[Ma vie de pensionné(e)]

«C’est peut-être une des plus belles périodes de ma vie»

La retraite, l’État y pense pour des raisons budgétaires. Les jeunes actifs rarement. Ceux qui s’en approchent l’espèrent autant qu’ils la redoutent. Dans cette série, des pensionnés du pays racontent leur retraite, pour dépasser les clichés.

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Karine Abaco a des semaines bien remplies d'activités qu'elle n'avait jamais pu faire.
Karine Abaco a des semaines bien remplies d'activités qu'elle n'avait jamais pu faire.

Aujourd’hui, direction la France, à Villerupt, pour rencontrer Karine Abaco, 65 ans. Cette femme a exercé le métier de vendeuse pendant 35 ans à Luxembourg. Partie à la retraite en 2019, elle raconte avec une grande franchise une vie qui ne lui a pas fait de cadeaux, longtemps rythmée par le travail, les trajets et les horaires du commerce. Sans renier un métier qu’elle a aimé, elle dit avoir découvert depuis «qu’il y a une vie après le travail».

Quel métier exerciez-vous avant la retraite?

Karine Abaco : J’ai travaillé pendant 35 ans chez C&A à Luxembourg. J’étais vendeuse, mais dans ce type de grande surface, tout était cloisonné : certaines s’occupaient de la caisse, d’autres de la réserve, de la mise en place… J’ai voulu apprendre chaque poste au fil des années. J’aimais cette autonomie et l’ambiance avec les collègues.

Vous êtes restée toute votre carrière dans cette entreprise?

Oui. Beaucoup de collègues sont restées 20 ou 30 ans. À la fin, on était plus des amies que des collègues. On savait toutes quoi faire, on était autonomes, il y avait de l’entraide et du respect. Je crois que c’est aussi pour ça que je suis restée.

Vous avez pris votre retraite à quel âge?

Je suis partie fin 2019, à 58 ans. Je pensais devoir continuer à travailler plus longtemps, mais dès que j’ai appris que je pouvais partir, je n’ai pas vraiment hésité. Pas parce que je n’aimais plus mon travail, au contraire. Mais physiquement, c’était devenu lourd, je crois que j’étais usée. Surtout par les trajets, les horaires et le rythme.

À quoi ressemblaient vos journées de travail?

Quand j’ai commencé, j’habitais à Villerupt. Je me levais à 6 h, je prenais un bus jusqu’à Esch puis le train avant d’aller à pied jusqu’au magasin. Le soir, je rentrais parfois vers 19 h 30. Ensuite, les transports se sont améliorés et le magasin a ouvert de plus en plus tard, mais on travaillait toujours jusqu’à 18 h 30 ou 19 h. Et dans le commerce, il y avait aussi les samedis. Quand je rentrais, j’étais crevée. Les jours de repos, je ne faisais rien parce que j’étais trop fatiguée.

Parfois c’est comme si ça n’avait pas existé

Vous aviez le sentiment de passer à côté de certaines choses?

Je n’ai jamais pu faire les choses dont j’avais envie. Je voulais faire du yoga, mais les cours commençaient trop tôt pour moi. La seule activité que j’avais trouvée, c’était la Zumba, parce qu’on pouvait arriver en retard. Je ne pouvais même pas aller voir mon fils jouer au foot.

Vous avez malgré tout aimé ce travail?

Oui, vraiment. Je ne me suis jamais levée le matin en me disant que je ne voulais pas y aller. Même à la fin, je donnais tout au travail. J’ai bien aimé, mais j’étais obligée aussi. À 40 ans, je me suis retrouvée veuve. J’ai donc continué à travailler à 40 heures semaine. Plus tard, j’ai aussi perdu mon fils. Finalement, le travail a pris toute la place dans ma vie.

Comment imaginiez-vous la retraite quand vous étiez plus jeune?

Quand j’étais en famille, je l’imaginais un peu comme celle de ma grand-mère : les repas, les enfants, les petits-enfants, quelque chose de très convivial. Puis après, quand je me suis retrouvée seule, j’ai eu peur de la retraite. Je me suis dit : “Ta vie, c’est ton boulot. Qu’est-ce que tu vas faire?”. Ça m’a un peu… (elle réfléchit) Je n’avais pas du tout préparé cette période.

Comment se sont passées les premières semaines?

Les trois premiers jours, ça a été la grasse matinée. Mais vraiment la grasse matinée (elle sourit), pas dormir mais traîner, prendre son temps. J’avais même débranché mon réveil. Un mois après, je suis retournée chez C&A signer des papiers. Ça m’a fait plaisir d’y aller, mais je suis rentrée et je me suis dit: “Bah non, j’ai plus rien à faire là.” Et encore maintenant, si j’y pense, alors que j’ai quand même travaillé 35 ans dans le même lieu, parfois c’est comme si ça n’avait pas existé. C’était une autre vie. Ensuite, il a fallu trouver un nouveau rythme. Au début, on a l’impression d’être en vacances. Puis on se demande ce qu’on attend. Je pense qu’il faut laisser le temps au corps et à la tête de s’adapter.

Je fais les choses à mon rythme

Qu’est-ce qui vous a le plus surprise une fois à la retraite?

Le fait de découvrir qu’il y a une vie partout, toute la journée. Je me souviens d’un jour où je suis descendue chercher une baguette de pain vers 11 h. Il y avait des gens dehors, des groupes qui discutaient, des activités. Et je me suis dit : “Mais cette vie-là existait pendant que moi je travaillais.” C’est ça qui m’a le plus frappée.

Vous dites même que c’est la première fois de votre vie que vous ressentez une liberté…

Oui. Une liberté simple. Pas pour faire des choses extraordinaires. Je veux juste faire des choses ordinaires que je n’ai jamais pu faire. Prendre mon café tranquillement, aller au marché, voir une brocante, aller au cinéma, décider si j’ai envie de faire quelque chose ou non. C’est ça, la liberté, pour moi.

Le fait de vivre seule joue aussi dans cette liberté que vous décrivez?

Oui, sûrement. Bien sûr, quelquefois on aimerait partager certaines choses avec quelqu’un. Mais en même temps, c’est plus facile aussi de penser un peu à soi. Je mange quand je veux, je fais ce que je veux. Et je vois aussi des amies mariées qui me disent qu’à la retraite elles doivent encore beaucoup s’occuper de leur mari. Moi, je pense que c’est la première fois de ma vie que je ressens une liberté.

À quoi ressemblent vos journées aujourd’hui?

Je suis debout vers 9 h. Je prends mon temps. (Elle se lève pour aller chercher une ardoise sur laquelle toutes ses activités sont notées.) Je fais beaucoup d’activités. Je fais de l’escrime adaptée depuis mon cancer du sein, de la danse en ligne, du qi gong, de la danse-thérapie. Je vais parfois à la piscine. Je vois mes amies, ma famille, ma filleule et son fils. J’aime aussi marcher, écouter de la musique. Je ne cuisine que le dimanche pour le reste de la semaine. Et surtout, je fais les choses à mon rythme.

Toutes ces activités, vous ne les faisiez pas avant?

Non. Je n’avais pas le temps. Aujourd’hui, je suis contente d’avoir une semaine remplie, mais sans obligation. Si je suis fatiguée, je n’y vais pas. C’est très différent.

Votre cancer a-t-il changé votre regard sur cette période de votre vie?

Oui, sûrement. La maladie – maintenant elle est un peu derrière moi – m’a aussi fait comprendre qu’il fallait profiter du temps. Malgré ça, je pense que cette retraite, c’est peut-être une des plus belles périodes de ma vie. C’est dur à dire, mais c’est un vrai épanouissement.

Tous les retraités que je connais bougent beaucoup

Qu’est-ce qui vous manque de votre ancienne vie professionnelle?

Pas grand-chose finalement. Le contact humain, je l’ai retrouvé ailleurs. Et mes anciennes collègues sont restées des amies très proches. On se voit encore très régulièrement.

Vous avez noté une différence de niveau de vie?

Oui, un peu. C’est-à-dire que pas au niveau du salaire vraiment, mais tout ce qu’il y a à côté, comme les 13e et 14e mois, les primes d’intéressement. J’en ai profité, j’ai voyagé. Maintenant, j’aurais plus de mal à faire ça. Mais voilà, par rapport à certaines personnes que j’entends, moi je peux payer mon loyer et mon chauffage. Et je suis contente de pouvoir, pour l’instant, payer encore de l’essence pour aller à mes activités (elle sourit).

Avez-vous senti que le regard des autres changeait quand vous êtes devenue retraitée?

Oui. Certaines personnes considèrent qu’on devient disponible pour tout. D’autres m’ont aussi dit que je pouvais encore travailler plusieurs années. Mais moi, j’ai fait mes années. J’ai travaillé toute ma vie.

Quel cliché sur la retraite vous semble faux?

L’image du retraité assis devant sa télévision toute la journée. Tous les retraités que je connais bougent beaucoup. Je pense qu’aujourd’hui il y a une vraie période active après le travail.

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui débute dans la vie active?

Quand j’étais jeune, j’aurais dit qu’il fallait tout donner au travail. Aujourd’hui, je dirais surtout qu’il ne faut pas s’oublier. Il faut travailler, bien sûr, mais il faut aussi vivre. Le travail ne doit pas prendre toute la place.

Et à quelqu’un qui approche de la retraite?

Je lui dirais de ne pas avoir peur. C’est une deuxième vie. Il faut prendre le temps au début, mais aussi se remuer un peu, essayer des choses, s’écouter. Il ne faut pas attendre sans savoir ce qu’on attend.

Avez-vous des projets?

Pas vraiment de grands projets. J’aimerais surtout continuer à être bien. Et peut-être faire quelque chose pour les autres, comme aider des personnes qui parlent mal français. J’ai reçu beaucoup dans ma vie, alors j’aimerais aussi transmettre un peu.

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