[Ma vie de pensionné(e)]
«On ne descend pas à la cave, on change de pièce»
La retraite, l’État y pense pour des raisons budgétaires. Les jeunes actifs rarement. Ceux qui s’en approchent l’espèrent autant qu’ils la redoutent. Dans cette série, des pensionnés du pays racontent leur retraite, pour dépasser les clichés.
Aujourd’hui, direction Sprinkange où résident Roland André (63 ans) et Véronique Godin (64 ans). Mariés depuis 30 ans, parents de quatre filles et grands-parents de quatre petits-enfants, ils ont choisi de partir à la retraite en même temps. Trois ans après avoir cessé de travailler, ils nous racontent leur nouvelle vie à deux.
Vous avez tous les deux exercé des métiers tournés vers les autres.
Véronique Godin : oui, j’ai travaillé 39 ans et demi comme ergothérapeute. J’ai toujours été dans des métiers du lien, surtout en psychiatrie, mais aussi en gériatrie, en gérontologie et en pédiatrie. J’ai terminé là où j’avais commencé : au centre de santé mentale de la Ligue d’hygiène mentale, comme coordinatrice d’une équipe. J’en sors très satisfaite et épanouie.
Roland André : Moi, je suis psychologue et psychothérapeute, j’ai travaillé au CNDS (NDLR : Comité national de défense sociale) puis en gériatrie à Bettembourg – c’est là que j’ai rencontré Véronique – et enfin encore comme chargé de direction en psychiatrie au Liewen Dobaussen, dans le nord du pays.
V. G. : On avait vraiment un même fil rouge : le lien, le travail du lien. Chacun avec ses outils, mais toujours avec l’idée d’accompagner la personne.
Vous n’aimez pas tellement le mot « retraite ».
R. A. : Non, parce qu’on dirait quand est en retraite, qu’on n’est plus utile. Ce n’est pas ça. Ce n’est pas une retraite, c’est une nouvelle vie.
V. G. : Même les mots pension ou rente peuvent être dévalorisants. Alors qu’en réalité on ne disparaît pas de la société, on fait autrement.
Comment est née l’idée de partir à la retraite ensemble?
V. G. : On s’est renseignés tôt, dès 55 ans, on voulait savoir ce qui était possible, avoir une perspective.
R. A. : À la CNAP (NDLR : Caisse nationale d’assurance pension), on peut demander une estimation de ce qu’on toucherait si on arrêtait à 60 ans. On l’a fait, et plus on s’en approchait, plus cela nous paraissait évident.
V. G. : Pendant un an, je me suis préparée mentalement. Je me disais : c’est mon dernier mois de janvier, mon dernier mois de juillet…
R. A. : Pour moi, c’était moins simple. J’ai toujours travaillé à temps plein. Le travail occupait une place centrale : il y avait d’abord le travail, et la vie privée c’était après. J’étais donc vraiment inquiet.
Prendre sa retraite ensemble, sur le papier ça paraît idyllique. Et en vrai?
V. G. : Oui et non (elle rit). Nous avions déjà l’habitude de beaucoup partager avec quatre enfants. On faisait les choses ensemble, sans rôle figé.
R. A. : Celui qui savait faire faisait. Ce n’était pas une question d’homme ou de femme.
V. G. : Mais on ne s’était jamais autant vus (elle rit). Au début, on a dû s’adapter parce que faire tout ensemble, tout le temps, c’était étouffant. On a vite compris qu’il fallait aussi garder des moments séparés.
Donc la retraite à deux, ce n’est pas être collés l’un à l’autre?
R. A. : Surtout pas. Quand on part une journée, par exemple, elle peut aller voir davantage de boutiques et moi rester dans une librairie. On peut très bien se séparer une heure, ce n’est pas un problème.
V. G. : Il faut respecter le caractère et les besoins de l’autre. Sinon, cela devient vite lourd.
Vos journées ressemblent à quoi aujourd’hui?
R. A. : Je me réveille très tôt, souvent entre 5 h et 6 h. Je lis, je fais de la généalogie sur ordinateur.
V. G. : Moi, je me lève vers 8 h, parce que pendant toute ma vie professionnelle, être debout à 6 h ne me correspondait pas et je m’étais promis que ça changerait à la retraite et ça c’est… le bonus extrême : on se lève quand on veut et on dispose de son temps. C’est génial.
R. A. : Ensuite, on prend le petit déjeuner tranquillement, on discute, on marche s’il fait beau.
V. G. : On cuisine ensemble ou alors on va se faire plaisir avec un menu du jour. Et puis nos filles nous sollicitent souvent pour garder un enfant, aider pour un déménagement ou autre. On est disponibles, mais sans s’enfermer dans un horaire fixe.
Vous avez quand même gardé un cadre.
V. G. : Oui, il faut des repères. On a un agenda très rempli.
R. A. : J’utilise encore Outlook, comme au travail. Cela peut faire sourire, mais le calendrier reste important. Si on perd les repères du temps, cela crée de l’angoisse. Et puis on vit dans une société organisée autour des rendez-vous, des saisons, des fêtes.
C’est frappant : vous avez quitté le travail, mais pas l’organisation. R. A. : Au travail, tout est structuré. Ici, il faut se créer des repères et des envies, s’organiser un minimum. Sinon, effectivement, il ne se passe rien.
On vous a beaucoup demandé : « et vous allez faire quoi? » C’est la question qui vous agace? V. G. : Ça m’a frappée, comme si d’un coup il n’y avait plus rien. C’est faux.
V. G. : Oui. Il n’y a pas d’ennui si on est resté quelqu’un d’actif.
Avez-vous découvert de nouvelles activités?
V. G. : J’ai d’abord été bénévole au Centre de soins pour la faune sauvage à Dudelange, mais c’était très intensif. Maintenant, je suis bénévole dans un atelier de céramique et cela me plaît énormément. J’avais laissé de côté le côté créatif.
R. A. : Nous faisons aussi du sport ensemble une heure par semaine, dans un petit groupe. C’est intensif, mais très stimulant, avec une vraie ambiance. Je prends depuis deux ans des cours du soir d’histoire de la musique classique. Et j’ai rendez-vous la semaine prochaine pour voir si je peux devenir bénévole auprès de Sauvons Bambi.
V. G. : Et puis on marche beaucoup, on bouge, on s’échappe régulièrement une journée ou quelques jours.
Vous avez l’air de savourer…
V. G. : Oui, mais sans courir dans tous les sens. On aime découvrir des villes, l’architecture, l’histoire, les brocantes. Namur, Strasbourg, bientôt Louvain, Malines… Parfois juste une journée suffit.
R. A. : On profite du fait de ne plus être pris dans les horaires ni dans les bouchons. Franchement, voir les autres partir dans le trafic le matin, ça, je le déguste (il rit).
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris au début?
R. A. : Le fait qu’il n’y ait pas de reprise. Quand on est en congé, on sait que cela recommence. Là, non. Et j’ai eu un vrai déclic en me disant que, pour la première fois, ni les études ni le travail ne définissaient le reste de ma vie.
Vous parlez de liberté, mais vous avez encore beaucoup de responsabilités. Votre famille prend aujourd’hui encore une place importante. V. G. : Une grande place. Nos quatre filles reviennent beaucoup, avec leurs conjoints. Il y a souvent de grandes tablées ici. Et puis nous nous occupons aussi chacun de notre mère, qui sont toutes les deux en institution. Cela prend du temps et de la charge mentale.
R. A. : Une demi-journée par semaine chacun, sans compter le reste. Le fait d’avoir travaillé dans ces domaines nous aide à comprendre ce qui arrive, même si, affectivement, cela reste difficile.
V. G. : Accompagner ses parents dans la fin de vie, c’est une autre relation. Cela occupe l’esprit.
La retraite, ce n’est donc pas seulement « enfin du temps pour soi »? V. G. : Non, et ce qui compte, c’est de garder sa dignité. Vivre longtemps, oui, mais en bon état. Sinon, cela n’a plus le même sens.
R. A. : On sait qu’à notre âge, on a peut-être encore une dizaine d’années en bonne santé devant nous, espérons-le. Alors on en profite.
Le temps et la mort prennent plus de place dans la tête? V. G. : Oui, forcément. On accompagne nos mères, donc c’est un miroir.
Il y a des manques aussi? V. G. : Pas vraiment. Mon besoin d’être utile, je le retrouve autrement.
R. A. : Moi, ce sont surtout les liens informels avec les collègues qui me manquent un peu. Les discussions sur la politique, la philosophie, l’histoire, les livres… Comme je n’ai pas beaucoup d’amis, cela comptait.
Si l’un de vous se retrouvait seul, cette retraite n’aurait pas le même goût? V. G. : Non, si j’étais seule, veuve ou divorcée, là, ça me poserait un problème. J’aurais vraiment un vide. Là on comble, on fait plein de choses.
R. A. : Moi aussi, je me demande ce que je ferais. Me lever le matin seul et me demander « et maintenant », oh mon Dieu…
V. G. : Et parler à qui? Il y a une présence continuelle, de l’affection et de la confiance. Et on a toujours vécu comme ça.
R. A. : L’autre est une référence. Sans cette référence-là, beaucoup de choses perdraient du sens.
Et financièrement?
V. G. : Il y a une différence, bien sûr, mais cela suffit.
R. A. : On n’a pas à se plaindre. Si on n’avait pas assez, notre retraite serait forcément plus contrainte.
V. G. : Finalement, alors que je travaillais à 30 heures et lui à temps plein, on a presque la même pension. C’est plutôt une bonne surprise.
Si vous deviez donner un conseil à quelqu’un qui approche de la retraite?
V. G. : De ne pas paniquer. Et, s’il est en couple, de respecter l’autre, son rythme, son caractère, ses besoins.
R. A. : Pas de panique non plus. On ne descend pas à la cave, on change de pièce…
V. G. : …On rentre dans le jardin.
R. A. : Voilà. Ce n’est pas une petite mort. C’est un nouveau début.