Barbara Bucki : «La hausse des idées suicidaires chez les jeunes est très inquiétante»

Alors que le Luxembourg a enregistré un peu moins d’unecinquantaine de décès par suicide en 2023, la forte augmentation des idées suicidaires ou tentatives de suicide chez les jeunes particulièrement alarme la Ligue Santé mentale.

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Selon la docteure Barbara Bucki, «il y a environ 10 % des suicides qui passent entre les mailles du filet» au Luxembourg. (Photos : fabrizio pizzolante)
Selon la docteure Barbara Bucki, «il y a environ 10 % des suicides qui passent entre les mailles du filet» au Luxembourg. (Photos : fabrizio pizzolante)

Parler du suicide au Luxembourg représente-t-il encore un tabou?

Barbara Bucki : Oui et non. Globalement, on a constaté depuis la pandémie de covid une libération de la parole autour des troubles psychiques. La situation économique ou l’isolement ont été des signaux révélateurs. Alors oui, on parle plus de santé mentale, mais il reste encore des tabous chez certaines personnes. Derrière ces sujets sensibles, il y a surtout un manque de connaissances, des questions de croyances, de culture, d’âge.

La prévention permet-elle de briser ce tabou?

Elle est plus que nécessaire. Notre rôle, ici à la Ligue Santé mentale, est justement d’attirer l’attention sur la manière de parler de ce sujet. On le connaît tous plus ou moins, parce qu’on est passé par des phases difficiles dans notre vie. Cela peut donner l’impression à certaines personnes qu’elles sont expertes de ce domaine. Notre mission, c’est aussi de contribuer à propager des vérités sur la santé mentale, sur les troubles psychiques et sur le suicide et sa prévention. Et là, je crois qu’on a encore une belle marge de progression. On peut toujours faire plus. Ce ne sont pas les idées qui manquent. On observe tout de même certaines améliorations. À titre d’exemple, l’équipe du service Prévention et Formation de la Ligue a triplé en dix ans.

La prévention ne concerne pas uniquement les professionnels de la santé mentale.

Si on conseille en premier lieu d’encourager la personne qui a des idées suicidaires à en parler à un professionnel de la santé, le soutien des proches peut être aussi très bénéfique pour ces personnes. Cela peut être un ami, un collègue, un membre de sa famille. N’importe quelle personne peut, à son niveau, contribuer à ce que la personne aille mieux.

Comment redonner de l’importance à autrui dans cette société individualiste?

Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles les autres ne peuvent pas voir la souffrance d’un collègue ou d’un ami. Ils peuvent, par exemple, ressentir de la pudeur ou ne voudront pas se faire passer pour des gens trop curieux. Dans nos cours de premiers secours en santé mentale, notre but est que les autres puissent changer de casquette et de regard sur l’autre. Ils peuvent par exemple se demander : « Depuis que je le connais, il n’était pas comme ça, qu’est-ce qui s’est passé? Peut-être a-t-il des difficultés, un problème qui est en train de s’installer? ». Mais parfois simplement demander à une personne si elle a déjà pensé au suicide peut être un déclic pour lancer une conversation sincère et éviter un passage à l’acte.

«Dans 90 % des cas où une personne s’est suicidée, elle avait les symptômes d’un trouble psychique», explique Barbara Bucki.
«Dans 90 % des cas où une personne s’est suicidée, elle avait les symptômes d’un trouble psychique», explique Barbara Bucki.

Le changement de comportement peut être un signe révélateur d’une envie suicidaire. Y en a-t-il d’autres?

Dans 90 % des cas où une personne s’est suicidée, elle avait les symptômes d’un trouble psychique, même si elle n’était pas forcément diagnostiquée. Et très souvent, elle était en dépression. D’ailleurs, les idées suicidaires font même partie des symptômes de la dépression. C’est pour cela que l’on fait le lien naturel avec les professionnels de santé mentale, parce que souvent quand on traite le problème par psychothérapie ou par traitement médicamenteux, les idées suicidaires peuvent reculer, voire disparaître. Parmi les autres facteurs, on note aussi l’irritabilité, des messages liés à la mort, la rédaction rapide d’un testament ou le don à un proche d’un animal de compagnie.

On ne se suicide pas du jour au lendemain

Dans certains cas, ces signaux sont-ils complètement absents?

Plus on cherche et plus on trouve. C’est vrai que ça fait partie aussi des idées reçues de dire qu’une personne qui veut vraiment le faire ne va pas le dire. Ce n’est pas vrai. Il y aura forcément des signaux indirects.

Combien de temps dure généralement une crise suicidaire?

C’est très variable. Ce que l’on constate, c’est que plus les personnes sont jeunes, plus les crises sont rapides. Il faut être ainsi très vigilant à intervenir le plus tôt possible pour éviter les situations d’urgence. Dans la grande majorité des cas, la crise suicidaire se manifeste par une installation progressive des idées. Elles deviennent de plus en plus présentes et fréquentes. Jusqu’à un moment où ça peut devenir une rumination, puis la personne va réfléchir à un plan. Cette montée peut durer des semaines (…). Dans tous les cas, on ne se suicide pas du jour au lendemain.

En 2023, moins d’une cinquantaine de personnes sont décédées par suicide au Luxembourg. Ces chiffres sont-ils en baisse ou en hausse ces dernières années?

Tout d’abord, il est important de préciser que dans ces statistiques, il y a environ 10 % des suicides qui passent entre les mailles du filet. Dans certains cas, il n’y a pas toujours la preuve qu’il s’agit d’un suicide. Cela peut être un accident de la route, une personne âgée qui a pris trop de médicaments par négligence : la raison n’est pas toujours établie (…). Pour revenir aux chiffres, ils sont plutôt stables ces dernières années. Ce qui est très inquiétant, ce sont les idées suicidaires ou tentatives de suicide, qui sont en hausse. Et elles touchent en majorité les jeunes. C’est quelque chose de très inquiétant.

Où trouver de l’aide?

Si vous avez des pensées suicidaires, adressez-vous aux plateformes d’aide suivantes :

Téléphones d’urgence :

112 (ambulances, hôpitaux, médecins, pharmacies)

113 (police grand-ducale)

Besoin de parler?

Médecin généraliste

SOS Détresse : (+352) 45 45 45

Kanner- a Jugendtelefon : 116 111

www.prevention-suicide.lu

Y a-t-il des profils ou situations à risque?

Le suicide peut concerner n’importe qui. En termes de décès, cela concerne davantage les hommes. Mais la détresse ou souffrance psychologique est plus présente chez les femmes. La précarité, qu’elle soit sociale ou financière, et l’incertitude sont aussi des facteurs de risque. Nous savons également que plus on avance en âge, plus le risque de décéder par suicide est grand. Chez les jeunes, il y a un ratio de 100 tentatives pour un décès, voire 200 tentatives pour un décès. Alors que chez une personne âgée qui fait une tentative de suicide, le ratio est de 1 sur 2, voire 1 sur 1, c’est-à-dire qu’elle a peu de chances de survivre à une tentative.

Vous évoquez les jeunes. Parle-t-on suffisamment de ce sujet dans les établissements scolaires?

À la Ligue, nous essayons de développer progressivement dans les établissements scolaires des cours de premiers secours en santé mentale. Ils sont donnés aux jeunes âgés de 16 à 18 ans. Notre but est de les sensibiliser à ce sujet, mais aussi de leur donner des clés pour savoir comment réagir quand un ami va mal et comment l’amener et l’encourager à en parler à un adulte de confiance. L’objectif est ainsi de créer une culture du souci de l’autre et de l’entraide pour renforcer la résilience collective.

Plus on intervient précocement, plus on arrive à éviter l’aggravation

Pourquoi chez les personnes âgées, le risque est-il plus grand?

On parle beaucoup en termes de facteurs de risque. Tout ce qui peut être un poids ou une tension psychique peut constituer un facteur de risque. Cela peut être quelqu’un qui vit mal sa retraite, qui a une maladie chronique ou qui ressent un sentiment de solitude. Mais il est important de parler de message d’espoir. Ce n’est pas parce qu’on a beaucoup de facteurs de risque qu’on doit forcément avoir des idées suicidaires. Nous sommes convaincus que, jusqu’au bout, on peut garder espoir de retrouver une vie satisfaisante (…). Le suicide n’est pas un choix, mais une accumulation de souffrances et une impossibilité, au stade le plus avancé de la crise, d’envisager une autre issue.

Lorsqu’une personne vient consulter pour des idées suicidaires et qu’elle passe à l’acte et malheureusement décède, est-ce que le professionnel de santé voit cela comme un échec?

C’est quelque chose qui, malheureusement, fait partie du risque. S’il y a échec, il est plutôt collectif que personnel, car personne ne peut ni ne doit porter seul la responsabilité de la vie d’autrui. En revanche, quand il y a une incertitude, on va essayer de tout mettre en œuvre pour éviter que la personne passe à l’acte entre deux rendez-vous. Plus la personne est au bord du passage à l’acte, plus on va resserrer les temps de rencontre ou les contacts. L’échec collectif, c’est de ne pas oser en parler.

Un suicide affecte aussi considérablement l’entourage, qui se sent souvent démuni. Un accompagnement pour les proches existe-t-il au Luxembourg?

Il y a des associations qui existent au Grand-Duché, notamment Omega 90 ou Trauerwee pour les enfants (…). Il est vrai que, pour certaines personnes, le deuil peut devenir pathologique. Il leur est bénéfique de consulter.

Aujourd’hui, les délais d’attente avant de consulter un professionnel de santé mentale sont parfois très longs. La prise en charge médicale est-elle suffisante dans le pays?

Elle devrait, en effet, être améliorée. Il y a encore beaucoup d’efforts à faire pour rendre visibles les différentes aides et accompagnements, parfois gratuits, qui existent au Luxembourg. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons mis à jour notre site sur la prévention du suicide.

Ces délais ne sont-ils pas préjudiciables à la prise en charge urgente nécessitée par certains cas?

La crise suicidaire n’est pas toujours quelque chose d’urgent. Je veux dire, ce n’est pas rare d’avoir des idées suicidaires qui viennent en tête. Ce n’est pas tout de suite quelque chose d’effrayant ou de grave. C’est pour cela qu’au Luxembourg ou dans d’autres pays, les politiques de santé misent sur la prévention. Parce que plus on intervient précocement, plus on arrive à éviter l’aggravation.

De plus en plus de personnes utilisent l’IA pour se confier. Est-ce un risque pour les personnes ayant des idées suicidaires?

Il faut que l’intelligence artificielle encourage les personnes à consulter une vraie personne. C’est ce qu’elle fait souvent d’ailleurs. Évidemment, la vigilance reste de mise. Mais j’ai quelques bons retours de personnes qui l’utilisent et qui confient qu’elle est bienveillante avec eux.

Repères

ÉTAT CIVIL. Barbara Bucki est née le 23 mai 1981 à Amnéville (France).

ÉTUDES. Elle a obtenu un master en psychologie clinique et de la santé à Metz. Elle a ensuite mené et soutenu une thèse de doctorat concernant la santé des aidants familiaux, en cotutelle à Luxembourg et à Metz. Elle a ainsi obtenu les titres de docteur en sciences sociales et docteur en psychologie.

CARRIÈRE. Après ses études, Barbara Bucki a réalisé un stage à Promotion Santé Grand Est à Metz. C’est là qu’elle a découvert le milieu de la prévention. Elle a ensuite effectué plusieurs missions pour l’École de santé publique de Nancy, où elle s’est passionnée pour la prévention du suicide.

LIGUE SANTÉ MENTALE. Barbara Bucki est arrivée en 2016 à la Ligue Santé mentale dans le cadre du plan national de prévention de suicide qui prévoyait la mise en place de ressources supplémentaires. Depuis novembre 2024, elle est chargée de direction à la Ligue. Elle coordonne notamment le service Prévention et Formation.

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