Ma vie de pensionné(e) : «Pendant 20 ans, j’avais un emploi, mais sans sous à la fin du mois»

La retraite, l’État y pense pour des raisons budgétaires. Les jeunes actifs rarement. Ceux qui s’en approchent l’espèrent autant qu’ils la redoutent. Dans cette série, des pensionnés du pays racontent leur retraite, pour dépasser les clichés.

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Marguerite Eiffes-Emmerich pose derrière des souvenirs de sa carrière.
Marguerite Eiffes-Emmerich pose derrière des souvenirs de sa carrière.

Aujourd’hui, direction la maison de retraite Grand-Duc-Jean de Dudelange. Dans sa chambre, quelques pots d’apothicaire rappellent sa carrière en pharmacie. Sur les meubles et aux murs, les photos de ses enfants, de ses petits-enfants et de son frère côtoient des souvenirs rapportés d’Afrique australe. Marguerite Eiffes-Emmerich y vit depuis cinq mois seulement. Particularité : le jour de notre rencontre est aussi celui où elle signe la vente de la grande maison dans laquelle elle a passé l’essentiel de sa vie.

Quelle était votre profession?

Marguerite Eiffes-Emmerich : Après le lycée, j’ai tout de suite travaillé dans une pharmacie, en face de l’église à Dudelange. Je faisais de la comptabilité et aussi de la vente. J’ai toujours travaillé, même une fois mariée et après la naissance de mes enfants. Ma mère pouvait s’occuper de mes fils.

Vous aimiez travailler?

Oui. Ce que j’aimais, c’était le contact avec les clients, mais aussi le bureau : je m’occupais des comptes de la pharmacie, j’aimais les chiffres. Quand je suis partie, ils m’ont fait un cadeau (Elle montre les pots d’apothicaire posés sur une étagère). Il y en avait encore beaucoup à la pharmacie, ce n’est pas comme aujourd’hui, où c’est devenu comme dans un magasin.

Vous êtes partie à la retraite à 60 ans. Quel souvenir gardez-vous de cette période?

Les premiers jours, j’ai encore fait de la comptabilité à la maison. Je gérais les factures pour la caisse de maladie, avec les ordonnances, tout à la main encore. (Elle sourit) Je ne pouvais pas rester sans rien faire. Puis ma mère et mon mari sont décédés. J’étais seule, mes enfants étaient déjà partis de la maison. Je me suis dit tout de suite : il faut chercher quelque chose à faire. Et quand on cherche, on trouve.

Qu’avez-vous trouvé?

J’ai demandé à la Fondation Pro Familia s’ils avaient besoin de bénévoles et j’y suis restée 20 ans, trois fois par semaine. J’aidais les plus grands enfants à faire leurs devoirs. Cela faisait longtemps que j’avais quitté l’école, les façons d’apprendre avaient changé. (Elle sourit) Mais je m’amusais aussi avec eux.

C’est presque une deuxième carrière.

Ça m’a beaucoup apporté. Pour ces enfants dont les familles n’allaient pas bien, j’étais leur grand-mère. Je les mettais au lit le soir. C’était difficile, mais c’était bien. Je me sentais utile. Je leur ai beaucoup donné et ils m’ont beaucoup apporté en retour. Il me reste trois albums photos sur lesquels j’ai marqué leur nom. Ceux qui sont partis, je ne les ai jamais revus. Pendant 20 ans, j’avais un emploi, mais sans sous à la fin du mois.

Un coup de foudre

Vous aviez préparé votre retraite?

Non. C’était venu, c’était fini. C’est passé tellement vite.

Vous avez profité de votre retraite pour voyager.

Oui, beaucoup. Je suis allée presque tous les ans en Afrique du Sud. J’ai une relation avec des sœurs dans une mission là-bas. C’est grand comme une petite ville : il y a un hôpital, des écoles et une maison pour accueillir les enfants de la rue. Je connaissais toutes les sœurs.

Comment cette histoire a-t-elle commencé?

Au départ, il y avait déjà les scouts. Mon fils aîné était scout et des scouts d’Afrique du Sud étaient venus au Luxembourg, ils sont restés en contact. J’y suis allée avec lui en 1984. Puis j’ai découvert cette mission grâce à une sœur qui était au Luxembourg. Je suis allée voir et c’est comme ça que tout a commencé.

Votre premier voyage a été un choc?

Un coup de foudre. J’ai toujours dit que si j’avais eu seulement 20 ans, je ne serais pas revenue. Après, j’y suis allée presque tous les ans.

Qu’est-ce qui vous plaisait tant là-bas?

Les gens. Et puis j’ai connu une époque particulière. Les Noirs et les Blancs étaient encore séparés. Sur un banc ou dans un train, il fallait regarder où l’on pouvait s’asseoir. J’étais là quand Mandela est sorti de prison et j’étais là aussi quand il est devenu président. C’était quelque chose.

Vous avez également voyagé ailleurs en Afrique.

Oui, grâce aux sœurs missionnaires. Je suis allée au Malawi à deux reprises. Une sœur luxembourgeoise y vivait depuis plus de 50 ans. Elle a dû rentrer au pays. Ça a dû être un choc pour elle. Aujourd’hui, elle vit ici.

Vous parlez de l’Afrique avec beaucoup d’émotion.

Parce que ça a compté dans ma vie. Je dis toujours que si j’avais été seule, pas mariée, je serais peut-être restée là-bas. Maintenant, les sœurs ne sont plus là, les années ont passé, tout cela est fini. C’est dommage.

Vous vivez aujourd’hui en maison de retraite. Pourquoi avoir pris cette décision?

J’ai toujours vécu à Dudelange. Nous avions une grande maison, avec quatre chambres et des escaliers. Mais qu’est-ce que je fais encore avec ça? Mon fils habite tout au nord du pays. Si quelque chose m’arrivait, je serais seule. À mon âge, il faut compter avec ça : tomber dans l’escalier la nuit, on ne sait pas.

C’est vous qui avez pris la décision?

Oui. J’avais toujours dit qu’une fois seule, je ne resterais pas dans cette maison. D’ailleurs, aujourd’hui, c’est le jour de la signature de la vente. Une famille avec trois enfants va l’acheter. Qu’est-ce que je ferais encore dedans?

Ce n’était pas trop difficile de quitter votre maison?

Non. Je venais déjà ici rendre visite à des personnes âgées que je connaissais. Il y en avait une qui a vécu jusqu’à 103 ans et je venais la voir tous les vendredis. J’ai toujours trouvé qu’on était bien ici.

Chaque épisode était bien

Quelle est votre journée type?

Je me lève à 7 h. Ensuite, je vais boire le café. Après, j’ai toujours mon journal, j’aime voir le journal. L’après-midi, on va souvent en ville avec des copines. On a le bus devant la porte, c’est pratique. Et tous les jours, il y a quelque chose : une activité, une sortie, une rencontre. Je suis aussi dans un club depuis longtemps. La semaine dernière, nous étions 600 personnes réunies au Kirchberg. Il y a toujours quelque chose.

Vous semblez toujours aussi active.

Il le faut. Il ne faut pas venir ici et rester dans sa chambre, sinon on est perdu.

Que diriez-vous à quelqu’un qui a peur de la retraite?

Je lui dirais qu’on trouve toujours quelque chose à faire, mais qu’il faut déjà commencer par ne pas rester à la maison. Moi, même avant de venir ici, je ne restais jamais chez moi. J’ai toujours eu des relations.

Quelque chose vous manque aujourd’hui?

Les voyages. Maintenant, je ne vais plus en vacances, c’est fini.

Même pas en Afrique du Sud?

Il y a encore une sœur là-bas avec qui je garde le lien. On se parle en vidéo quand je vais chez mon fils. Elle venait une fois par an, car elle est de Cologne. Maintenant sa sœur est décédée, alors cela aussi c’est fini. Il y a deux étés, elle était encore chez moi.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui commence sa vie professionnelle?

Je lui conseillerais de faire des études. Moi, mon père est décédé quand j’étais jeune et je n’ai pas pu en faire parce que cela coûtait trop cher. J’ai eu la chance d’aller chez un comptable où j’ai bien appris le métier.

Si vous pouviez changer quelque chose à votre vie professionnelle ou à votre retraite, ce serait quoi?

Je ne sais pas. J’ai eu une vie pleine. Chaque épisode était bien.

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