Georges Engel : «Luc Frieden aurait dû aussi parler des gens qui travaillent ici»
Le nouveau coprésident et député du LSAP, Georges Engel, juge que l’écart est grand entre le discours de Luc Frieden et son action. Il espère que la tripartite soit un succès et déclare que le vice-Premier ministre, Xavier Bettel, peut sauver la situation en faisant régner un climat de confiance dans la salle. Il accuse le Premier ministre de privilégier la division.
Comme il est de tradition, l’opposition n’a pas été avare de critiques à l’encontre du Premier ministre après sa déclaration sur l’état de la Nation. Les débats, pour autant, ont été réduits au minimum, aucun député n’a posé de question à Luc Frieden après sa réplique, c’est plutôt rare, non?
Georges Engel : Il n’y avait pas grand-chose à dire, comme le Premier ministre n’a pas dit grand-chose lui-même. Et je ne parle pas de la quantité, mais de la qualité. Il a présenté un bilan de mi-parcours. Il ne pouvait pas faire de grandes annonces alors qu’une tripartite est en cours. Il était bloqué et il aurait dû décaler sa déclaration sur l’état de la Nation au mois d’octobre. Il ne l’a pas fait et ne savait pas quoi dire.
Luc Frieden a placé la cohésion sociale et le « vivre-ensemble » au cœur de la stratégie du pays. « Le gouvernement souhaite que le Luxembourg reste un pays solidaire, un pays qui tient ensemble, vit ensemble, grandit ensemble », a-t-il martelé. Cela devrait vous plaire, après tout, ce « ensemble », c’était votre slogan de campagne…
Oui, c’est drôle. Il a pris le « hashtag » « Zesummen », qu’on avait adopté pour notre campagne électorale, comme son fil rouge dans tout son discours. Il aurait mieux fait de prendre aussi nos idées, et pas seulement notre slogan, pour faire avancer le pays. En fait, je trouve que son propos contredit ses actions. Il supplie toute la population, tous les salariés, les patrons de travailler ensemble avec le gouvernement, de tenir ensemble, de vivre ensemble, mais ce qu’il fait, c’est diviser les patrons et les syndicats. Il ne les voit pas comme une unité, alors que c’en est une. Les patrons ne font rien sans les salariés, et vice versa. Il voulait aussi diviser les syndicats. Personnellement, je suis vraiment persuadé qu’il voulait éliminer les syndicats.
C’est plutôt raté. Les syndicats OGBL et LCGB se sont unis pour faire naître le Front syndical, une nouvelle ASBL créée en juin 2025…
Mais ça, il ne le voulait pas, ce n’était pas son but. Je préfère, d’ailleurs, parler d’Union syndicale parce que Front syndical, ça me rappelle trop la CGT et je ne suis pas toujours pro-CGT.
Comme le LSAP n’est pas le parti d’Ali Ruckert, comme il a été rappelé lors de votre dernier congrès…
Non, je ne suis pas le parti d’Ali Ruckert, ni celui de déi Lénk. On est un parti socialiste, socio-démocrate, qui a une autre vue que celle d’un syndicat. Les perspectives syndicales sont tout à fait légitimes, mais les nôtres le sont tout autant, en tant que parti socio-démocrate, avec ce que nous voulons bâtir pour la société.
Vous avez quand même des vues similaires, pas mal de points communs avec les revendications syndicales. On pourrait citer l’augmentation du salaire social minimum, la diminution du temps de travail…
On a une vue similaire, oui, mais l’Union syndicale veut une augmentation de 300 euros. Nous, nous plaidons pour une augmentation immédiate de 100 euros et 100 euros en 2027, donc 200 euros, ce qui va nous ramener au salaire médian, puisque notre salaire social minimum est actuellement 200 euros en dessous. Nous voulons aussi une réduction du temps de travail à 38 heures, et non à 36 heures ou même moins, comme le revendiquent les syndicats. On connaît les besoins des salariés, on sait ce que demandent les salariés, aussi, mais on est un parti qui veille à ce que l’économie du pays tourne convenablement.
Qu’attendez-vous de la tripartite?
Nous voulons que la tripartite soit un succès. On n’a rien à gagner si la tripartite est un échec et que les partenaires sociaux se quittent fâchés. Même si on peut s’imaginer que cette tripartite va affaiblir le Premier ministre et son parti, je ne serai jamais un adhérent de cette façon de penser. Ce n’est pas en affaiblissant l’autre que tu vas devenir plus fort. Tu deviens plus fort en proposant des choses, en argumentant, en donnant une vision de la société et en rassemblant les gens derrière cette vision. C’est comme ça que tu deviens fort, et pas en affaiblissant les autres. Le plus important, c’est que la confiance règne dans cette salle, que les acteurs sachent, vraiment, qu’il y a des gens qui veulent trouver un accord qui soit bon pour tout le monde. Ce sentiment doit régner et je pense que Xavier Bettel peut faire naître ce sentiment.
Vous avez été ministre du Travail pendant deux ans dans l’ancienne coalition tricolore. Est-ce forcément plus difficile d’être ministre du Travail, aujourd’hui, dans un contexte de polycrise?
Je pense que c’est toujours difficile d’être ministre du Travail. Dans une économie qui ne croît plus ou peu, de l’ordre de 0,6 %, qui ne crée presque plus d’emplois, car seuls 900 emplois ont été créés l’année passée contre 4 000 au niveau du service public – ce qui est énorme – et un chômage qui atteint les 6,3 %, ce n’est pas facile d’être ministre du Travail, c’est vrai.
Avec la situation que l’on connaît aujourd’hui, est-il réaliste de revendiquer une augmentation du salaire social minimum?
On vient de sortir d’une réunion avec l’Union des entreprises. Leurs représentants nous ont dit que ce n’est pas du tout réaliste. Et ils sont aussi d’avis qu’en tant qu’entrepreneurs, ils ne peuvent pas payer des salaires qui permettent de vivre décemment au Luxembourg, ils n’en ont pas les moyens. Mais je persiste à dire que l’on doit pouvoir vivre de son salaire sans avoir recours aux aides sociales de l’État, aux crédits d’impôt, etc. Mais on a identifié aussi le problème majeur qui est le logement. Si le logement dévore 50 % du salaire ou même 60 % et presque plus, ce n’est pas normal. La valeur du logement est beaucoup trop importante.
Ce n’est pas une nouveauté, non plus. Le CSV ne se prive pas de rappeler à l’opposition qu’elle était aux commandes du pays pendant dix ans et que la crise n’a fait qu’empirer…
Personnellement, j’ai été membre du gouvernement pendant deux ans, et le LSAP n’a pas cessé de répéter qu’il fallait débloquer plus d’argent pour acheter plus de logements, plus de terrains, qui restent dans la main publique. Et à ce moment-là, le DP détenait le portefeuille des finances, et ils ont répété qu’il n’y avait pas assez d’argent pour cela. Alors que c’est la même ministre qui dépense aujourd’hui jusqu’à 1,5 milliard d’euros pour la défense… C’est énorme.
J’estime qu’il faut avoir l’argent aussi pour la défense, mais on l’aurait trouvé aussi pour résoudre le problème le plus important au Luxembourg qui est le logement. Sinon le résoudre, au moins améliorer la situation.
Le Premier ministre aurait dû, dans son discours, annoncer une plus grande offensive pour le logement
Toutes les motions déposées par l’opposition concernant le logement ont été rejetées par la majorité…
Effectivement, et c’est regrettable. Je ne sais pas pourquoi on ne s’acharne pas plus sur les logements vides alors qu’il y en a tellement au Luxembourg. C’est aberrant. Je sais que les répertorier dans un registre est un gros travail, mais ce n’est pas parce que Lydie Polfer n’en veut pas que tout le pays doit en pâtir. Dans son parti, certains veulent ce registre, même au sein du conseil communal de la capitale. Il faudrait quand même un peu atténuer l’influence de la bourgmestre de la Ville de Luxembourg et voir l’intérêt général et pas seulement l’intérêt de la Ville de Luxembourg. Plus généralement, le Premier ministre aurait dû, dans son discours, annoncer une plus grande offensive pour le logement. Il n’avait pas à attendre le résultat de la tripartite pour le faire. À la place d’une nouvelle enveloppe de 300 millions d’euros pour les VEFA, il aurait pu faire un plus grand saut contre les logements vides, pour plus de logements publics, ce qui remettrait en marche le secteur de la construction qui est complètement grippé.
Quels autres thèmes aurait dû aborder le Premier ministre dans sa déclaration?
Il aurait dû parler des finances publiques et dire comment retrouver un équilibre budgétaire, où prendre l’argent. Il y a assez d’argent, mais il n’est pas bien réparti. Pourquoi est-ce que les gens payent des impôts? Quel est le but de payer des impôts? À quoi vont-ils servir? Luc Frieden aurait pu rappeler en quoi c’est positif pour la collectivité et aussi pour l’individu de payer des impôts. La deuxième chose, c’est qu’il aurait dû aussi parler des gens qui travaillent ici, au Luxembourg, qui font tourner l’économie, qui font gagner de l’argent. Nous, politiciens, on est là pour eux. On n’est pas là pour des infrastructures, on n’est pas là pour une économie qui fait de l’argent, mais on est là pour les gens. Luc Frieden, aussi, en tant que Premier ministre, doit être là pour les gens. Donc il aurait pu, selon moi, mettre plus l’accent sur les individus.
Vous êtes le nouveau coprésident du LSAP, celui qui va participer à la préparation des prochaines élections législatives de 2028. Entre l’aile centriste et les anticapitalistes, qu’est-ce qui vous unit?
On s’est donné un nouveau programme de base avec deux nouvelles orientations : le progrès et la durabilité. Ce qui est très bien. Je pense qu’il faut adapter aussi de temps en temps son programme, et pour ce qui est de la question du capitalisme, on n’a rien changé. On ne va quand même pas abolir le capitalisme, sinon on va supprimer aussi toute initiative privée d’entrepreneuriat. On veut que tout le monde contribue à sa façon et avec ses moyens à une société qui puisse fonctionner correctement pour tous. Ce que nous condamnons, c’est l’ultralibéralisme effréné. Mais oui, tu peux gagner de l’argent, mais si tu gagnes beaucoup d’argent, tu vas en donner aussi à la société pour assurer les investissements qui continueront à t’enrichir. C’est ce principe qui réunit tous ceux qui sont dans ce parti. Pour y parvenir, nos membres pensent peut-être à des chemins différents, mais c’est quand même l’objectif général.
Un autre objectif du LSAP et de revenir dans la majorité. Les discussions vont-elles déjà bon train pour choisir votre prochaine tête de liste? Paulette Lenert pourrait-elle faire un come-back?
On va nous laisser travailler pendant ces deux ans et on va voir d’ici là qui sera celui ou celle qui mènera le LSAP dans les prochaines élections. Je n’ai pas encore de liste, dans aucune circonscription. Mais bon, c’est clair qu’on sait quand même qu’il y a déjà douze députés qui veulent participer aux prochaines élections. Puis il y a aussi des bourgmestres qui, normalement, font partie de ce groupe. Il y a des jeunes qui progressent, il y a des nouvelles recrues. Mais ce n’est pas le moment d’établir des listes, tout est encore complètement ouvert. C’est plutôt le moment de peaufiner le profil de notre parti de centre gauche, de parti avec des idées, de parti qui veut rassembler des gens derrière lui pour avoir un meilleur avenir pour la plupart d’entre nous. Pas seulement pour quelques-uns, mais pour la collectivité. Pour nous, la collectivité passe avant l’individualisme. Ce qui nous distingue des autres partis.