«La santé cérébrale ne concerne pas seulement les personnes âgées»
L’initiative GetBrainHealthy veut rendre la santé cérébrale plus concrète pour le grand public.
Lancé dans le cadre de la Brain Awareness Week 2026, du 16 au 22 mars, un projet scientifique sur le cerveau a quitté le cadre académique pour être présenté au public.
Il entend montrer que des gestes quotidiens comme le sommeil, l’activité physique, la vie sociale ou la prise en charge de certains facteurs de risque peuvent avoir un effet à long terme sur le cerveau.
Le Dr Laure Pauly en explique la philosophie, ses bases scientifiques et ses limites.
Quand on parle de santé cérébrale, de quoi parle-t-on exactement?
Dr Laure Pauly : La santé cérébrale ne se limite pas à l’absence de maladie, c’est en fait la capacité de notre cerveau de nous faire vivre notre vie de la meilleure façon, de manière cognitive, de manière moteur, de manière émotive, etc.
Cela concerne la mémoire, l’attention, la réflexion, les interactions sociales, la capacité d’adaptation, mais aussi la manière dont notre cerveau vieillit.
Beaucoup de personnes ne pensent à leur cerveau que lorsqu’un trouble apparaît.
Oui, mais la santé cérébrale se construit bien plus tôt, à travers des habitudes de vie qui peuvent soutenir ou, au contraire, fragiliser son fonctionnement à long terme.
J’aime bien la comparer avec la santé de nos dents. On brosse nos dents chaque jour, on l’a appris à nos enfants, on le fait systématiquement sans y penser. On sait aussi que si on ne le fait pas, on aura des problèmes, mais dans le pire des cas on pourra remplacer nos dents.
Alors que notre cerveau, on ne peut pas. Pourquoi n’applique-t-on pas avec la même urgence une attention particulière à notre cerveau? Peut-être parce qu’on ne le voit pas.
Pourquoi avoir lancé GetBrainHealthy aujourd’hui?
Parce qu’il existe encore un décalage entre ce que la science nous dit et ce que le public perçoit. Beaucoup de gens savent que l’activité physique, les interactions sociales ou le sommeil sont importants pour le bien-être général, mais moins nombreux sont ceux qui les associent directement à la santé du cerveau.
L’idée de GetBrainHealthy est de rendre cette connaissance plus accessible et plus concrète. Nous voulons montrer que la santé cérébrale n’est ni un sujet abstrait réservé aux spécialistes, ni une question qui concerne uniquement les personnes âgées.
Justement, vous insistez sur le fait que ce n’est pas seulement une question de vieillesse…
Oui, parce que c’est une idée très répandue, mais réductrice. Bien sûr, le vieillissement et les maladies neurodégénératives font partie du sujet, mais penser la santé cérébrale uniquement sous cet angle-là est trop tardif.
Le cerveau est concerné tout au long de la vie. Les habitudes quotidiennes, les conditions de santé, certains facteurs de risque ou de protection s’accumulent avec le temps. Il est donc plus pertinent d’en parler de manière préventive, en amont, plutôt que d’attendre qu’un problème apparaisse.
Sur quelles bases scientifiques repose votre démarche?
Notre approche s’appuie sur des travaux de haute qualité en neurosciences, dans le domaine du vieillissement cognitif, mais aussi en psychologie des comportements et des habitudes.
Il ne s’agit pas seulement d’énumérer des conseils de santé publique. Nous intégrons aussi ce que l’on sait sur la manière dont les comportements changent réellement dans la vie quotidienne.
C’est pour cela que nous mobilisons des stratégies bien établies comme le habit stacking, c’est-à-dire le fait d’adosser une nouvelle habitude à une routine déjà existante, mais aussi la motivation intrinsèque, l’anticipation des obstacles perçus et le renforcement des bénéfices perçus.
Que faut-il faire pour avoir un cerveau sain?
Ma question préférée (elle rit). Déjà, bouger, se lever pendant 20 minutes entre deux réunions par exemple, cela crée un vrai boost au niveau de l’activité cérébrale.
Le cerveau est, après, beaucoup plus efficace, on peut plus se concentrer.
Que propose concrètement votre initiative? Vous ne vous contentez pas de dire : dormez plus, bougez plus…
Dire aux gens quoi faire ne suffit généralement pas. On sait qu’entre l’information et l’action, il y a souvent un fossé. C’est pour cela que nous irons dès avril dans des communes animer des ateliers dans lesquels nous proposerons une autoévaluation intitulée BRAINPOWER².
Puis nous travaillerons avec les participants pour construire un plan d’action personnalisé et réaliste. L’idée n’est pas de proposer un modèle idéal ou culpabilisant, mais d’aider chacun à identifier de petits changements concrets et tenables.
Nous avons aussi créé un site internet qui rassemble plein de sujets sur lesquels on est souvent interrogé et lancé une enquête pour recueillir des informations sur les croyances et les comportements liés à la santé cérébrale au Luxembourg – des données qui manquent. Ce projet est hébergé par l’Uni et financé par le Fonds national de la recherche (FNR).
La perte auditive est un facteur souvent sous-estimé
Vous parlez de BRAINPOWER². De quoi s’agit-il?
Nous avons résumé dans un cadre simple plusieurs facteurs de risque modifiables et plusieurs leviers de protection. L’objectif est de rendre le message plus lisible pour le grand public.
Aujourd’hui, de grandes études ont permis d’identifier 14 facteurs modifiables liés à la démence et au vieillissement cérébral. Nous les avons synthétisés dans cet acronyme pour faciliter la compréhension, sans perdre de vue la base scientifique.
Parmi ces facteurs, lesquels sont les mieux établis?
Les données les plus robustes concernent les facteurs de risque vasculaires, c’est-à-dire tout ce qui endommage les vaisseaux sanguins et, par conséquent, affecte aussi le cerveau.
On pense notamment à l’hypertension, au cholestérol élevé, au diabète, au surpoids, mais aussi au tabagisme et à la consommation excessive d’alcool. Il y a là une idée simple, mais forte : ce qui est bon pour le cœur est aussi bon pour le cerveau.
Y a-t-il des facteurs qui surprennent davantage le public?
Oui, la perte auditive, par exemple. C’est un facteur souvent sous-estimé, alors que le consensus scientifique sur son importance s’est renforcé ces dernières années. Le public ne fait pas spontanément le lien entre audition et santé cérébrale.
C’est aussi un bon exemple de la manière dont la recherche évolue : notre compréhension des facteurs modifiables s’affine avec le temps, à mesure que les études à long terme se développent et que les méthodes s’améliorent.
Pourquoi avez-vous choisi de parler de santé cérébrale plutôt que de prévention contre les démences?
Parce que les mots comptent. La communication en santé publique ne repose pas seulement sur le contenu du message, mais aussi sur la manière de le formuler.
Nous utilisons une approche fondée sur des principes établis en communication de santé publique : faire sentir l’importance du sujet, mais sans enfermer les personnes dans une logique de peur.
Le terme santé cérébrale met l’accent sur une possibilité d’agir, là où l’expression prévention de la démence peut être perçue d’emblée comme plus menaçante.
Cela ne veut pas dire qu’il faut nier la gravité de certains enjeux, mais qu’il est souvent plus efficace d’encourager que d’effrayer.
On pensait que c’était un peu génétique…
La génétique joue un rôle, certes. Mais les avancées récentes montrent que le mode de vie est un facteur encore plus déterminant pour la santé du cerveau.
Le fameux « je suis condamné par mes gènes » est un neuromythe : chacun peut agir, au quotidien, pour protéger et renforcer son cerveau.
À une période, beaucoup évoquaient les sudokus pour améliorer le fonctionnement cérébral. Est-ce que ça fonctionne?
Je n’ai rien contre le fait de faire des sudokus, mais c’est un peu plus compliqué : si on en fait beaucoup, on devient meilleur en sudoku, mais est-ce transférable dans la vraie vie? Le mieux est de faire des choses très diverses, de sortir, de parler aux autres.
Être actif et s’intéresser, c’est beaucoup plus important que de s’enfermer et de ne faire que des sudokus. On n’a rien contre les sudokus, mais il y a plein d’autres choses qui sont quand même plus enrichissantes (elle rit).
N’y a-t-il pas malgré tout un risque de faire culpabiliser les gens?
C’est précisément ce que nous voulons éviter. Beaucoup de personnes vivent avec du stress, de la fatigue, des contraintes familiales, professionnelles ou sociales fortes.
Dans ce contexte, un discours normatif ou moralisateur serait contre-productif. Nous cherchons donc à adopter une communication positive et responsabilisante, mais pas culpabilisante.
Cela passe par l’idée d’autocompassion, par la reconnaissance des contraintes de la vie réelle et par la proposition d’options réalistes plutôt que d’objectifs idéalisés.
Vous insistez sur les gestes individuels. Certains vous répondront que la responsabilité est aussi collective et politique…
C’est une question légitime. Notre projet agit à l’échelle individuelle parce que c’est là que nous pouvons intervenir directement : aider les personnes à mieux comprendre leur propre santé cérébrale, repérer leurs forces, leurs habitudes et envisager de petits ajustements, de petits gestes simples dans leur quotidien.
Mais cela ne signifie pas que la responsabilité est uniquement individuelle. Au Luxembourg, il existe déjà d’autres initiatives publiques qui travaillent sur plusieurs dimensions en lien avec notre cadre BRAINPOWER², par exemple, les campagnes en faveur d’une alimentation saine, de l’activité physique ou de la réduction de la consommation d’alcool. Nous considérons notre travail comme complémentaire de ces efforts plus larges.
Autrement dit, vous n’avez pas vocation à répondre à toute la question sociale de la prévention?
Non, et il serait illusoire de le prétendre. Une initiative comme la nôtre ne remplace ni les politiques publiques, ni les inégalités sociales, ni les conditions de vie concrètes qui influencent la santé.
En revanche, elle peut contribuer à rendre la santé cérébrale plus visible, plus compréhensible et plus appropriable par le public.