[Mon métier d’antan]
Une transmission entre mère et fils de l’art de la restauration et de la dorure
Ils ont entre 20 et 35 ans et font le pari de l’intemporel. Rencontre avec une nouvelle génération d’artisans qui se réapproprient les métiers d’autrefois. Pour ce cinquième numéro, direction l’atelier Nombre d’or, où Sylvie Schied transmet son savoir-faire à son fils Pierre Poinsaint.
Pénétrer dans l’atelier Nombre d’or à Hollerich, c’est comme entrer dans une bulle en dehors du temps. Un espace unique où les époques se mélangent. Aux quatre coins de l’atelier, des cadres aux mille nuances d’or ternies, des toiles aux belles couleurs cachées par la crasse et des statues ébréchées sont empilés et entassés méthodiquement. Des œuvres de siècles révolus depuis longtemps en côtoient d’autres plus modernes.
Mais malgré leurs différences, elles ont toutes une similitude. Toutes ont souffert du temps et des éléments… Et toutes attendent la même chose : passer sous les mains expertes de Sylvie Schied, restauratrice de tableaux et doreuse depuis 47 ans, et sous les outils de son fils, Pierre Poinsaint, doreur ornemaniste. Une belle histoire de famille qui prend racines en 1979.
«À l’âge de 7 ans, j’ai ouvert un livre avec des poteries antiques et j’ai demandé à mes parents comment elles avaient été faites», nous raconte la restauratrice d’art. À partir de ce moment-là, la jeune Sylvie s’intéresse à la manière dont les objets d’art sont construits et fabriqués.
Étant douée de ses mains et ayant un besoin artistique, elle veut d’abord devenir joaillière. Mais son père refuse. «Je suis finalement tombée dans un atelier tenu par un maître doreur et un maître encadreur», poursuit-elle. Et là, c’est l’évidence. La jeune femme se passionne pour la restauration d’œuvres d’art.
Elle apprend le métier pendant douze ans… «À la dure», nous assure-t-elle. Mais d’autant plus «à la perfection». Au fil des ans, son ambition grandit : «Mon but était d’ouvrir un atelier complet, qui allierait restauration et dorure.» Objectif atteint lorsqu’elle ouvre, en 1991, son propre atelier et le premier à réunir les deux professions. Tableaux, œuvres picturales, cadres anciens ou encore statues polychromées… Elle fait de tout. Toujours avec son maître-mot, «l’excellence».
Une histoire de famille
De son côté, Pierre n’a pas toujours été destiné à rejoindre l’atelier de sa mère. «Je suis dans l’artisanat depuis mes 15 ans, mais j’ai commencé par faire de la ferronnerie avec les Compagnons du devoir», nous révèle-t-il. Mais après sept ans à leurs côtés, Pierre décide de changer de voie : «Je voulais me tourner vers quelque chose d’artistique et de minutieux», nous confie-t-il.
C’est tout naturellement que le jeune artisan demande à Sylvie de rejoindre l’entreprise familiale. Il passe son CAP et apprend le métier de doreur ornemaniste auprès de sa mère. «C’est une chance que Pierre m’ait rejoint», sourit Sylvie. Tous deux ont été formés par des maîtres, et tous deux se complètent. Pierre va maintenant poursuivre ses formations par la restauration de tableaux. L’objectif est qu’il puisse reprendre l’atelier quand Sylvie prendra sa retraite.
«C’était facile pour lui… Il a posé sa première feuille d’or au bout de trois semaines», souffle la restauratrice. Mais il n’y a pas de secret, Pierre est comme né dans un atelier. Son enfance a été rythmée par le métier de sa mère, par ses gestes et ses postures. C’est son histoire, ce qu’il est. «C’est une évidence d’être là, j’ai le geste en moi», affirme Pierre.
Aujourd’hui, le duo mère-fils fonctionne à merveille. Tandis que l’une restaure les œuvres picturales, l’autre rénove en parallèle les cadres dorés. Un gain de temps non négligeable. «Nous sommes à même de tout accueillir», assure Sylvie.
Si bien que le Palais grand-ducal a fait appel à leur service en 2025 pour restaurer les cadres des portraits des précédents grands-ducs et créer ceux de Guillaume et Stéphanie avant son avènement au trône. «C’est très gratifiant, ce ne sont pas tous les doreurs qui ont cet honneur», s’enthousiasme Pierre.
Les mêmes techniques qu’à l’époque
Depuis plusieurs semaines, l’atelier travaille sur le cierge Pascal de l’église de Junglinster, endommagé par le temps et les différentes interventions de réparation hasardeuses. Si une partie de sa dorure d’origine, d’époque XVIIIe siècle, peut être conservée, d’autres s’écaillaient par plaque et étaient cachées par de la fausse dorure. «C’est presque un travail d’archéologue, on peut voir qui a travaillé dessus avant nous», ajoute Pierre.
Sa restauration est donc longue et délicate : démonter les parties qui composent le fût, retirer les zones instables et réassembler le cierge, fabriquer un nouveau pied, encoller les fonds pour les solidifier, reboucher les parties manquantes des ornements dégradés, poncer… Il faut être «multitâche» pour faire ce métier.
Une fois les réparations, les assemblages structurels et la préparation des surfaces faits, Pierre pose les douze couches d’apprêt – essentiel à la pose de l’or, puis les couches d’assiettes jaunes pour le fond et rouges pour le polissage… Et enfin, les feuilles d’or. Chaque étape compte. «Ce sont toujours les mêmes techniques qu’au XVIIIe siècle», appuie le doreur.
Pendant que Pierre s’affaire sur le cierge, de l’autre côté de l’atelier, Sylvie prend soin de ses tableaux. Un travail tout aussi long et minutieux : «Un grand tableau peut prendre jusqu’à un mois et demi, les plus petits deux semaines», nous apprend-elle. Le métier demande à s’interroger sur les gestes justes, sur les produits adéquats… Pour que tout son travail soit «réversible». «Il faut se remettre dans le trait de l’artiste.»
Ce qui plaît aussi bien à la mère et son fils, c’est le contact avec les œuvres d’art différentes et les collectionneurs «passionnés et passionnants». «Une fois que l’on est intéressé par l’art, on est tout le temps nourri», se réjouit Pierre. «On découvre tout le temps», plussoie Sylvie. Parfois, leur travail les mène même vers des œuvres incroyables, comme un Renoir ou un Zonaro à 2 millions d’euros. Mais si elles ne valent pas toutes autant, toutes sont chargées par le plus important : la valeur sentimentale.