reste avant tout un outil au service de l’humain. Un outil qui, pour lui, «remodèle fondamentalement le monde tel que nous le connaissons, et ce n’est que le début».

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