Josée Kirps : «Dans les régions en guerre, les premières choses détruites sont souvent les archives»
Josée Kirps, future ex-directrice des Archives nationales, revient sur les 22 ans passés à leur tête.
Elle est partout dans les médias actuellement. «Le creux de l’été», estime-t-elle en toute modestie. Pourtant, après 22 ans à la tête des Archives nationales, Josée Kirps qui part à la retraite début novembre, en a des choses à dire sur un métier bouleversé par le numérique, sur la mémoire de l’État à l’ère des SMS et sur ce qui la préoccupe.
Vous partez cette année, alors même que les Archives nationales emménagent à Belval. Ce n’est pas un peu paradoxal?
Josée Kirps : Non, j’adore cette idée, c’est comme un cercle qui se ferme. Je pars et la génération suivante prend le relais, avec un nouveau bâtiment et de nouvelles installations. Je trouve que c’est une belle chose de partir à ce moment-là. D’ailleurs, je me suis souvenue l’autre jour d’une chose : petite, je me promenais avec ma mère dans le Grund, on voyait le bâtiment des Archives en haut, et je devais avoir six ans quand je lui ai dit : « Je veux travailler dans ce bâtiment quand je serai grande ». C’est une coïncidence que ça se soit ensuite réalisé.
Tout le monde faisait ce qu’il voulait
À votre arrivée, quelle est la chose que les Archives ne faisaient pas et qu’elles font aujourd’hui?
Il n’y avait pas de règles, aucune règle concernant l’archivage. Tout le monde faisait ce qu’il voulait. Nous n’avions pas de base légale : nous sommes le dernier pays d’Europe à avoir adopté une loi sur l’archivage.
Avant cette loi de 2018, comment faisiez-vous pour convaincre une administration de vous confier ses documents?
Il n’y avait pas de loi, mais cela ne veut pas dire qu’on n’avait rien à archiver. Certaines administrations étaient très consciencieuses, parce qu’elles avaient besoin de leurs dossiers : le ministère de la Fonction publique, par exemple, en a besoin pour calculer les salaires, les pensions, les primes. Mais d’autres ne le faisaient pas. On a constaté à plusieurs reprises que, lorsque des administrations déménageaient, des choses étaient jetées, et nous n’avions aucune mainmise là-dessus. La loi de 2018 nous a vraiment permis d’y mettre de l’ordre.
Avec les e-mails, une lettre d’un ministre à ses collaborateurs ne se récupère plus comme avant. Comment fait-on?
Nous menons les premiers projets pilotes. Nous allons collecter les e-mails comme le papier, mais c’est plus technique. Le plus difficile, c’était d’expliquer aux gens qu’il fallait essayer de séparer le privé de l’officiel, parce qu’au Luxembourg, les gens s’écrivent « peux-tu me dire où est tel document? » et puis « on n’irait pas déjeuner? ». On a commencé par le haut, les ministres. C’est la même chose avec Facebook ou Instagram : il y a quelques années, certains ministres avaient un seul compte pour le privé et l’officiel; la plupart, maintenant, les ont séparés. Avec les jeunes générations, ça devient plus facile.
Tout va tellement plus vite
Qu’est-ce qui disparaît aujourd’hui, faute d’être archivé, et manquera aux historiens dans 50 ans?
Les SMS, sans doute. Mais il ne faut pas se faire d’illusions : même avant, quand il n’y avait que du papier, on n’arrivait pas à tout collecter. La différence, c’est que tout va tellement plus vite. Le danger, c’est que des choses nous échappent parce que nous ne sommes pas assez rapides. Cela dit, ceux qui prennent les décisions en sont conscients : il ne faut pas qu’un ministre écrive à un autre par SMS « d’accord pour investir 100 000 euros ». Ce genre de décision doit être conservé officiellement.
Vous dépendez du ministère de la Culture. Avez-vous déjà subi des pressions sur l’accès à un fonds ou sur ce qu’il fallait communiquer?
Non. Avec la loi de 2018, nous avons des règles très précises, les fameux tableaux de tri (NDLR : ils définissent la durée d’utilité administrative et le sort final de l’archive). En revanche, quand on a voulu recueillir les agendas des ministres, il y a eu certaines oppositions : des ministres n’y voyaient aucun problème, d’autres ne voulaient pas que leur agenda soit collecté. Il faut toujours être derrière, expliquer : dans les agendas comme dans les mails, il y a des choses privées, des activités sportives, des enfants à aller chercher à l’école. On leur a expliqué que ça ne nous intéressait pas, mais qu’il fallait séparer le privé de l’officiel. Au Luxembourg, il n’y avait pas de tradition archivistique; il fallait sensibiliser les responsables politiques.
Ça me donne la chair de poule
Si une personne veut retrouver le parcours de son grand-père, venu travailler au Grand-Duché dans les années 60, par où commence-t-elle?
Elle s’inscrit à l’accueil – il faut une carte de lecteur, virtuelle – puis va en salle de lecture expliquer ce qu’elle cherche. Si besoin, un conservateur vient l’aider. Les jeunes générations cherchent d’une façon complètement différente de la mienne : ce sont les générations Google, habituées à saisir un nom ou un mot clé. Ici, ça ne marche pas ainsi : il faut comprendre comment s’organisent les fonds. Pour un grand-père qui a travaillé dans l’agriculture, il y a l’état civil, mais peut-être aussi des fonds au ministère de l’Agriculture. Pour les années 60, ce sont des documents qu’on arrive à lire – encore faut-il les trouver. Il faut prendre le temps : parfois on regarde trois dossiers sans rien trouver, puis deux autres où l’on trouve tout.
Tenir un document ancien vous émeut-il encore?
À chaque fois. Je me dis que je tiens quelque chose que peu de personnes ont vu avant : des originaux, signés par des gens qui ont pris des décisions. Nous avons une très belle collection de contrats que l’État luxembourgeois a conclus depuis des siècles, les chartes du Moyen Âge, avec les enluminures et les sceaux : c’est très beau, très spectaculaire. On a aussi notre Constitution luxembourgeoise, qui n’est pas spectaculaire dans sa présentation, mais qui a de l’importance. Et nous avons le document le plus ancien, qui date du VIIIe siècle : il est tout petit, il ne paie pas de mine, mais c’est le plus ancien et ça me donne toujours des frissons. C’est un privilège. Quand je vais à Paris, aux Archives nationales, et que je vois le carnet où Louis XVI, même en prison, écrivait chaque jour une petite phrase, rien que d’y penser, ça me donne la chair de poule. Ce ne sont que des pépites, dans les archives.
Le métier d’archiviste a-t-il changé?
Complètement. On n’a jamais été des archivistes poussiéreux, mais là, on devient vraiment des gestionnaires de l’information. Et avec les fake news, c’est ça qui me préoccupe : comment garantir que l’information que nous conservons est la bonne, la vraie, l’authentique? C’est ça, notre métier. Mais j’ai confiance dans les équipes, on va trouver les bonnes solutions. Je vais suivre ça avec beaucoup d’intérêt.
Ce n’est pas comme à la Bibliothèque nationale où l’on rachète un exemplaire
Qu’est-ce qui a fait que le Luxembourg a mis si longtemps à avoir des archives dignes de ce nom?
Ce n’était pas prioritaire. Il est plus facile de construire des musées : le public voit ce qu’il y a dedans. Les archives, ça n’intéressait pas vraiment. Et il n’y avait pas d’université, donc pas de chercheurs. C’est avec l’université que les chercheurs sont arrivés et ont mis le doigt dessus : plus de la moitié de nos fonds n’étaient pas inventoriés. Nous n’avions pas cette tradition archivistique qui existe en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne. Le déménagement a aussi permis de mettre les Archives en lumière.
Après 22 ans, quel est le regret que vous emporterez?
J’ai toujours adoré l’équipe, et je crois que c’est ça, mon plus grand regret : la quitter. C’est quelque chose qu’on a construit ensemble, parce qu’on est parti de rien, ou de pas grand-chose. Avant, j’étais au ministère de la Culture, je m’occupais d’arts plastiques, et je craignais un peu, en partant, de me retrouver dans un domaine trop différent. Mais dans le monde des archives, j’ai toujours été accueillie comme dans une famille – même au Conseil international, c’est une grande famille, avec une solidarité que je n’ai pas connue ailleurs.
En tant que future ex-directrice, qu’est-ce qui vous inquiète?
Au niveau international, de voir comment les démocraties disparaissent, et les archives avec elles. En Ukraine, beaucoup est détruit; à Gaza aussi. Mais pas seulement : beaucoup d’archives disparaissent à cause des inondations, des tremblements de terre…
Quand ce n’est pas Donald Trump qui décide.
J’allais ne pas le dire (elle sourit). On voit que les pays qui ont les meilleures archives, avec l’accès le mieux garanti, sont les pays démocratiques : l’accès aux archives est toujours un signe de transparence et de démocratie. À l’inverse, dans les régions en guerre, les premières choses détruites sont souvent les archives. Ou les ambassades qui, devant quitter un pays, détruisent leurs archives pour qu’elles ne tombent pas aux mains des envahisseurs. Cela me préoccupe beaucoup, car on n’a pas l’impression que ça se calme, au contraire. Il y a des pays où les archives n’ont même pas de quoi payer la plus petite cotisation et où des archivistes s’investissent bénévolement pour qu’elles ne disparaissent pas. Parce qu’une fois que c’est détruit, ce n’est pas comme à la Bibliothèque nationale où l’on rachète un exemplaire, ce n’est pas possible.