Esch-sur-Alzette : ils payaient leur loyer, ils doivent partir mercredi
Une dizaine de sous-locataires du 23, rue de l’Église doivent quitter leur chambre le 30 septembre. Le locataire principal ne versait plus les loyers au propriétaire, un octogénaire qui dit avoir «le cœur lourd». Au milieu, des hommes qui n’avaient rien vu venir.
En rentrant vendredi dernier dans l’immeuble où il occupe une chambre, Zayed Alakawy découvre une feuille scotchée sur les boîtes à lettres. Les mots qui s’en détachent, rédigés par un huissier, le clouent sur place : «Les lieux loués seront vidés de ses occupants (…) le mercredi 30 septembre.» Depuis trois ans, le trentenaire loue pour 700 euros une petite pièce à Esch-sur-Alzette, sans cuisine, avec une douche et des toilettes qu’il partage sur le palier avec une dizaine d’autres locataires, eux aussi concernés par cette expulsion.
Un coup dur pour ce Syrien arrivé au Luxembourg en 2015 «avec le bateau», qui a d’abord vécu en foyer, travaillé, suivi des cours de français et appris un peu de luxembourgeois. S’il perdait sa chambre, il se retrouverait sans adresse et craint alors de perdre son emploi. Or il vient tout juste de signer un contrat de travail de 40 heures au service hygiène de la Ville de Luxembourg, effectif le 1er octobre.
Depuis qu’il a appris son expulsion imminente, il remue ciel et terre pour trouver un logement : office social, Fonds du logement, associations, avocats… Tous lui répondent la même chose : ils n’ont pas de solution à proposer. «Nous sommes renvoyés d’un service à l’autre», explique-t-il, la voix cassée par des nuits sans sommeil.
Ce jeudi après-midi, dans le café situé au rez-de-chaussée de l’immeuble, le propriétaire, un homme de 85 ans, a accepté de rencontrer Zayed Alakawy et ses compagnons d’infortune pour tenter d’éclaircir la situation. Il est accompagné de son locataire principal, J. K., qui sous-loue les chambres aux résidents et gère le bar. Car oui, Zayed Alakawy et les autres résidents ne sont pas locataires, mais sous-locataires. Et c’est bien le problème.
Plus de 90 000 euros d’arriérés
Le montage tient en quelques lignes. En juillet 2023, le propriétaire loue l’ensemble de l’immeuble, café compris, à J. K., pour 8 000 euros par mois. Le 1er août 2023, le jour même où le bail prend effet, J. K. signe avec les résidents des contrats de location de chambres. Tout se déroule bien pendant un an et demi. Mais selon lui, tout bascule après une inspection fin 2024.
Dans un rapport daté du 17 décembre, la direction de la Santé conclut que les chambres «ne répondent pas actuellement aux critères d’un logement sain». La chambre de Zayed Alakawy mesure 2,10 m sous plafond, pour 2,20 m requis. Une autre fait 6,5 m², quand la loi en exige 9. Et il n’y a que deux douches pour 14 occupants et une seule toilette pour 13 d’entre eux.
Cette inspection a alors deux conséquences, selon les résidents et le locataire principal, J. K. D’abord la commune n’accepte plus de nouvelles inscriptions à cette adresse et en plus, le café doit fermer ses portes près de onze mois, le temps d’obtenir une nouvelle autorisation.
Avec plusieurs sous-locataires partis avec des milliers d’euros de loyers non versés, des chambres inlouables et la fermeture du bar, J. K. n’a alors plus les moyens de verser son dû au propriétaire, même si ce dernier a pourtant accepté de le réduire à 7 000 euros mensuels. Les loyers de la dizaine de locataires restants ne comblent pas les dettes, explique J. K.
Un an plus tard, le tribunal de paix d’Esch-sur-Alzette condamne J. K., sa société et une associée, à payer plus de 90 000 euros d’arriérés de loyers et de charges. Il prononce la résiliation du bail et ordonne de quitter les lieux «avec tous ceux qui s’y trouvent de leur chef». Autrement dit, les sous-locataires, qui n’étaient même pas au courant de la procédure et assurent, preuve à l’appui, avoir toujours versé leur loyer.
Entre les mains de l’avocat
L’expulsion de ses locataires prévue mercredi prochain, J. K. ne s’y attendait pas. Il assure qu’un arrangement existait avec le propriétaire, et que les résidents ne devaient partir qu’en 2028. Il dit avoir refait la salle de bains il y a trois mois, pour près de 7 000 euros. «Si j’avais été au courant de l’expulsion, je n’aurais évidemment pas fait de travaux…», lâche-t-il.
Le propriétaire confirme ses dires. Il dit être allé chez son avocat «seulement pour enregistrer la dette». La requête déposée en son nom en septembre 2025 demandait pourtant déjà l’expulsion des occupants, mais il n’imaginait pas que cela irait si loin, assure-t-il. Pour lui, ce n’était qu’un acte purement administratif. Il avait bien prévu de démolir les chambres et le café pour y installer un cabinet médical, mais en 2028, pas avant. Aujourd’hui, l’octogénaire confie avoir «le cœur lourd» : «Je ne dors plus.»
Alors dans ce bar, tous sont là pour trouver une solution. Si le propriétaire de l’immeuble avait eu d’abord l’idée la veille de faire resigner un bail directement aux résidents juste après leur expulsion, son avocat lui a fermement déconseillé. Zayed Alakawy tente de convaincre l’octogénaire de leur accorder un délai de quelques mois, à lui et aux autres locataires. Mais là aussi, la réponse dépendra de l’avocat, injoignable pendant qu’avait lieu cette rencontre.
Même avec un délai, trouver un toit reste un mur. Le propriétaire lui-même fait le calcul : entre la caution, les frais d’agence et le premier loyer, il faut avancer «trois mois de loyer et demi». Zayed Alakawy dit avoir un dossier au Fonds du logement depuis sept ans. Dans un courriel, l’organisme reconnaît n’avoir «aucune idée du temps que cela va prendre» pour lui trouver un logement.
Jeudi soir, l’avocat du propriétaire n’avait toujours pas répondu. D’ici mercredi, les résidents attendent dans un état de stress absolu. Dans un message qu’il nous a adressé, Zayed Alakawy écrit : «Je considère le Luxembourg comme mon pays d’accueil et je suis fier d’y vivre.» Puis : «Nous demandons une solution. Nous demandons du temps. Nous demandons de l’humanité.» Et de conclure, comme dans chacun de ses messages : «Vive le Luxembourg.»