[Cinéma]
«The Devil Wears Prada 2» et le cinéma des retrouvailles
CINÉMA Vingt ans après le premier film,The Devil Wears Prada 2ravive le mythe Miranda Priestly. Cette suite tardive invite à interroger ce que le temps fait aux films, à leurs personnages et au monde qui les avait rendus possibles.
Quand il vaut mieux tard que jamais
Au cinéma, si la suite est la continuation d’une histoire, elle est aussi une manière de mesurer le temps. Entre un premier film et son retour, des choses ont changé, les acteurs, les spectateurs, l’industrie, les techniques, et puis la société dans laquelle l’œuvre est reçue. Où en est-on dix, vingt ou trente ans après? Est-ce le même film qu’on prolonge ou bien une époque qu’on tente de ranimer? D’un point de vue économique, la suite répond à une dynamique contemporaine, à savoir celle de la réduction du risque : dans une industrie où les budgets explosent et où l’attention du public est fragmentée, un titre déjà connu rassure, il fonctionne comme un capital symbolique accumulé. Reprendre un film ancien, c’est exploiter une mémoire collective déjà constituée.
Tout n’est, ceci dit, pas que cynisme. La suite révèle que le cinéma est un art de la reconnaissance : il y est question de découvertes, mais aussi de retrouvailles. La salle ou la plateforme sont comme des lieux de rendez-vous avec une partie de soi-même. La suite tardive reflète le vieillissement des publics : les enfants d’hier sont adultes, peut-être parents, voire «décideurs culturels»; ils transmettent leurs références comme d’autres transmettent des chansons, des livres ou plus globalement une éducation. En plus de parler aux fans, ces films organisent un dialogue entre des générations. Le premier film appartient au souvenir là où le second demande ce que ce souvenir vaut encore. Il y a une forme de mélancolie moderne : vouloir avancer, avec le passé qui tient la main. Et puis ces retours ne sont pas neutres. Refaire ou prolonger une œuvre, c’est la confronter aux sensibilités du présent. Une suite peut confirmer l’ordre ancien, en offrant le confort du «c’était mieux avant». Mais elle peut aussi changer le regard et faire vieillir les mythes.
Une suite pose, à sa manière, le problème de l’identité : qu’est-ce qui fait qu’une chose reste elle-même malgré le changement? Les personnages sont plus âgés, les images plus sophistiquées, et le public plus blasé ou «second degré»; pourtant, on attend une continuité secrète, un ton, des émotions… Trop de fidélité produit une espèce de musée et trop de nouveauté risque de briser le lien. La bonne suite trouve un équilibre : elle reconnaît que revenir, c’est moins répéter que transformer. Les suites tardives, enfin, montrent une société qui archive tout, recycle beaucoup, en cherchant à comprendre ce que ses fictions ont déposé en elle. Ces films sont des expériences de mémoire.
Quand la suite attend que le monde soit prêt
Certaines suites tardives ne naissent pas nécessairement d’un calcul nostalgique : elles apparaissent quand les obstacles qui empêchaient le film d’exister finissent par céder. Mary Poppins (Robert Stevenson, 1964) puis Mary Poppins Returns (Rob Marshall, 2018) forment un exemple parlant – et chantant. Cinquante-quatre ans séparent le classique de sa suite, parce que l’autrice P. L. Travers s’est longtemps montrée réticente à l’idée de laisser Disney prolonger ce monde magique : des conditions très strictes aux choix de costumes, une suite peut se retrouver prisonnière d’un rapport de force artistique.
Dans un autre registre, Top Gun (Tony Scott, 1986) et Top Gun : Maverick (Joseph Kosinski, 2022), comme Avatar (James Cameron, 2009) et Avatar : The Way of Water (James Cameron, 2022), montrent que le temps long peut être technologique. Tom Cruise ne voulait pas d’une suite qui se contente de refaire le premier Top Gun; il fallait trouver comment filmer l’aviation de façon plus immersive, avec des acteurs embarqués et une mise en scène qui vole très haut. Du côté de James Cameron, l’attente est encore plus systématique : Avatar : The Way of Water a été retardé par la volonté de préparer plusieurs films et de perfectionner la capture de performance sous l’eau. Dans ces deux cas, la suite tarde parce que l’ambition dépasse les outils disponibles au moment où le public la réclame.
Tron (Steven Lisberger, 1982) et Tron : Legacy (Joseph Kosinski, 2010), ainsi que Blade Runner (Ridley Scott, 1982) et Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve, 2017), relèvent d’un troisième groupe : les films que leur propre postérité a rattrapés. Tron est devenu, avec les années, un repère visuel pour plusieurs générations à la fois de spectateurs et de créateurs. L’idée selon laquelle il fallait attendre que les enfants fans du premier deviennent des décideurs à Hollywood résume le phénomène. Dans l’idée, Blade Runner n’est pas loin de Tron : le premier film, d’abord reçu de manière mitigée, a gagné son statut de monument avec le temps; la suite ne pouvait, quelque part, arriver qu’après la canonisation.
Pour ce qui est de Psycho (Alfred Hitchcock, 1960) et Psycho II (Richard Franklin, 1983), il s’agit de prolonger un monstre sacré, c’est-à-dire de revenir à Norman Bates vingt-trois ans après Hitchcock, ce qui revient à accepter l’idée de faire pâle figure face à l’original. On évitera ici de citer les suites inutiles qui, tardivement ou non, capitalisent sur le succès et le culte d’un film, parce que c’est bien beau d’avoir de la suite dans les idées, mais encore faut-il avoir des idées dans la suite.
Quand les années deviennent le vrai sujet du film
D’autres suites tardives sont intéressantes parce qu’elles ne cherchent pas à effacer le temps écoulé, pour en faire leur matière principale. Pour Trainspotting (1996) et T2 Trainspotting (2017), le réalisateur Danny Boyle avait envisagé plus tôt de retrouver Renton, Sick Boy, Spud et Begbie, mais il estimait que les acteurs n’avaient pas encore assez vieilli. La suite ne devait pas seulement raconter ce que les personnages étaient devenus, elle devait montrer les dégâts visibles du temps; le délai n’est là pas un problème à masquer, mais la condition même du film.
The Hustler (Robert Rossen, 1961) et The Color of Money (Martin Scorsese, 1986) fonctionnent de façon comparable, mais sous la forme du passage de relais. Vingt-cinq ans après The Hustler, Paul Newman reprend Fast Eddie Felson face à un jeune joueur incarné par Tom Cruise. La suite existe parce que l’acteur et le personnage ont changé de position : l’ancien prodige est mentor, stratège, survivant. Top Gun : Maverick (Joseph Kosinski, 2022) rejoint aussi ce principe : Maverick n’est plus uniquement le pilote insolent du premier film, il est un homme confronté à son propre héritage.
Mais encore : Hocus Pocus (Kenny Ortega, 1993) et Hocus Pocus 2 (Anne Fletcher, 2022), Coming to America (John Landis, 1988) et Coming 2 America (Craig Brewer, 2021), ou Beetlejuice (Tim Burton, 1988) et Beetlejuice Beetlejuice (Tim Burton, 2024) reposent sur une mémoire collective patiemment construite. Hocus Pocus n’avait pas été réçu comme un chef-d’œuvre à sa sortie, mais les rediffusions d’Halloween l’ont transformé en rituel familial. Coming to America a continué de vivre par ses répliques, ses personnages et sa place dans la culture pop. Quant à Beetlejuice, ses projets abandonnés, notamment Beetlejuice Goes Hawaiian, démontrent à quel point une mauvaise idée de suite peut transformer elle-même une légende comique. Attendre permet de distinguer ce qui relève de la mode passagère et ce qui s’est incrusté dans les yeux et dans la tête. Enfin, entre The Incredibles (Brad Bird, 2004) et Incredibles 2 (Brad Bird, 2018), le second film reprend presque immédiatement après le premier, mais il arrive à une ère où les super-héros saturent le cinéma. Il s’agit là de faire non seulement une bonne suite, mais plus encore : un bon film tout court.
Quand Miranda revient vingt ans après
Retour vers le présent, en 2026. The Devil Wears Prada 2 est un cas d’école de la suite tardive : elle arrive comme le retour d’un monde qui a été profondément transformé. Le film réunit Aline Brosh McKenna, Meryl Streep, Anne Hathaway, Emily Blunt et Stanley Tucci, il y a aussi Lady Gaga dans son propre rôle. L’intrigue ramène Andy face à Miranda dans un paysage médiatique bouleversé, tandis qu’Emily est une figure importante du luxe. Ce qui explique le temps long, c’est d’abord le fait que The Devil Wears Prada 2 n’était pas conçu comme une franchise. C’était une comédie de milieu, une fable professionnelle : une jeune femme entre dans une institution, découvre la violence élégante du pouvoir, puis choisit ce qu’elle veut devenir. Faire une suite trop vite aurait réduit le film à ses accessoires : talons, manteaux et répliques assassines.
En attendant vingt ans, la suite peut au contraire changer la question : non plus Andy survivra-t-elle à Miranda?, mais : que reste-t-il du pouvoir de Miranda quand le monde qui l’a produite s’effondre? Le premier film appartenait à l’âge où les magazines de mode concentraient prestige, hiérarchie, désir et autorité culturelle; la suite arrive dans l’ère de la presse fragilisée, des licenciements, du numérique, des influenceurs, des plateformes, de la mode comme flux permanent. Aussi, la suite n’est pas que l’adaptation du roman de Lauren Weisberger Vengeance en Prada (2013), mais une histoire nouvelle pensée pour ces personnages maintenant.
Le film permet également de mesurer ce qui a changé dans la représentation du travail et des corps. L’épisode autour d’Anne Hathaway, qui a précisé ne pas avoir fait renvoyer de mannequins size-zero, mais avoir souhaité une plus grande diversité corporelle dans une scène, montre que la mode n’est pas filmée comme en 2006. Même la promotion est un commentaire culturel : les M&M’s «all cerulean», clin d’œil au monologue de Miranda sur le bleu céruléen, prouvent que le film original est désormais une mémoire collective monétisable. Enfin, Meryl Streep racontant qu’elle avait refusé le premier film avant de doubler sa demande salariale donne à cette suite une résonance économique ironique : le film parle de femmes puissantes dans des industries qui les exploitent, et son histoire de production rappelle que la valeur féminine à Hollywood a longtemps dû être arrachée. The Devil Wears Prada 2 vingt ans après : il vaut mieux tard que jamais, la suite attend que le public soit prêt, et ce film arrive parce que ces vingt ans sont le véritable sujet.
The Devil Wears Prada 2,
de David Frankel. En salles.