«Le gâteau grossit moins vite qu’avant», selon Marc Lauer, le futur patron des patrons

Interviewé à la veille de la tripartite, Marc Lauer plaide pour des «choix» plus assumés face au ralentissement économique.

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Pour Marc Lauer, le Luxembourg ne pourra plus «avoir le beurre et l'argent du beurre».
Pour Marc Lauer, le Luxembourg ne pourra plus «avoir le beurre et l'argent du beurre».

Désigné président entrant de l’Union des entreprises luxembourgeoises (UEL) le 6 mai, Marc Lauer succédera officiellement à Michel Reckinger le 1er octobre. L’ancien directeur général de Foyer estime que le Luxembourg entre dans une période de choix plus difficiles, dans un contexte de tensions géopolitiques et de transition technologique. La veille de la première rencontre de la tripartite, le futur patron des patrons plaide pour un dialogue social «respectueux» et un retour à une forme de consensus luxembourgeois.

Vous quittiez à peine la direction de Foyer. À 61 ans, pourquoi ne pas avoir pris votre retraite?

Marc Lauer : À 60 ans, on a encore du dynamisme. Je ne voulais plus rester dans l’exécutif de l’entreprise dans laquelle j’ai travaillé pendant des années, mais quand on m’a demandé si la présidence de l’UEL pouvait m’intéresser, j’ai réfléchi un peu. C’est une fonction qui a beaucoup de valeur dans notre modèle luxembourgeois. J’ai considéré que c’était l’opportunité de servir encore un peu le pays.

Vous auriez pu dire non.

Ce n’est pas mon caractère. J’aime les défis. Et ce pays m’a beaucoup donné. C’était ma réflexion : lui rendre quelque chose, entre autres à travers l’UEL.

Vous êtes actuaire de formation. Vous avez passé votre vie à mesurer le risque. Comment regardez-vous le monde actuel? Nous sommes dans un monde de polycrises continuelles. Il y a bien sûr la crise climatique, et ce que je trouve effrayant, c’est qu’il y a encore des gens qui arrivent à la nier. Il y a eu le covid, la guerre en Ukraine, la guerre au Moyen-Orient, les tarifs américains qui remettent en question notre manière économique de raisonner depuis 30 ou 40 ans. Il y a aussi les crises liées au vieillissement de la population. Tout cela pose énormément de défis différents.

Votre carrière a été effectuée dans l’assurance. Qu’est-ce que cela vous apportera dans votre fonction de président de l’UEL?

L’assurance est une activité qui touche à tous les secteurs. On s’intéresse à tous les risques auxquels ils sont exposés. C’est aussi une activité profondément liée à l’économie. Et puis, par mes activités au sein de l’ACA (NDLR : Association des compagnies d’assurances et de réassurances) ou du conseil de l’UEL, je ne découvre pas quelque chose de totalement nouveau. C’est plutôt un prolongement naturel de ce que je faisais déjà.

Je crois que si on est trop diplomate, on n’est plus compris

Michel Reckinger reste président jusqu’au 1er octobre. Sur quoi allez-vous vous impliquer en priorité d’ici là?

La priorité absolue, c’est la tripartite. Nous travaillons actuellement sur le positionnement de l’UEL autour de cette table et sur la manière dont nous voulons aborder les discussions, dans l’intérêt des entreprises mais aussi du pays.

Dans le communiqué de l’UEL annonçant votre désignation à sa tête, vous avez insisté sur un dialogue social « respectueux ». Pourquoi ce mot était-il important? Parce que le respect des interlocuteurs est fondamental. Si on ne respecte pas l’autre, on ne l’écoute pas. Et si on veut négocier sur des sujets parfois très controversés, il faut pouvoir construire une relation de confiance. C’est seulement dans cette zone de confiance qu’on peut réellement négocier.

Vous êtes aussi connu pour votre franc-parler. Cela va continuer?

Je crois que si on est trop diplomate, on n’est plus compris. Mais le franc-parler doit toujours aller avec le respect de l’autre.

Michel Reckinger est artisan, patron d’une PME familiale. Vous, vous êtes actuaire, financier, dirigeant d’une grande compagnie d’assurances. Le visage du patronat luxembourgeois change-t-il avec vous?

On peut toujours essayer de montrer les différences entre Michel et moi. Mais Michel et moi, nous avons fait de l’athlétisme ensemble, nous avons le même âge, nous sommes du même pays, nous avons les mêmes intérêts pour le pays. Le patronat change de visage tout le temps, parce que les défis sont nouveaux, parce que le monde change. Il n’y a rien d’exceptionnel. Comme Michel auparavant, j’ai été élu pour représenter six fédérations et deux chambres.

L’indexation aide peu ceux qui gagnent peu, davantage ceux qui gagnent davantage

En quoi êtes-vous différent de lui?

Sur le fond des messages, nous sommes totalement alignés. Après, je suis un personnage, un caractère différent. J’ai un franc-parler comme Michel, mais nous parlons un peu différemment. Cela dit, je ne dirais jamais que je suis aligné à 100 % avec une autre personne. Sinon il faudrait que je souligne mes défauts, ce que je n’aimerais pas trop faire, ou ceux de Michel – qui n’en a presque pas (il sourit).

Le gouvernement a fermé la porte à une remise en cause de l’indexation. Est-ce un revers pour l’UEL?

L’indexation a toujours été un sujet de discussion dans les périodes de forte inflation. Si nous arrivons à contenir l’inflation, alors le sujet reste gérable. Mais si elle explose, nous avons un vrai problème de compétitivité, parce que beaucoup d’entreprises luxembourgeoises travaillent dans un environnement international concurrentiel. Il faut préserver les emplois et la rentabilité des entreprises.

Michel Reckinger disait que l’index profite davantage aux hauts revenus qu’aux bas salaires. Partagez-vous cette analyse? Oui. Dans une structure salariale classique, l’indexation aide peu ceux qui gagnent peu, davantage ceux qui gagnent davantage. À un certain moment, il y a une logique que je ne comprends plus.

Donc, il faudrait une autre forme d’indexation?

Il faut surtout une réflexion générale sur notre manière de réduire le risque de pauvreté au Luxembourg. L’indexation est devenue un sujet extrêmement émotionnel. Pourtant, son idée fondamentale reste la préservation du pouvoir d’achat. Mais, d’un autre côté, elle n’améliore pas la compétitivité des entreprises. Il faut aussi comprendre que syndicats et patronat sont dans le même bateau. S’il n’y a pas d’entreprises, il n’y aura pas d’emplois. Et si demain le Luxembourg ne génère plus assez de plus-value, alors le gâteau qui peut être distribué va se rétrécir.

Bien sûr que le logement est un sujet économique et un sujet de compétitivité

Le Fonds monétaire international (FMI) estime justement que le modèle économique luxembourgeois montre des signes d’essoufflement. Partagez-vous ce constat?

Notre économie ne croît plus à la même allure qu’avant. Cela se voit dans la création d’emplois. Le gâteau que nous cuisinons tous les ans et qui est ensuite réparti entre les uns et les autres grossit moins vite qu’avant. Cela montre aussi certaines limites de notre modèle d’État providence. Pendant longtemps, lorsqu’il y avait une crise, on ouvrait le Trésor public. Aujourd’hui, le Trésor public est moins rempli que par le passé.

Le FMI préconise une réforme fiscale, notamment une taxation accrue du foncier et de l’environnement. Le patronat est-il prêt à porter cette ligne?

Sur le foncier, je crois que le FMI ne vise pas essentiellement les entreprises, mais plutôt la fiscalité générale au Luxembourg. C’est un débat politique auquel l’UEL participera avec intérêt, mais à la marge. C’est un débat sociétal qui doit se faire à la Chambre des députés, là où la société est représentée.

Vous renvoyez beaucoup de sujets au Parlement – le foncier, le logement, les choix de société. N’est-ce pas une manière, pour l’UEL, de ne pas se positionner sur des dossiers où elle aurait pourtant son mot à dire?

Non, c’est une question de subsidiarité. L’UEL est circonscrite à un certain nombre de sujets : le droit du travail, la sécurité sociale, la fiscalité des entreprises. Sur le reste, il y a des institutions élues par le peuple pour trancher. Ce que je dis, c’est qu’à un certain moment, ce pays sera devant des choix. Pendant longtemps, on pouvait décider que l’un voulait quelque chose, l’autre voulait quelque chose, et financer les deux par le Trésor public. Je ne crois plus que ce sera possible. Les choix sont nécessaires.

Beaucoup de gens réduisent l’IA à ChatGPT

Le FMI évoque aussi le logement comme une menace pour le modèle économique luxembourgeois. Mais ce ne sera pas un sujet de la tripartite. Bien sûr que le logement est un sujet économique et un sujet de compétitivité. Mais je ne pense pas que la tripartite soit le bon endroit pour résoudre un problème aussi complexe. Il y a les questions foncières, les règles de construction, les attentes de la population, les choix de société. Pendant longtemps, le Luxembourg pouvait avoir le beurre et l’argent du beurre, parce que le Trésor public finançait beaucoup de choses. Aujourd’hui, cela devient plus difficile et il faudra faire des choix.

Le FMI voit aussi dans l’intelligence artificielle un levier potentiel pour la productivité.

L’intelligence artificielle est un phénomène profondément disruptif. Elle inquiète certaines personnes, mais c’est aussi une opportunité importante pour une économie développée comme la nôtre. Toutes les révolutions technologiques ont transformé l’emploi sans nécessairement le détruire durablement. Mais il faut accompagner cette transition, notamment par la formation. Aujourd’hui, beaucoup de gens réduisent l’IA à ChatGPT, alors que les implications sont beaucoup plus larges.

Vous vous dites aussi optimiste.

Je suis un optimiste réaliste. Quand on exerce ce type de fonction, il faut garder une forme d’optimisme. Si on pense que le monde va s’écrouler demain, il devient difficile de le faire avancer. Je crois que tous ceux qui seront autour de la table devraient être mus par l’idée que nous avons un intérêt commun : l’évolution du pays.

Qu’aimeriez-vous avoir réussi à la fin de votre mandat?

Si nous arrivons ensemble à recréer une vision commune de l’endroit où le pays veut aller dans les prochaines années, ce serait déjà une réussite. Ce qui a fait la force du Luxembourg, c’est sa capacité à trouver des consensus dans les périodes difficiles. Nous avons toujours réussi à prendre certaines décisions ensemble dans les moments compliqués. Nous devons retrouver davantage cet état d’esprit. Je ne rêve pas d’un objectif, je rêve d’un chemin.

Au sujet de l’indexation, le futur président de l’UEL précise qu’à «un certain moment, il y a une logique qu'(il) ne comprend plus».
Au sujet de l’indexation, le futur président de l’UEL précise qu’à «un certain moment, il y a une logique qu'(il) ne comprend plus».

REPÈRES

État civil. Marc Lauer est né au Luxembourg le 16 janvier 1965. Il est marié.

Formation. Il est titulaire d’une licence en sciences actuarielles ainsi que d’une licence en sciences économiques de l’université libre de Bruxelles.

Carrière. D’abord fonctionnaire au Commissariat aux assurances, pendant 15 ans, de 1989 à 2004, il rejoint ensuite le groupe Foyer, dont il deviendra le directeur général. Engagé dans de nombreuses instances professionnelles, il a présidé l’Association des compagnies d’assurances et de réassurances (ACA).

UEL. Membre du conseil de l’Union des entreprises luxembourgeoises (UEL) avant d’en être désigné président entrant le 6 mai. Il succédera officiellement à Michel Reckinger le 1er octobre.

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