Jürgen Junk : «Les vagues de chaleur extrême vont devenir un fait commun»

Alors que le Luxembourgsubit toujours des épisodes de chaleur intense, le climatologue et chercheur du LIST analyse la situation actuelle et les pistes d’avenir pour faire face aux défis posés par les canicules.

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Pour le climatologue, la vague de chaleur de juin était «exceptionnelle». (Photos : alain rischard)
Pour le climatologue, la vague de chaleur de juin était «exceptionnelle». (Photos : alain rischard)

Pouvez-vous expliquer ce qu’est précisément une vague de chaleur?

Jürgen Junk : Une vague de chaleur est une période de températures inhabituellement élevées qui dure plusieurs jours consécutifs.

MeteoLux a changé son approche cette année. Au lieu de se concentrer uniquement sur la température de l’air, elle évalue désormais le stress thermique. Qu’implique cette nouvelle définition?

Dans le passé, certains pays d’Europe comme le Luxembourg utilisaient comme référence uniquement un seuil de température de l’air (par exemple 30 °C) pour évaluer une vague de chaleur et émettre des alertes. Mais les météorologues du Grand-Duché ont, en effet, changé d’approche. Plus précisément, ils s’appuient sur l’UTCI, l’indice universel du climat thermique.

Désormais, ils prennent en compte, en plus de la température de l’air, d’autres variables atmosphériques comme l’humidité, la vitesse du vent, le rayonnement solaire et les températures nocturnes. La nouvelle définition considère également le nombre de jours consécutifs pour déterminer les différents niveaux d’alerte (jaune, orange, rouge). Avec ce changement, il n’est plus possible de comparer directement les événements de chaleur actuels avec ceux du passé.

En revanche, il y a un vrai aspect positif. Le stress thermique permet de mesurer plus précisément les effets sur le corps humain et la santé. Par exemple, une même température de 28 °C peut être confortable avec de l’ombre, un vent léger et une faible humidité, mais aussi très inconfortable en plein soleil, avec une forte humidité et l’absence de vent.

La vague de chaleur de juin était-elle exceptionnelle?

Oui, elle l’était, car elle est arrivée assez tôt dans l’année. Dans le passé, nous avons vécu des phénomènes de ce type, mais avoir une vague de chaleur qui commence en juin, c’est extraordinaire. Les températures record et la durée de cette vague de chaleur la distinguent également des événements passés, qui étaient moins nombreux et intensifs qu’aujourd’hui.

Quelles sont les prévisions pour les mois à venir? Doit-on s’attendre à d’autres épisodes de chaleur cet été?

On ne peut pas évaluer précisément les prévisions météo sur plusieurs mois, car elles sont réalisées pour sept à dix jours maximum. En revanche, les conditions actuelles (températures dépassant les 30 °C) montrent que d’autres vagues de chaleur sont à venir (…). Le changement climatique auquel nous faisons face va aussi accélérer la fréquence, la durée et l’intensité de ces vagues de chaleur. Bien que des années froides puissent encore survenir, la tendance moyenne est à l’augmentation des températures et des événements extrêmes.

Une vague de chaleur qui commence en juin, c’est extraordinaire

Quels sont les effets directs des températures extrêmes sur le corps humain?

L’inconfort, la transpiration excessive, la déshydratation, les crampes de chaleur, l’épuisement ou les coups de chaleur peuvent être des effets directs. Ce qui est extrêmement important si on parle de ces impacts sur la santé humaine, ce sont les conditions de sommeil. Les températures nocturnes sont ainsi cruciales : si elles restent au-dessus de 22-23 °C, la fonction de régénération du corps sera ainsi limitée.

Quels sont les impacts concrets du changement climatique sur l’agriculture luxembourgeoise et celle de la Grande Région?

On voit dans nos études qu’il affecte considérablement la quantité et la qualité des récoltes, la productivité animale et, en particulier, le domaine de la viticulture. Des événements de pluie extrêmes et intenses de courte durée pourront avoir lieu et causer de l’érosion.

Les forêts souffrent aussi des changements climatiques. Mais les effets se voient plutôt sur le long terme, par exemple sur la végétation ou les insectes. Il y a aussi une augmentation des risques d’incendie de forêt. Au Luxembourg, ce risque est comparable actuellement à celui du centre de la France.

Le chercheur du LIST travaille depuis plus de 30 ans sur les phénomènes climatiques.
Le chercheur du LIST travaille depuis plus de 30 ans sur les phénomènes climatiques.

Nos infrastructures sont-elles conçues pour supporter des températures aussi élevées?

Elles ont été réalisées dans des conditions climatiques historiques sans prendre en compte les nouvelles. C’est pour cette raison qu’il faut adapter les constructions et les rénovations pour intégrer les futures conditions climatiques. Aujourd’hui, la stratégie nationale du Luxembourg prévoit une protection renforcée des infrastructures critiques et des bâtiments résilients à la chaleur.

Comment les villes peuvent-elles se refroidir? Le problème du phénomène d’îlot de chaleur urbain peut-il être résolu par la végétalisation et l’aménagement urbain?

L’effet d’îlot de chaleur urbain est inévitable, mais peut être réduit. Il y a des stratégies qui peuvent le permettre. Par exemple, on peut aménager des zones urbaines autrement. On peut par exemple y intégrer de la végétation comme de grands arbres, des couloirs verts ou des façades végétalisées. La mise en place d’ombrage artificiel ou naturel est aussi une solution intéressante.

Il faut préciser une chose : la végétation ne nous aidera que si nous avons suffisamment d’eau dans la ville. Parce que s’il n’y a pas d’eau, l’effet de refroidissement de la végétation est de presque zéro. C’est pourquoi nous devons absolument essayer de garder l’eau à l’intérieur de nos villes.

De quelle manière les espaces verts et les corridors de ventilation contribuent-ils à réduire les températures dans les zones urbaines?

Ils permettent à l’air frais des zones suburbaines et forestières de circuler vers les centres-villes pour réduire le stress thermique et la pollution. Au Luxembourg, nous avons signé très récemment un projet sur ce thème : le LuxClim. Financé par les ministères du Logement et de l’Environnement, ce projet a pour objectif d’étudier ces zones et corridors à l’échelle nationale.

Le but est de modéliser ces corridors, d’intégrer les projections climatiques et de vérifier les zones les plus affectées par le stress de chaleur dans le futur. Tout cela sera fait en collaboration avec des urbanistes du pays.

Pourquoi la climatisation n’est-elle pas une solution viable, malgré son efficacité immédiate?

Elle est évidemment très efficace pour les personnes vulnérables et à risque, comme les enfants ou les personnes âgées. Mais ce n’est pas une solution globale. Car la climatisation, qui est en plus énergivore, rejette la chaleur à l’extérieur. Il faut donc l’utiliser sélectivement, par exemple dans les hôpitaux ou les écoles. Pour les nouveaux bâtiments, il est nécessaire de trouver de nouvelles solutions (meilleure isolation, humidification intelligente, technologies alternatives).

Vous avez longtemps travaillé sur le projet CHAPEL, afin de livrer des projections climatiques à haute résolution pour le Luxembourg.

Nous l’avons terminé l’année dernière. Il a duré cinq ans et était financé par le ministère de l’Environnement. Nous avons fourni des projections climatiques numériques de haute résolution pour le Luxembourg et la Grande Région. Nous avons utilisé trois scénarios d’émissions possibles, celui de l’accord de Paris puis un autre plus pessimiste et un plus optimiste. Les données ont été utilisées pour des études d’impact sur l’agriculture, la viticulture, la santé publique et l’évolution des vagues de chaleur.

Que disent les projections climatiques pour les cinquante prochaines années? Ces épisodes de chaleur vont-ils devenir plus fréquents?

Nous voyons un signal clair que le Luxembourg et toute la région supérieure vont ressentir des températures élevées dans les années à venir. En fonction des scénarios d’émissions, les températures moyennes augmenteront de 1,5 °C à 2,2 °C d’ici la fin du siècle. Ce que l’on voit aujourd’hui comme un événement extrême ou une vague de chaleur extraordinaire deviendra quelque chose de commun dans le futur. Nous devons donc nous adapter.

Comment le Luxembourg se situe-t-il par rapport à d’autres pays européens dans sa réponse au changement climatique et à la hausse des températures?

Le changement climatique ne s’arrête pas à la frontière, le Luxembourg est en lien constant avec d’autres pays européens sur ces questions. Avec une loi sur le climat, les données du projet CHAPEL, un système d’alerte à la chaleur (utilisant l’UTCI) et une nouvelle stratégie d’adaptation comprenant plus de 150 mesures, le pays semble bien préparé pour faire face au changement climatique.

Est-il encore possible d’inverser la tendance en matière de réchauffement climatique ou, au moins, de le ralentir?

Je suis plutôt optimiste sur ce point. Il y a dix ans, nous avions un scénario d’émission très pessimiste qui n’est plus pris en compte aujourd’hui, car nous avons su implémenter des mesures, pas seulement à Luxembourg, mais dans le monde entier. L’inversion de la tendance est toujours possible.

La rupture définitive n’est pas encore là

Dans le futur, la capitale pourrait-elle dépasser les 50 °C?

Si la zone urbaine n’est pas adaptée, on pourrait atteindre de telles températures pendant quelques heures.

Dans quel monde les générations futures vont-elles vivre?

Elles vivront dans un monde plus chaud avec des événements extrêmes plus fréquents, mais la sévérité de ces impacts dépend des actions d’aujourd’hui. Ce que nous faisons aujourd’hui aura une forte influence sur le climat de demain et dans les prochaines décennies. Il faut que les sociétés soient capables de s’adapter et de changer. Mais ces transitions nécessitent des politiques claires, des incitations économiques et l’intégration de stratégies de mitigation.

La planète telle que nous l’avons connue jusqu’à présent est-elle en train de disparaître? Assistons-nous à une rupture définitive?

Non, la planète n’est pas en train de disparaître. Il y a eu des vagues de chaleur, des températures plus chaudes il y a quelques millions d’années. Mais la société humaine a besoin d’un climat stable. Il ne faut pas être pessimiste. Car la rupture définitive n’est pas encore là. Nous pouvons toujours réussir à préserver des écosystèmes, arriver à des conditions de vie raisonnables pour nos enfants.

Ces vagues de chaleur extrêmes pourraient-elles déclencher une prise de conscience et accélérer les actions climatiques?

Les phases d’extrême chaleur, comme celles que nous avons vécues ces dernières semaines, peuvent rendre le changement climatique plus tangible pour le grand public. Cela peut aussi créer une fenêtre politique pour permettre des mesures de mitigation et d’adaptation plus fortes. Mais nous devons éviter que ces actions soient temporaires.

REPÈRES

État civil. Jürgen Junk est né en juillet 1970 à Trèves en Allemagne.

Formation. Le chercheur a étudié la géographie physique et la météorologie environnementale à l’université de Trèves et Salzbourg (Autriche).

Climat. L’expert travaille depuis plus de 30 ans sur le changement climatique. Il a réalisé son doctorat sur le climat urbain.

LIST. Jürgen Junk travaille depuis 18 ans au Luxembourg Institute of Science and Technology (LIST).

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