[En coulisses]
Les voix de l’ombre du studio Soundtastic
Le studio Soundtastic dévoile les coulisses des voix qui rendent plus accessibles les films étrangers. Un métier de l’ombre menacé par la progression à grande vitesse de l’IA.
«Quand on est doubleur, on est habitué à être dans l’ombre.» Le studio Soundtastic illustre bien cette formule d’Alexandre Gibert, son directeur artistique. Depuis la rue Roosevelt de Differdange, rien ne laisse deviner qu’un complexe de deux étages est entièrement consacré à la post-production.
À l’intérieur, certaines salles sont dédiées au son, et d’autres à l’image, à travers la seconde facette du lieu : le studio L’Imagerie. Mais dans chaque pièce, les écrans font face à de larges tables de mixage, couvertes de boutons et de curseurs. Le studio peut ainsi accompagner un film presque jusqu’au bout.
«On peut faire toute la post-production ici, à part les effets spéciaux très compliqués», résume Alexandre. Cependant l’endroit qui nous intéresse le plus ici, n’est pas le plus lumineux. Au contraire, dans la salle de doublage, se trouve le minimum : un écran de projection dans une atmosphère coupée du monde extérieur par l’insonorisation, et puis à l’écart, une petite cabine entourée de mousse. C’est là, isolé du reste, que le comédien se retrouve face au micro, prêt à livrer sa performance, guidé par Alexandre.
«Avoir une bonne oreille»
Car bien doubler, ce n’est pas seulement lire un texte. «Il faut avoir une bonne oreille», insiste le directeur artistique. Au-delà de poser sa voix sur une image, les doubleurs doivent adopter «le sens du jeu qui a été fait à l’écran». Certains très bons acteurs de théâtre peuvent par exemple être déstabilisés en studio. Dans cette «cabane isolée», les comédiens «ne peuvent pas s’exprimer de la même façon que sur une scène ou devant une caméra», explique Alexandre : «Le doublage nécessite une technique particulière», ajoute-t-il.
Au Luxembourg, le vivier est plus réduit qu’en France. Le doublage y est aussi moins visible. Alexandre lie cela au multilinguisme : «Les jeunes apprennent très vite à écouter d’autres langues.» Toutes les langues ne se prêtent d’ailleurs pas au doublage avec la même facilité. D’autant plus que les méthodes varient aussi selon les pays.
En France, les comédiens travaillent avec une bande rythmo, où le texte défile à l’écran en suivant le rythme de l’image. En Allemagne, le système repose sur des bips sonores, qui indiquent au comédien le moment précis où commencer sa réplique. Et le choix entre ces diverses méthodes dépend du comédien, le studio ne l’impose pas.
Alexandre précise néanmoins que pour lui, l’anglais reste la langue la plus simple à synchroniser, «sans doute parce qu’on est habitué maintenant», plaisante-t-il. L’allemand, le français ou l’espagnol posent tous d’autres problèmes de jeu. Par exemple, «l’espagnol est très compliqué, parce que les acteurs parlent souvent très vite». C’est à ce moment qu’intervient le travail d’adaptation en amont du doublage. Le directeur explique avec humour que les adaptateurs doivent «parfois tricher» pour conserver à la fois le sens et l’effet d’une scène.
90 % des doublages en français
Les clients de Soundtastic sont principalement luxembourgeois, même si les films dépassent largement les frontières du pays. Les producteurs luxembourgeois travaillent souvent en coproduction avec d’autres pays. Le studio intervient surtout après le montage final, lorsque le réalisateur arrive avec son «final cut».
À partir de là, commence le travail sur le son et l’image. Côté doublage, deux marchés coexistent. Le marché français représente l’essentiel de l’activité : «Je dirais que nous sommes à 85 ou 90 % en français», indique Alexandre. Pourquoi autant de français au Grand-Duché ? Parce que le doublage en luxembourgeois concerne surtout les films pour jeunes publics, souvent à la demande du Film Fund.
Les adultes, eux, se contentent plus facilement des sous-titres ou de la version originale. L’animation occupe d’ailleurs une place importante. En français, Soundtastic a récemment travaillé sur environ 60 % d’animation et 40 % de prises de vues réelles. Pour les doublages en luxembourgeois, la part de l’animation monte plutôt autour de 80 %. Mais les créations originales de voix pour des films d’animation luxembourgeois restent rares, car les accords de coproduction confient souvent cette partie à d’autres partenaires.
Une industrie menacée par l’IA
Début 2024, les figures du doublage français se réunissaient sous la pétition «Touche pas à ma VF» pour défendre un doublage «créé par des humains pour des humains» face à l’intelligence artificielle. Signataire, Alexandre ne cache pas son inquiétude vis-à-vis de la technologie : «À terme, ça signifie la fin de notre métier.»
Le directeur explique avoir suivi un webinaire consacré au doublage par IA, car «il vaut mieux connaître son ennemi», rit-il. Le résultat n’était pas encore totalement convaincant, mais il juge l’évolution «très rapide».
Pour mesurer la rupture que représenterait cette technologie, Alexandre compare les moyens nécessaires : un doublage humain implique environ trois semaines de travail pour l’adaptation, puis l’enregistrement avec une quinzaine de comédiens, un ingénieur du son, un directeur artistique et un studio.
Au total, cela représente «un mois et demi, deux mois de travail pour plusieurs personnes». Avec l’IA, selon lui, le même doublage pourrait être réduit à «deux jours de travail pour une personne». Le danger n’est donc pas seulement artistique, il est aussi économique.
«Cela va priver beaucoup de comédiens d’une source de revenus complémentaires», avertit-il. Théâtre, cinéma, télévision : tout l’écosystème pourrait être touché. Les plateformes de streaming pourraient être tentées de réduire ces coûts. Amazon avait annoncé en mars 2025 tester sur Prime Video des doublages assistés par IA, en anglais et en espagnol latino-américain, pour des films et séries jusque-là non doublés.
Et le public dans tout ça? Alexandre espère qu’une partie des spectateurs restera attachée aux voix humaines. Mais il sait aussi que d’autres privilégieront l’accès immédiat aux contenus, même doublés automatiquement. Une solution pourrait venir du droit, avec la protection de la voix, comme l’ont récemment fait Matthew McConaughey ou Taylor Swift.
Mais là encore, le directeur artistique se montre prudent. Une tonalité légèrement modifiée pourrait, selon lui, suffire à contourner cette protection. La seule garantie pour lui serait de légiférer : «À part une volonté politique de sauvegarder l’exception culturelle, je pense que c’est très mal engagé pour nous», estime-t-il.
Dans ce contexte, conseiller le métier à un jeune devient difficile : «Aujourd’hui, je ne conseillerais pas à mon fils de se lancer là-dedans», confie-t-il avec dépit. Mais pour ceux qui voudraient malgré tout tenter l’aventure, sa recommandation reste la même : se former comme comédien, travailler sa diction et, surtout, apprendre à écouter.
Car c’est peut-être là que se résume le mieux le travail de Soundtastic. «On se rend compte du travail sonore uniquement quand il est mal fait», conclut-il avec humour.