LuxPlaymoDays : la revanche des grands enfants
Qu’il s’agisse de rêver, transmettre, se détendre, prendre sa revanche, petits et grands amoureux de Playmobil se sont retrouvés ce week-end à Bascharage.
Bien que le parquet soit recouvert de moquette, ça joue ce dimanche au centre sportif Op Acker à Bascharage. Et ça joue dans la même équipe, sans distinction d’âge. Sous les paniers de basket relevés et le tableau d’affichage électronique resté allumé, un gymnase entier a disparu pour laisser la place à des figurines.
Pour sa 19e édition, l’exposition LuxPlaymoDays, organisée par l’association Playmo-Frënn Lëtzebuerg, a déployé 26 dioramas – des décors constitués uniquement de Playmobil –, entourés de 23 stands de vente. Plus de 1 200 visiteurs se sont pressés la veille, estime une bénévole à l’entrée. À deux pas d’Arlon et de Longwy, la manifestation attire chaque année des passionnés de Playmobil de toute la Grande Région.
Les yeux rivés sur les dioramas, les visiteurs prennent le temps d’observer. Il faut dire que les détails pullulent. Ici, devant un somptueux hôtel particulier, un jardin à la française tout droit sorti des années 1900, avec ses parterres de roses, ses calèches et une montgolfière… à laquelle une dame en crinoline est suspendue. Là, un drakkar grouillant de pirates-squelettes recrache de la vapeur en s’enfonçant dans des eaux tumultueuses. Plus loin, une scène de marché oriental fourmillante de vie ou encore, idéales pour sonder sa culture générale, des petites scènes inspirées des Fables de La Fontaine… Chacun de ces panoramas est réalisé par les collectionneurs eux-mêmes, avec leur propre matériel et minutieusement installé. Que d’histoires à imaginer!
Devant une scène de bataille navale, un tout-petit tend l’index. Il aurait bien saisi l’un des bateaux s’il n’en avait été empêché par une cordelette rouge encerclant le diorama. Des écriteaux ont beau prévenir «défense de toucher», les enfants meurent d’envie de franchir l’interdit. Comme échappées d’un des décors, deux mascottes grandeur nature déambulent dans les allées. À leur approche, une fillette recule, effrayée, et se cache derrière les jambes de son père, constituant une exception : un peu partout, les enfants sourient. Mais qui joue, ici, au juste? Devant les stands de vente, ce sont surtout des adultes qui fouillent précautionneusement dans des bacs de pièces détachées.
«Une revanche sur l’enfance»
Derrière l’un de ces stands, Cédric, bientôt 54 ans, tient une boutique à la côte belge la moitié de son temps, l’autre moitié, il est journaliste. Playmobil, il est «né avec» : lui en 1972, la figurine en 1974. Et même si ce sont en majorité des enfants qui constituent sa clientèle, «il y a toute une génération de collectionneurs qui a grandi avec Playmobil, qui n’a pas forcément eu tout ce qu’elle rêvait d’avoir : un train, un camion de pompiers, un chien, un grand château fort», explique-t-il. «C’est une revanche sur l’enfance. En tant qu’adulte, on a un pouvoir d’achat qu’on n’avait pas et plus personne pour dire « non, tu en as déjà assez »», sourit-il.
Lui-même est tombé dedans par accident. Il y a presque une vingtaine d’années, son rédacteur en chef l’envoie couvrir «une bande de petits rigolos» qui exposent des Playmobil du côté de Clemency. «Quand je suis arrivé, je me suis dit : tiens, j’ai eu ça quand j’étais gamin, et ça, et ça…» La madeleine de Proust fait le reste. Il rachète ses boîtes d’enfance, en retrouve d’autres, se prend au jeu, jusqu’à faire de sa passion un métier. «Certains vendent des Rolex, d’autres des tracteurs. Moi, je vends du jouet», sourit-il, sans complexe.
Achetant plusieurs pièces, Damien, la quarantaine, renchérit : «Une des premières motivations, c’est d’avoir ce qu’on n’a pas eu petit.» Enfant dans les années 1980, il rêvait de Playmobil grecs ou égyptiens qui n’existaient pas encore. «Je fais maintenant ce que j’aurais aimé faire à 10 ou 12 ans.» Chez lui, un grenier aménagé abrite plusieurs milliers de figurines, qu’il assemble en dioramas avant de les démonter. «Je prends une photo avant. Rien n’est jamais perdu», assure-t-il.
Planté devant un diorama, le regard scrutateur, Stéphane, 36 ans, décrit le même engrenage. Une expo découverte par hasard en Alsace, «deux heures de temps à perdre», deux figurines achetées par nostalgie. «Deux en ont attiré dix, dix en ont attiré une centaine», rigole-t-il. Résultat, il possède aujourd’hui une armée médiévale entière.
Playmobil vs Lego?
Ce que tous décrivent, c’est un plaisir tranquille, presque thérapeutique. «Ça apaise, surtout, de les sortir», confie Stéphane. Pour Damien, «à une époque où on est très dématérialisé (NDLR : il passe ses journées à travailler devant un ordinateur), les Playmobil ont un aspect tactile et créatif intrinsèquement détendant.» À raison de 600 à 700 euros par an, «ce qui reste raisonnable pour un hobby», il n’y voit rien d’une addiction : c’est plus sain, dit-il, «que de sortir de sa journée de travail en buvant ou en mangeant». Une manière, surtout, de «se sortir de son cadre quotidien».
S’y ajoute le plaisir de la trouvaille. La plupart viennent aux LuxPlaymoDays pour dénicher la pièce rare, celle qui manque à la collection. «J’aime bien parce qu’il y a beaucoup de vendeurs étrangers, contrairement aux expositions françaises», glisse Stéphane, qui vit à Maizières-lès-Metz et apprécie aussi des tarifs plus doux que ceux pratiqués dans l’Hexagone. Damien, lui, fréquente aussi les vide-greniers de Moselle qu’il juge «à des prix souvent très intéressants». Aucun n’est dupe ni ne se prend vraiment au sérieux : «Ça reste des jouets, même pour les adultes, il faut l’avouer», sourit Stéphane.
Le débat, immanquable, oppose les fidèles de Playmobil à ceux de Lego. Damien, en rassembleur, refuse de trancher : «On y retrouve un peu les mêmes choses. Lego, c’est plus la construction à grande échelle; Playmobil, le détail, la figurine, les accessoires. Si j’avais l’espace, le temps et les moyens, je collectionnerais les deux.» Voilà pour la querelle qui agite depuis toujours le milieu.
Faire jouer les enfants, un défi
Reste une question, glissée à des parents entre deux allées. «Comment fait-on pour que les enfants jouent encore avec des Playmobil à une époque où ils jouent plutôt avec…» La phrase reste en suspens. Deux mères, sourire aux lèvres, ont trouvé la parade : leurs enfants de 4 et 3 ans «n’ont pas le droit» aux écrans. «Si les parents ont gardé leurs bacs, les enfants jouent aussi», observe l’une d’elles. Une forme de transmission en somme. Stéphane, désormais, sort ses figurines avec son fils, Gauthier, 6 ans, qui a déjà repéré ici sa scène préférée : le château, «parce qu’il est beau».
Pourtant, un peu plus loin, Célestine, 11 ans, reconnaît jouer encore «parfois», mais seulement avec son petit frère. Ses préoccupations sont ailleurs, à cet âge charnière. D’ailleurs, Cédric, en tant que professionnel, remarque : «Il y a 20 ans, il y avait un engouement incroyable pour le jouet. Aujourd’hui, c’est moins fort. On doit se battre, avec la pression des réseaux et du téléphone.» Lui-même s’interroge sur l’avenir de sa collection. Sa fille l’a prévenu, mi-figue, mi-raisin : «Si tu te prends un arbre et que tu meurs demain, moi je donne tout.» De quoi le pousser à trier, à ne garder que ce qui lui tient le plus à cœur. Quant à transmettre à ses éventuels petits-enfants un jour, il n’y croit guère : «C’est un mauvais calcul. Eux voudront ce qui vient de sortir.»
Mais ce dimanche, à l’extérieur du centre Op Acker, le parking est plein. Sous un franc soleil de fin d’été, les familles reprennent des forces aux tablées de brasserie installées pour l’occasion. Un enfant coiffé d’un chapeau de pirate repart, sa main dans celle de son père. Ils ont traversé 50 ans de nostalgie. Il est l’heure de rentrer, pour continuer à jouer.