Les insectes face au changement climatique : «Certaines espèces pourraient disparaître»

Avec des étés plus chauds et plus secs, le monde des insectes se transforme au Luxembourg. Certaines espèces méditerranéennes remontent vers le nord, tandis que d’autres déclinent. Tour d’horizon avec le biologiste Axel Hochkirch.

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Les papillons font partie des espèces touchées par le changement climatique.
Les papillons font partie des espèces touchées par le changement climatique.

Que signifie concrètement un été aussi chaud et sec que celui-ci pour les insectes?

Axel Hochkirch : Chaque espèce réagit différemment. La chaleur accélère généralement leur développement : ils apparaissent plus tôt dans l’année et certaines espèces peuvent produire davantage de générations.

Mais la sécheresse a des conséquences bien plus graves que les températures élevées. De nombreux insectes ont besoin d’eau pour leurs œufs ou leur développement. C’est particulièrement problématique pour les espèces adaptées aux milieux frais et humides, comme les zones humides ou les cours d’eau qui s’assèchent.

Les chenilles de papillons sont également peu protégées contre la perte d’eau et les plantes dont elles se nourrissent se dessèchent. À l’inverse, certaines espèces de criquets originaires des régions méditerranéennes profitent de ces conditions chaudes et sèches.

Quels insectes profitent particulièrement de ce climat?

La mante religieuse est un très bon exemple. Il y a une vingtaine d’années, elle était extrêmement rare au Luxembourg et n’était connue que de quelques populations dans la région de la Minette. Elle s’est depuis largement répandue dans le pays.

Les années sont devenues suffisamment chaudes pour que certaines espèces puissent achever leur cycle de reproduction dans des régions auparavant trop froides. La chaleur les rend aussi plus actives et facilite l’extension de leur aire de répartition.

La chaleur favorise-t-elle la prolifération des moustiques?

Pas nécessairement. Les moustiques ont besoin d’eau pour se développer. Une sécheresse importante comme celle que nous connaissons cette année leur est donc défavorable, même si les températures sont élevées.

La sécheresse a des conséquences bien plus graves que les températures élevées.

Observe-t-on déjà au Luxembourg les effets du changement climatique sur les populations d’insectes?

Oui. Le changement climatique n’a pas commencé récemment : la température moyenne en Europe augmente depuis les années 1970-1980 et l’expansion de nombreuses espèces d’insectes est documentée depuis les années 1990.

Le criquet bleu, la mante religieuse ou encore le criquet italien ont fortement étendu leur aire de répartition. Le criquet italien, par exemple, n’a été observé pour la première fois au Luxembourg qu’en 2019. Il est désormais assez commun dans le Gutland et a même été observé près de Lellingen, dans l’Oesling.

Quelles nouvelles espèces arrivent et comment s’installent-elles?

De nouvelles espèces apparaissent chaque année et certaines parviennent à s’établir. L’an dernier, le criquet émeraude a été observé pour la première fois au Luxembourg, près de Remich. Il a de nouveau été trouvé cette année, ce qui laisse penser qu’une population reproductrice s’est installée.

Ces espèces peuvent arriver naturellement, en volant et en étendant leur aire de répartition. Mais l’homme joue aussi un rôle important. Des insectes peuvent être transportés accidentellement depuis des destinations de vacances, notamment avec des plantes méditerranéennes. Certaines espèces voyagent même en voiture, comme Meconema meridionale.

Le moustique tigre asiatique est un autre exemple. Il s’est déjà largement répandu dans le sud de l’Europe et a atteint le sud de l’Allemagne. L’espèce n’est pas encore complètement établie au Luxembourg, mais devrait y devenir plus fréquente.

Pour le biologiste, la restauration des milieux humides est primordiale à la conservation des espèces locales.
Pour le biologiste, la restauration des milieux humides est primordiale à la conservation des espèces locales.

Quelles conséquences la hausse des températures et la sécheresse ont-elles pour les pollinisateurs et les autres insectes?

Certaines espèces à répartition septentrionale disparaissent tandis que des espèces méridionales progressent. Chaque espèce possède une niche climatique qui lui est propre. Lorsque les conditions ne correspondent plus à ses exigences, elle finit par disparaître.

Le cuivré écarlate (Lycaena virgaureae), qui a besoin de prairies fraîches et riches en fleurs, a disparu du Luxembourg. Il y a été observé pour la dernière fois en 1994. De nombreux pollinisateurs sont confrontés à ce type de problème. Les habitats frais et humides disparaissent progressivement et, avec eux, les espèces qui en dépendent.

Beaucoup d’insectes peuvent supporter des températures élevées en se mettant à l’ombre ou en trouvant des endroits plus frais. Au-delà de 40 degrés, les conditions deviennent évidemment très difficiles, mais la sécheresse constitue le problème le plus immédiat. Lorsqu’un milieu s’assèche, cela peut entraîner la mort d’une grande partie d’une population.

Quel est l’impact de ces conditions sur les plantes et les cycles de reproduction?

La hausse des températures modifie progressivement la répartition des espèces. La durée de la saison et les températures sont essentielles pour déterminer si une espèce peut achever son cycle reproductif dans une région donnée.

La sécheresse produit des effets immédiats : il reste actuellement très peu de plantes en fleurs et les pollinisateurs disposent donc de moins de nectar. Il faut aussi se méfier d’une apparente disparition des insectes.

Le fait d’en voir moins ne signifie pas nécessairement qu’ils ont disparu : certaines espèces ont peut-être déjà terminé leur reproduction et leurs œufs attendent simplement de se développer. Mais si ces œufs ont besoin d’eau et que la sécheresse se prolonge, cela devient problématique.

Nous perdons une partie du patrimoine naturel du pays.

Est-ce grave de perdre ces espèces? Que peut-on faire pour limiter ces pertes?

Oui, c’est grave car nous perdons une partie du patrimoine naturel du pays. Une espèce peut continuer d’exister ailleurs, mais nous n’aurons plus la même faune à l’avenir. Nous risquons aussi de perdre des zones humides, qui jouent un rôle essentiel dans le stockage de l’eau.

Restaurer les zones humides est essentiel. Les castors peuvent d’ailleurs contribuer naturellement à cette restauration en créant ou en maintenant des milieux humides. Il faut aussi préserver les sols et favoriser des forêts capables de mieux retenir l’eau.

Dans les villes, davantage d’espaces verts sont nécessaires, car les sols imperméabilisés ne peuvent plus jouer leur rôle dans le cycle de l’eau. Ces mesures peuvent donner davantage de possibilités aux espèces pour survivre.

À quoi pourrait ressembler le monde des insectes luxembourgeois dans 10 ou 20 ans?

Nous aurons probablement davantage d’espèces qu’aujourd’hui, mais la faune sera plus méditerranéenne. Certaines espèces méridionales vont continuer à progresser et pourraient même réapparaître.

Mais nous perdrons aussi des espèces typiques du Luxembourg, notamment celles qui ont besoin de conditions plus fraîches et de davantage d’eau. Toutes ne pourront pas se déplacer vers le nord.

Les insectes qui volent peu ou qui vivent dans des habitats isolés auront beaucoup plus de difficultés à suivre le déplacement des conditions climatiques. Certaines pourraient donc disparaître.

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