Ma vie de pensionné(e) : «Quand c’est fini, c’est fini»
La retraite, l’État y pense pour des raisons budgétaires. Les jeunes actifs rarement. Ceux qui s’en approchent l’espèrent autant qu’ils la redoutent. Dans cette série, des pensionnés du pays racontent leur retraite, pour dépasser les clichés.
Aujourd’hui, et pour le dernier article de cette série, nous avons rencontré un couple qui est à la retraite depuis 30 ans. Annette et Victor Gerling, 82 et 85 ans, sont mariés depuis 57 ans et, en les écoutant, on comprend qu’ils ont rarement fait les choses l’un sans l’autre. Ils ont profité de la pension pour parcourir les cinq continents et sont désormais installés en maison de retraite. Ils ont rangé les valises et vivent leur vieillesse comme ils l’ont toujours fait, sans regarder beaucoup en arrière.
Quelle était votre profession?
Victor Gerling : J’avais commencé au lycée et j’étais très paresseux. Nous avions un professeur qui n’était pas très bien avec moi. On était 50 écoliers et j’étais toujours le dernier. Un jour, il m’a mis 10 points pour l’écriture… C’était trop pour moi. Un vendredi, je suis revenu en classe, il était près de moi et je lui ai donné un coup de pied (il rit). Après, j’ai travaillé à l’usine à gaz comme simple ouvrier. Au bout de deux ans, on m’a demandé de faire la facturation de l’eau et du gaz. D’abord sur une machine à écrire, puis l’informatique est arrivée. Ensuite, le receveur de la commune m’a demandé : « Est-ce que tu veux venir chez moi? » Je suis allé à la commune de Kayl et j’ai fait toute la facturation.
Vous étiez comptable, finalement.
V. G. : Oui, comptable, mais sans avoir fait d’études. J’ai commencé comme ouvrier et j’ai terminé avec le plus haut salaire pour les ouvriers. J’ai eu de la chance parce que ça ne marcherait plus aujourd’hui. Je ne l’ai jamais regretté. J’avais un bon travail.
Et vous, madame?
A. G. : J’ai travaillé dans une coopérative à Schifflange. Mais quand nous nous sommes mariés, il fallait rester à la maison. J’ai travaillé seulement quatre ans. Après, avec un bébé, on ne pouvait pas travailler.
V. G. : C’était comme ça, les dames ne travaillaient pas. Quelques années après, c’était déjà autrement.
Vous avez pris votre retraite à seulement 57 ans. Vous aviez hâte?
V. G. : Non. C’était le temps, on pouvait partir à 57 ans. Mais au début, tous les trois jours, je retournais quand même à la commune parce qu’ils avaient oublié d’engager quelqu’un pour me remplacer! Je le faisais même gratuitement. Après, des jeunes sont arrivés que je ne connaissais plus. Au bout d’un an, ça ne m’intéressait plus. On était bien ensemble, vraiment, mais après, quand c’est fini, c’est fini.
Vous vous souvenez de votre premier jour de retraite?
V. G. : Oui, on préparait déjà les vacances! On est partis un mois à Middelkerke. Quand je suis revenu, j’étais habitué à rester à la maison.
Et vous, madame, ça ne vous a pas fait bizarre d’avoir votre mari à la maison toute la journée?
A. G. : Non.
V. G. : On n’a jamais eu ce problème. Et puis, quand je travaillais, je rentrais toujours déjeuner le midi. On était toujours ensemble : pour faire les commissions, pour sortir, pour tout.
Comment occupiez-vous vos journées?
V. G. : Je me promenais, je faisais les commissions avec ma femme. Et on était beaucoup en vacances. Deux fois par an à Middelkerke, et pendant presque 20 ans en Suisse, près d’un lac, chez une dame qui louait des chambres. Et à la maison, j’avais toujours du travail. J’ai presque tout fait moi-même : la tapisserie, l’électricité, l’eau, le gaz…
Finalement, il y a eu plusieurs périodes dans votre retraite?
V. G. : Oui. On a commencé avec les vacances en Italie. Après, c’était l’Amérique parce que notre fils travaillait à Chicago. On pouvait aller à San Francisco pour presque rien, alors on l’a fait dix fois. On est aussi allés à Dubai. Et après, on est passés aux croisières. On en a fait plus de cinquante.
Plus de 50 croisières?
V. G. : Oui. Le bateau, ça me plaît. On est allés sur les cinq continents. En Australie, en Chine, au Groenland, en Californie… Notre premier grand voyage, c’était le Kenya, mais là, je travaillais encore.
Qu’est-ce que tous ces voyages vous ont apporté?
V. G. : Les gens, la nature, ça me plaisait beaucoup. Maintenant, quand il y a une émission à la télévision sur un endroit où nous sommes allés, il faut la regarder. On se dit : « On était là! » Quand on ne peut plus voyager, on a encore les souvenirs, on peut regarder les films.
Parce qu’aujourd’hui, les voyages, c’est terminé?
V. G. : Maintenant, ça ne marche plus parce que je ne peux plus marcher. Je fais 50 m et je n’ai plus de souffle, j’ai mal. Et puis, il faut porter les valises, pouvoir se déplacer…
Nous avons eu une belle vie, il faut le dire
C’est difficile de devoir renoncer à quelque chose qu’on a autant aimé?
V. G. : Non. Je suis comme ça. Quand je sais que je ne peux plus changer quelque chose, alors c’est fait. Je voulais encore partir en voyage, mais Annette a dit non, ça ne marche plus. Elle a raison.
Il y a presque sept ans, vous avez déjà dû renoncer à quelque chose d’important : votre maison. Pourquoi avoir choisi de venir vivre en maison de retraite?
V. G. : Ça s’est décidé d’un moment à l’autre. À la maison, je ne pouvais plus faire grand-chose, il y avait toujours les escaliers et tout retombait sur ma femme. Elle faisait aussi le travail que je ne pouvais plus faire à ma place. Alors je lui ai dit : « Dans deux ans, tu seras encore plus mal que moi. » Avant, elle ne voulait pas. Puis on est venus ici et on aime être ici, vraiment.
Vous n’avez jamais regretté votre maison?
V. G. : Non. On l’a vendue directement. Je ne regrette pas. Ce que je n’ai plus, c’est fini. La voiture ne m’intéresse plus, la maison ne m’intéresse plus.
Et vous, madame, comment avez-vous vécu ce changement?
A. G. : Ici, on a plus de contacts que chez nous. À la maison, on était toujours seuls.
V. G. : Ici, on est une équipe de 12 à 16 personnes qui se retrouve tous les jours. C’est gai. On fait aussi des excursions, on va souvent au restaurant. On peut être huit ou dix.
On entend parfois dire qu’une fois à la retraite, les journées peuvent sembler longues.
V. G. : Le jour est trop court! Avant de partir, j’entendais toujours les retraités dire : « Je n’ai pas le temps. » Et c’est vrai.
Qu’est-ce qui vous occupe autant?
V. G. : On se lève vers 7 h. Ici, il faut manger tôt. Ensuite, on vient lire le journal. Après, on mange, puis je fais la sieste jusqu’à 15 h, ça, il me la faut aussi. À 16 h, on retrouve notre groupe jusqu’à 18 h. Et c’est déjà le moment d’aller manger de nouveau. Après, je ne veux plus rien, seulement la télé. Et le jour est fini! Même quand je veux aller sur internet pour faire mes factures, parfois je n’ai pas le temps. Vraiment, ce n’est pas une blague.
Qu’est-ce que vous aimez le plus dans le fait d’être à la retraite?
V. G. : On peut faire ce qu’on veut. C’est la liberté. Avant, quand je travaillais, on avait une vie plus modeste, on n’avait pas beaucoup d’argent pour partir. Après, on a fait ce qu’on voulait.
Et votre travail ne vous a jamais manqué?
V. G. : Non, pas du tout! Je faisais la facturation de la commune. Je l’ai fait, c’était bien pour travailler, mais il ne faut pas pleurer pour ça.
Vous semblez avoir la même philosophie pour beaucoup de choses : ce qui est terminé est terminé.
V. G. : Oui. Nous avons eu une belle vie, il faut le dire. On était toujours contents. On n’avait pas de disputes, rien du tout. On s’est rencontrés au carnaval, un 23 février. Je la connaissais déjà un peu, comme j’encaissais le gaz, j’allais dans les maisons tous les matins en commençant ma tournée chez les jolies filles (il rit).
Quel conseil donneriez-vous à un jeune de 20 ans qui commence aujourd’hui à travailler?
V. G. : D’étudier, de faire des études. Moi, je n’ai jamais regretté de ne pas l’avoir fait parce que j’ai eu un peu de chance avec mon salaire. Je n’avais pas beaucoup d’épargne parce que j’ai mis mon argent dans les voyages et tout ça. Mais pour aujourd’hui, j’en ai assez. Nous payons 6 000 euros ici pour nous deux. Il ne reste plus grand-chose de la pension. Heureusement qu’il y avait la maison; sans maison, c’est plus dur. Quand on est deux, qu’est-ce qu’on fait?
Vous pensez parfois à la mort?
V. G. : Presque pas. Quand j’y pense, ça dure trois secondes et c’est déjà reparti. Je ne veux pas penser à ça. On a eu une bonne vie. Et quand c’est fini, c’est fini pour tout le monde.
Vous l’avez pourtant côtoyée de près : un mois à l’hôpital à cause du covid.
V. G. : J’ai eu de la chance. Ma femme ne croyait pas que je reviendrais de l’hôpital, mais notre fils, lui, y croyait.
Vous avez dit : « Nous vivons dans l’avenir, pas dans le passé. » C’est une belle phrase. Avez-vous des projets?
A. G. : Le projet, c’est de vivre ici et d’être content. Le personnel est très gentil, si nous avons besoin de lui, il est là tout de suite. Notre fils vient tous les deux mois, notre petite-fille tous les mois. Ça me suffit complètement.
Et puis, vous êtes toujours tous les deux.
A. G. : Nous ne sommes jamais seuls.