«Une langue se construit sur plusieurs siècles»
Reconnu en 1984, le luxembourgeois n’est ni dialecte allemand ni mélange franco-germanique : il s’est construit entre usage populaire et histoire politique.
Plus de 8 000 signatures ont été récoltées pour rendre obligatoire le luxembourgeois comme langue d’intégration. Une pétition qui relance un vieux débat, mais pose surtout des questions essentielles : Pourquoi cette langue compte-t-elle autant? Et que dit-elle de l’histoire du pays?
Pour Sam Mersch, spécialiste au Zenter fir d’Lëtzebuerger Sprooch (ZLS), il faut d’abord savoir qu’une langue ne naît pas le jour où l’État la reconnaît. En 1984, le luxembourgeois est reconnu comme langue nationale, mais ce n’est donc pas une naissance : «Une langue se construit sur plusieurs siècles», précise le spécialiste.
Pour lui, «il n’y a pas vraiment de dates exactes pour une langue, mais il y en a pour l’utilisation». Par exemple, les livres de comptes médiévaux de la ville de Luxembourg sont rédigés dans un allemand imparfait, «où certaines fautes pourraient s’apparenter déjà un peu au luxembourgeois», explique-t-il.
La vie de Yolande de Vianden, écrit au début du XIIIe siècle est souvent cité comme le premier texte rédigé dans une logique propre au luxembourgeois, mais pas pour Sam Mersch. Il s’agirait plus de francique mosellan même s’il reconnaît qu’ «il comporte quelques éléments caractéristiques.»
Le tournant du XIXe siècle
C’est au XIXe siècle que le luxembourgeois devient plus visible à l’écrit. Des textes apparaissent et la langue commence à être pensée pour être écrite et transmise. En 1829, Antoine Meyer écrit Schréck op de Parnassus et doit expliquer dans sa préface la façon dont il écrit le luxembourgeois. Pourquoi ? «Il n’y avait pas d’orthographe luxembourgeoise établie», explique Sam Mersch. À cette époque, écrire en luxembourgeois suppose presque d’inventer les règles au moment-même où l’on écrit.
En 1847, un premier dictionnaire paraît : «un geste qui montre, avant tout, une première existence.» Plus tard, en 1872, Michel Rodange et son Renert deviennent des références, même si beaucoup connaissent surtout le titre, tant la langue du texte est devenue difficile d’accès. Selon le linguiste, «seuls 10 % des Luxembourgeois ont vraiment lu» ce récit satirique mettant en scène un renard rusé dans une société animale semblable à celle du XIXe.
En 1912, la loi Braun fait entrer l’enseignement de la langue et de la culture luxembourgeoises dans le cadre scolaire. Les manuels donnent alors un cadre à certaines pratiques écrites. Après la Seconde Guerre mondiale, un système orthographique est proposé en 1946 par arrêté ministériel, sans qu’il ne s’impose : «C’était vraiment une orthographe phonétique, assez difficile pour les gens», décrit-il.
Une norme linguistique ne fonctionne donc pas seulement parce qu’elle est logique pour les spécialistes, elle doit être surtout adoptée par ceux qui lisent et écrivent. La reconnaissance officielle de 1984 arrive ainsi après un long chemin et officialise le statut politique de cette langue déjà bien présente. Une stabilisation nécessaire pour l’intégration : «Pour les étrangers, c’est plus facile d’apprendre le luxembourgeois s’il y a une version, pas quatorze», plaisante Sam Mersch.
Au carrefour des influences
Pour comprendre l’ancienneté du luxembourgeois, on peut aussi regarder les noms de lieux. La toponymie conserve souvent des formes plus anciennes que les textes : le nom même de Luxembourg illustre cette historique. Il renvoie à une origine germanique, avec «Lutil», rapproché de l’anglais «little», lui-même issu du latin «lucilin», et «Bourg», qui désigne une fortification. En 963, Lucilinburhuc fut donc la première dénomination du Grand-Duché.
La langue, elle, appartient d’abord à la famille des langues germaniques, plus précisément à la branche francique. Sam Mersch précise que «les langues ne respectent pas les frontières géographiques» et donc que «le Luxembourg a toujours été un espace multilingue». Auparavant, le luxembourgeois était parlé au quotidien, sans être reconnu comme langue à part entière.
Situé à la croisée des mondes germanique et roman, ce sont donc le français et l’allemand qui étaient employés pour l’administratif : ceci expliquant pourquoi les lois sont toujours rédigées en français. Pour autant, le français n’est pas une langue plus pure ou moins inchangée. Lui-même issu du latin, il a aussi reçu des influences germaniques : «Une langue a changé l’autre, et vice-versa.»
Sam Mersch prend pour exemple le mot sorbet pour illustrer ces circulations. En luxembourgeois, il peut sembler venir directement du français. Mais son parcours est beaucoup plus long : le français l’a reçu de l’italien «sorbetto», lui-même passé par le turc «şerbet», le persan «sharbat» et l’arabe «shariba». Un mot apparemment français porte donc déjà plusieurs couches d’histoire.
Les exemples de «Haus» et «Police»
Si le luxembourgeois possède sa propre logique, pourquoi trouve-t-on des mots intacts issus du français comme «Police», ou de l’allemand comme «Haus» ? Selon le spécialiste du ZLS, il ne faut pas imaginer qu’une autorité décide officiellement de conserver ou de transformer les mots. «Les mots restent parce qu’ils sont utilisés», répond-il simplement.
Certains sont adaptés, d’autres gardent une forme proche de leur origine, d’autres appartiennent à un fonds commun. Pour l’exemple de «Haus», vu de l’extérieur, on pourrait croire que le luxembourgeois a simplement gardé un mot allemand, «mais l’orthographe est différente d’une langue, c’est avant tout des conventions», rappelle le spécialiste. Pareil pour «Police», l’origine française reste visible, mais le mot vit désormais dans la langue luxembourgeoise.
La langue conserve aussi des formes plus anciennes. Sam Mersch prend l’exemple de «Bei», qui signifie «abeille», proche de l’anglais «bee», tandis que l’allemand dit «Biene». Dans ce cas, le luxembourgeois garde une forme plus archaïque, celle du vieux haut allemand «bina», là où l’allemand moderne a évolué autrement.
Le luxembourgeois continue également d’évoluer. De nouveaux mots entrent dans l’usage, portés par les locuteurs. Et aujourd’hui qui peut faire entrer les mots dans la langue ? «Tout le monde», conclut Sam Mersch, indiquant qu’une langue n’est pas figée, mais reste façonnée par ceux qui la parlent.