[Mon métier d’antan]

À Gasperich, une nouvelle génération de relieurs d’art

Ils ont entre 20 et 35 ans et font le pari de l’intemporel. Rencontre avec une nouvelle génération d’artisans qui se réapproprie les métiers d’autrefois. Pour ce troisième numéro, direction Gasperich, dans l’atelier de reliure de Danielle Köller-Willems, qui transmet son savoir-faire à trois jeunes artisans.

Publié Modifié
Kelly, 23 ans, s'est prise de passion pour la reliure grâce à... Netflix.
Kelly, 23 ans, s'est prise de passion pour la reliure grâce à... Netflix.

C’est une histoire de transmission. De partage. De passion commune. Durant toute sa jeunesse, Danielle a observé son père, la tête dans les livres. Des heures entières dans son atelier. À travailler le cuir, à donner une seconde jeunesse aux ouvrages. Un métier comme on n’en fait plus. Celui de «relieur d’art».

Un nom un peu noble dirait-on, pour un travail rare, minutieux, manuel. Qui demande beaucoup de patience. Mais derrière cette appellation se cache une réalité très concrète : sauver, restaurer, préserver. Redonner corps à des objets chargés d’histoires, parfois intimes, parfois collectives.

Des contraintes qui ne font pas peur à Danielle. Très vite, la jeune femme suit les traces de son aîné. Se prend à son tour au jeu et dédie sa vie aux vieux livres. Voilà plus de 30 ans qu’elle possède son propre atelier, d’abord partagé avec le paternel, avant de voler de ses propres ailes.

Danielle Köller-Willems travaille depuis plus de 30 ans dans son atelier et forme de nouvelles générations.
Danielle Köller-Willems travaille depuis plus de 30 ans dans son atelier et forme de nouvelles générations.

«Nous travaillons quand même parfois ensemble. Il est juste à côté et n’a pas vraiment décroché. Il est trop passionné», glisse la Luxembourgeoise dans un sourire. Chez les Köller-Willems, la reliure est presque une langue, un savoir transmis sans grands discours, par l’observation et la répétition des gestes.

Un travail «à l’ancienne»

Cet après-midi, elle s’occupe de la couverture d’un livre particulièrement abîmée. Tout le cuir est à refaire, la couture également. «Le plus dur, ce sont les moisissures», explique-t-elle en manipulant l’ouvrage. Elle tente, toujours, de refaire le livre à l’identique, quand elle le peut. Et trouve sans cesse du plaisir à manipuler «de beaux livres».

Une reliure peut prendre entre une à deux heures, «en fonction de l’état du livre». Mais ce temps ne dit pas tout. Chaque étape est suivie d’un temps de pause, «pour le séchage». Parfois, le processus s’étire sur plusieurs jours. Démonter l’ouvrage, nettoyer les pages, refaire la couture, préparer les cartons, parer le cuir, coller, presser, dorer… Chaque geste compte.

Il faut parfois tout déchirer pour remettre un livre en l’état.
Il faut parfois tout déchirer pour remettre un livre en l’état.

L’objectif de Danielle est toujours le même : «Donner une seconde jeunesse aux livres apportés», tout en choisissant la bonne méthode : faut-il tout arracher? Juste refaire le cuir? Rafistoler par-ci par-là? Les possibilités sont vastes. L’expertise de Danielle aussi. Avec l’expérience vient l’intuition : savoir jusqu’où intervenir sans trahir l’objet.

Elle se souvient de son premier livre comme si c’était hier. Il parlait d’Égypte ancienne. Décrivait des espaces merveilleux, qu’elle ne connaissait pas, avec de très belles images. «C’était vraiment un beau livre, très impressionnant.» Elle l’a dévoré. Un luxe qu’elle ne peut plus s’offrir désormais, faute de temps. Aujourd’hui, les livres passent entre ses mains plus qu’ils ne s’ouvrent sous ses yeux.

Car tout se fait à la main ici. À l’ancienne. Vous ne trouverez quasiment aucune machine moderne dans son espace. Fers à dorer, plioir, pinceaux, cousoir, presse à percussion… Des centaines d’outils bien particuliers ornent les murs de l’atelier Köller-Willems. Et le silence règne en maître. Seul le frottement des brosses sur le cuir ou le déchirement feutré des pages se font entendre. Ici, le temps semble suspendu.

Trois générations

Une ambiance qu’apprécie particulièrement Nicolas. «Il n’y a pas de stress, c’est très agréable», note le jeune homme de 23 ans. Lui ne connaissait pas du tout le métier de relieur auparavant.

C’est son père qui l’a poussé dans cette voie. «J’avais peur de m’ennuyer. Mais au final, pas du tout!», glisse le futur diplômé, qui déplore le manque de visibilité de sa future profession. «Les gens ne connaissent pas notre métier, c’est dommage.» Dans une société où tout s’accélère, où l’on remplace plus qu’on ne répare, la reliure reste un univers discret, presque secret.

Nicolas sera diplômé en novembre prochain, mais crée déjà ses propres livres.
Nicolas sera diplômé en novembre prochain, mais crée déjà ses propres livres.

Pour pallier ce manquement, Nicolas a donc créé un compte Instagram dédié à sa passion. Il y expose son travail, montre la diversité de ses créations, détaille les étapes de fabrication. Entre deux restaurations, il conçoit aussi ses propres ouvrages, choisit ses papiers, imagine ses couvertures. «Je crée mes propres livres. Je trouve ça très stimulant», explique-t-il.

À ses côtés, Kelly, qui a le même âge que lui, opine du chef. Voilà déjà cinq ans qu’elle collabore avec Danielle et apprend son savoir-faire. Comme son comparse, elle ne connaissait pas du tout le métier de relieur d’art, mais l’a découvert en regardant une série dont le personnage principal est relieur (spoiler : il s’agit de la série You disponible sur Netflix).

Elle suit alors des cours au lycée des Arts et Métiers et fait la rencontre de Danielle, qui la prend sous son aile. «J’adore tout ce qui touche à la couture. Je trouve cela vraiment intéressant.» Dans la reliure, elle retrouve ce goût du fil, de la précision, du détail. Le va-et-vient de l’aiguille dans les cahiers, la tension juste du fil, la régularité des points : autant de gestes répétitifs qui exigent concentration et minutie.

Aujourd’hui, elle est salariée dans l’atelier de Danielle Köller-Willems et se voit bien continuer même après le départ à la retraite de cette dernière. «Pas en tant que patronne, mais j’aimerais poursuivre dans cette voie», souligne-t-elle avec le sourire.

Des centaines d’outils ornent les murs de l’atelier à Gasperich.
Des centaines d’outils ornent les murs de l’atelier à Gasperich.

Dans l’atelier de Gasperich, trois générations se croisent ainsi chaque jour. Le père, la fille et désormais les apprentis. La relève. Une chaîne discrète, mais solide. Ils défendent l’idée que les objets peuvent durer, que les livres méritent d’être soignés plutôt que remplacés. Dans leurs mains, le papier retrouve de la tenue, le cuir reprend vie, et les histoires, elles, continuent de circuler.

Powered by Labrador CMS