Claude Reuter : «On ne compte plus se laisser faire»
Claude Reuter, le président de la Fédération générale de la fonction communale (FGFC), défend l’action d’un syndicat qui est passé à l’offensive ces derniers mois. L’objectif est de faire pression tout en gardant ouverte la porte pour le dialogue.
Beaucoup plus visible, la FGFC a pleinement soutenu ses membres dans le bras de fer social engagé avec le syndicat TICE ou dans le cadre de situations litigieuses dans différentes communes. La fonction communale, en pleine transition, se voit renforcée. Un rapprochement avec la fonction publique et un dialogue plus appuyé avec le ministre des Affaires intérieures, Léon Gloden, et le syndicat des communes Syvicol sont les prochaines étapes.
On constate depuis plusieurs mois une communication plus offensive de la part de la FGFC. Est-ce dû à un changement de stratégie ou à une plus lourde actualité concernant la fonction communale?
Claude Reuter : Nous avons engagé en 2017 une réforme de la FGFC. L’objectif était de redéfinir ce que doit être, aujourd’hui, un syndicat. Nous avons alors décidé de lancer une mobilisation interne et d’initier un véritable processus de transformation, assorti d’une stratégie plus proactive et plus offensive.
L’objectif est double : défendre l’identité communale et mobiliser les agents autour de nos actions. La raison d’être d’un représentant de la fonction communale est d’être à l’écoute des doléances du personnel. Nous avons failli à cette mission. Il était donc indispensable d’y remédier.
Quel bilan intermédiaire pouvez-vous tirer? Cette refonte a-t-elle porté ses fruits?
Nous avons certainement été confrontés à des imprévus. Il est aussi apparu que le ton offensif adopté en 2024 et 2025 à l’égard de certaines communes a pu laisser penser qu’il n’existait plus que des moutons noirs. De ce constat est née l’idée de signer des chartes avec les communes. Il s’agit d’un geste symbolique visant à consacrer un respect réciproque dans les relations. Il faut toutefois savoir faire preuve de pragmatisme. Nous nous remettons en permanence en question afin d’ajuster notre stratégie.
Une de vos doléances majeures est que les responsables communaux cessent le harcèlement dont serait victime le personnel. La situation s’est-elle améliorée entretemps?
Les moutons noirs restent minoritaires. Il en existe toujours, mais l’essentiel est d’avancer avec les communes. Il s’agit aussi de montrer à certaines administrations que des comportements inadaptés peuvent entraîner une perte de personnel, avec, à la clé, des difficultés bien plus importantes encore.
Je considère que le ministre Léon Gloden et le Syvicol ont envoyé, en ce début d’année, un signal fort en rappelant que le personnel constitue un pilier indispensable au bon fonctionnement des communes. Par le passé, cela n’avait jamais été exprimé avec autant de clarté.
Il y a dix jours, la FGFC a organisé sa deuxième Journée communale. Vous avez souligné à cette occasion que la fonction communale est un partenaire fort et fiable des communes. Ce message a-t-il été entendu?
Je pense que la FGFC a toujours porté ce message, mais trop souvent en mode discret. Cette stratégie n’est plus adaptée au contexte actuel. Il s’agit désormais de trouver le juste équilibre entre visibilité publique et discussions menées, au moment opportun, à huis clos. C’est aussi ainsi que nous entendons renforcer la fiabilité que nous revendiquons. La confiance et le respect mutuel doivent être au cœur de nos relations, avec un objectif clair : avancer ensemble.
Comment se porte aujourd’hui la fonction communale, qui compte 19 000 agents dans les 100 communes du pays?
Le personnel communal traverse actuellement une phase de transition majeure. Nous sommes confrontés à des défis considérables, sans que l’offre de formation ne parvienne à suivre le rythme. Or certaines compétences ne s’acquièrent pas uniquement sur les bancs de l’école. C’est pourquoi nous plaidons pour la création d’une école professionnelle dédiée à la fonction communale, capable de proposer des formations spécifiquement adaptées aux réalités du terrain.
Parallèlement, nous faisons face à un important changement générationnel, qui entraînera une perte significative d’expérience et de savoir-faire. Les difficultés à recruter suffisamment de candidats pour intégrer la fonction communale accentuent encore cette problématique. Dans ce contexte, on observe une tendance croissante à la privatisation. Or remplacer des fonctionnaires par des salariés n’est pas nécessairement la solution la plus appropriée pour garantir la qualité et la continuité du service public.
Vous suivez donc la revendication de vos partenaires de la CGFP de fermer la porte à une hausse des privatisations en matière de missions publiques?
Dans les grandes lignes, nous sommes tout à fait d’accord avec notre partenaire de coopération. Il convient toutefois de rester pragmatique. Dans le domaine de l’informatique, par exemple, il devient de plus en plus difficile de recruter des candidats maîtrisant les trois langues officielles du pays. Nous devons composer avec cette réalité.
Pouvez-vous détailler le concept d’une école spécifique pour former au mieux les futurs agents?
Un diplôme doit conserver toute sa valeur. L’objectif est de préparer, dès le départ, nos agents aux missions et aux défis concrets qui les attendent. Ce qui est proposé actuellement n’est pas insuffisant, mais il conviendrait d’y ajouter des formations complémentaires. Prenons l’exemple d’un ingénieur fraîchement diplômé : il maîtrise son domaine technique, il n’est pas nécessaire de lui réexpliquer les bases de son métier. En revanche, il serait pertinent de lui proposer des modules spécifiques à la réalité communale, par exemple sur le plan d’aménagement communal (PAC) ou le plan d’aménagement particulier (PAP). Pour ce qui est des diplômes supérieurs, on pourrait aussi songer à impliquer l’université dans le processus.
Le camp politique est-il disposé à s’engager dans cette voie?
L’idée n’est pas rejetée en soi. Il faut toutefois garder à l’esprit qu’une réorganisation interne des communes est actuellement en cours. Compte tenu de l’ampleur de ce chantier, notre projet d’école professionnelle risque de ne pas bénéficier de toute l’attention nécessaire, avec à la clé un résultat qui ne correspondrait pas à nos attentes. Il convient donc de faire preuve de patience et de veiller à ce que le dossier soit traité avec la rigueur qu’il mérite.
Quels sont les projets de réformes qui importent le plus à la FGFC?
Nous devons nous rapprocher davantage de l’État. Grâce au mécanisme d’assimilation, nos carrières bénéficient déjà des hausses salariales négociées pour la fonction publique étatique. Notre proposition consiste à aller plus loin en revoyant le système afin que l’ensemble des mesures applicables aux fonctionnaires de l’État s’appliquent automatiquement à la fonction communale. Je pense notamment au télétravail, au temps de travail ou encore aux modifications législatives décidées au niveau national. L’objectif est d’éviter de devoir emprunter un second parcours législatif. Il a, par exemple, fallu attendre quatre ans pour l’harmonisation des carrières inférieures au niveau communal.
Une telle réforme constituerait également une simplification administrative, sachant que près de 80 % du cadre légal régissant les services de l’État et des communes est identique. Le ministre reconnaît qu’une réforme en ce sens peut se justifier, mais il s’agit d’un chantier d’envergure. Il est toutefois indispensable de mettre fin au manque de clarté qui persiste encore dans de nombreux domaines.
Remplacer des fonctionnaires par des salariés n’est pas la solution
Vous plaidez donc pour une fonction publique unitaire.
Il doit subsister une spécificité propre aux communes. L’autonomie communale implique des carrières très diversifiées : secrétaire communal, receveur, agent municipal, chauffeur de bus… Autant de profils que l’État ne connaît pas nécessairement dans les mêmes formes.
Nous disposons donc d’un éventail de métiers spécifiques qu’il convient de préserver au niveau communal. L’enjeu est de garantir leur ancrage local, tout en trouvant des solutions pragmatiques et adaptées à ces carrières.
Vous venez de signer avec la Ville de Dudelange une toute première charte de coopération, dans l’objectif notamment de renforcer le dialogue social. Pouvez-vous détailler l’idée qui se trouve derrière cette initiative?
Il nous fallait réagir à la suite d’un différend majeur lié à une affaire disciplinaire concernant un agent communal. Au fil de nombreux échanges internes, nous avons constaté que le camp politique se montrait prêt à faire des concessions, au même titre que nous en tant qu’organisation syndicale. Au fond, les choses sont relativement simples : dès lors que des règles claires existent et sont comprises par tous, il convient de s’y référer pour avancer ensemble, dans un esprit de respect mutuel.
Autour de cette signature est née une certaine tension avec l’OGBL, qui a fini par signer une charte semblable avec la Ville de Dudelange. Existe-t-il un différend plus profond entre les syndicats?
Notre idée initiale était de signer une convention en incluant l’OGBL. L’objectif n’est pas de créer une zizanie. Ce ne fut jamais notre intention. Je reconnais toutefois que les discussions internes n’ont pas été simples. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’il fallait adopter une approche différente sur le terrain par rapport au niveau national. Depuis lors, une partie du front syndical (NDLR : le président du LCGB, Patrick Dury) s’est à nouveau attaquée aux fonctionnaires, allant jusqu’à évoquer un apartheid social. On ne compte plus se laisser faire. Ce message a été transmis à Nora Back, la présidente de l’OGBL. Il est prévu que la FGFC et l’OGBL se retrouvent autour de la table après les congés de carnaval. Des divergences existent sur certains points. Il faudra voir quelle direction prendront les discussions, mais je reste convaincu qu’il faut rechercher, et trouver, des solutions.
Cette même tension est apparue autour du conflit social au TICE. Le dialogue a-t-il pu être renoué avec la direction, après le piquet de protestation en automne dernier?
Les travaux préparatoires en vue d’une procédure de conciliation sont désormais achevés. Nous espérons qu’une date pour l’ouverture des discussions sera annoncée prochainement. Je regrette que, dans ce dossier, l’OGBL ne se soit pas joint à nous non plus. Même si nos positions ne coïncident pas toujours, il serait souhaitable de tenter au moins de dégager un dénominateur commun. Le choix a toutefois été fait de poursuivre une démarche séparée. À l’issue d’une réunion avec la direction, il a été affirmé que la situation s’était améliorée. Une impression que je ne peux pas partager. J’espère toujours que l’on réussira à tirer sur une même corde, faute de quoi on risque de se ridiculiser.