[Cinéma]
«Notre salut» : chronique de la banalité du mal
CINÉMA Emmanuel Marre et Swann Arlaud racontent le tournage et l’histoire vraie derrièreNotre salut, l’odyssée d’un petit fonctionnaire collabo inspirée par le passé vichyste de l’aïeul du réalisateur. Le film, prix du scénario à Cannes, sort le 30 septembre.
La Seconde Guerre mondiale a beau être le sujet historique le plus souvent traité au cinéma, rares sont pourtant les films qui ont osé regarder en face l’épisode de la collaboration avec l’Allemagne nazie (lire encadré). Ce qui, quelque part, a laissé le champ libre au réalisateur et scénariste français Emmanuel Marre pour retracer de façon documentaire le parcours d’un fonctionnaire du régime de Vichy, qui voit dans la «France libre» l’occasion de rendre sa grandeur au pays. «La défaite nous a amenés à nous repenser», assure cet adorateur de Pétain, qui ferait «n’importe quoi pour aider la France». Alors qu’il est embauché au Commissariat à la lutte contre le chômage, le spectateur découvre avec lui les rouages de l’administration et de la politique de Vichy, et voit s’évanouir petit à petit cette illusion de renouveau dans un système soumis à la domination nazie. «Ce n’est pas que l’histoire d’un personnage médiocre qui s’enfonce dans le pire. C’est aussi et surtout l’histoire de tout un pays qui s’enfonce dans le pire», a résumé Emmanuel Marre, en marge de l’avant-première à Metz de Notre salut.
Ce personnage incarné par Swann Arlaud, c’est Henri Marre, l’arrière-grand-père du réalisateur. En 1940, la défaite de la France conduit ce dernier à Vichy, où il tente de se faire remarquer, armé de deux choses : une méthode de management encore inédite en France, qui vise l’«efficacité», et un livre, Notre salut, que Henri a édité à compte d’auteur et qu’il distribue dans les soirées mondaines en espérant qu’il lui offrira un bon poste où il pourra mettre en pratique ses idées. L’ouvrage, à la fois un traité d’organisation du travail et un pamphlet pétainiste, «a vraiment existé, on peut même le trouver sur Amazon», grince Emmanuel Marre. «Il a été édité par Ferdinand Sorlot, qui était le premier éditeur de la traduction française de Mein Kampf», indique-t-il, pointant encore sa «qualité médiocre», son «mélange de nationalisme et de théorie» et «l’idée de fond que les êtres humains ne sont pas égaux».
Personnage complexe
Mais si le film reprend le titre du livre – en lui conférant par là même un sens ironique –, il regarde beaucoup plus loin que le simple quotidien de ce petit fonctionnaire. Et pour cause, le scénario s’inspire en premier lieu de la correspondance entre Henri et sa femme, Paulette, restée à Limoges en attendant que le mari soit bien installé. Des lettres dans lesquelles «il parle peu de son travail», finalement, mais qui ont été essentielles pour comprendre et construire le personnage, précise Emmanuel Marre. Au bureau, Henri peut aussi bien être cet employé qui exécute les tâches sans poser de questions, tout en réalisant avec horreur l’ampleur destructrice du système dont Vichy est complice, et refuser de balancer un collègue qui résiste en secret. Dans sa vie privée, Henri est ce mari et ce père aimant qui peut être aussi effroyablement distant, qui cache de moins en moins bien son mal-être et la nécessité de fuir sa propre débâcle. Interrogé sur la complexité d’incarner un tel personnage, Swann Arlaud juge que «c’est assez juste de lui rendre sa part d’humanité, tout simplement parce que les monstres sont parmi nous». «Ceux qui font le mal, ce ne sont pas forcément des gens mauvais. Ils ne font pas partie d’une autre espèce : c’est nous. Donc il est important de les regarder comme on se regarde nous-mêmes», ajoute l’acteur. Et Emmanuel Marre de compléter : «Des Henri, il y en a eu énormément dans l’administration de Vichy. C’est beaucoup plus large qu’un destin singulier.»
Nombreuses sont les scènes qui se déroulent dans l’environnement de travail : Emmanuel Marre montre comment les locaux de la CGT sont redécorés pour glorifier le maréchal Pétain, fait jouer de vrais fonctionnaires dans les scènes de réunion et pointe l’attention sur le vocabulaire officiel de l’administration, qui cherche à minimiser l’horreur de sa signification réelle : on parle de «ramassage» ou de «regroupement» pour désigner les rafles, et on hésite même à parler de «coopération» avec les nazis. Tout cela découle d’un «gros travail de recherche», notamment en reprenant les verbatims de véritables réunions trouvées aux Archives nationales. On pense, pour le réalisme des scènes, aux films des Dardenne, de Stéphane Brizé, Laurent Cantet ou Ken Loach, mais si les dialogues sont bien interprétés par des comédiens, ils puisent dans une réalité imprimée noir sur blanc, qui finit d’inscrire le film dans la continuité du précédent film d’Emmanuel Marre, Rien à foutre (2022, coréalisé avec Julie Lecoustre), qui examinait l’uberisation du monde du travail à travers le quotidien d’une hôtesse de l’air pour une compagnie low-cost. «Cette idée de l’administration, tout ce bagage administratif et légal, ça vient de loin», note le réalisateur.
Ce qui frappe en premier lieu dans Notre salut, c’est sa mise en scène particulière, aux antipodes de l’esthétique figée et académique des films d’époque. Chez Emmanuel Marre, la caméra est portée à l’épaule et est constamment en mouvement, les plans larges sont quasiment absents pour se concentrer plutôt sur les visages et les effets de foule ou d’écrasement… Les scènes vivent et vibrent, indépendamment de ce que l’objectif de la caméra choisit de regarder. Le réalisateur assume ses inspirations «non nobles», comme la série The Office ou l’émission culte Strip-Tease, avec lesquelles le film partage d’ailleurs un humour grinçant. «Le « cinéma des échecs », où on a deux positions, où chaque personnage incarne une position morale et on regarde qui gagne, ça ne m’intéresse pas du tout», dit-il.
Inattendu et improvisation
Pour les comédiens aussi, le plateau de tournage est «comme un petit laboratoire», raconte Swann Arlaud. «Il n’y a pas vraiment de méthode préécrite, c’est différent tous les jours. Normalement, sur un tournage, on doit coller à l’image que le réalisateur a dans la tête : là, c’était chaque jour une nouvelle rencontre, selon la scène qu’on devait tourner, l’émotion dans laquelle on arrivait le matin, notre façon d’occuper les lieux quand la caméra ne tourne pas…» Auréolé du prix du scénario du dernier festival de Cannes, le film, loin de respecter le script à la lettre, découle en réalité d’une grande part «d’inattendu, d’improvisation et de liberté» pour les acteurs. «On était au même niveau que ces personnages : on a regardé l’histoire, non pas d’en haut, en connaissant la fin, mais en vivant le moment comme eux l’ont vécu», estime Swann Arlaud.
Les monstres sont parmi nous
Comme les véritables extraits des lettres de Henri à Paulette, lus en voix-off, offrent un «point d’accès émotionnel» au film, les choix musicaux s’inscrivent dans la même optique. En accord avec sa mise en scène contemporaine, les personnages dansent sur Popcorn, le premier tube de musique électronique, et un montage d’archives «terrifiantes» d’une visite de Pétain à Limoges défile au son de Live Is Life. «Ce morceau, j’ai même dansé dessus. Mais en découvrant les paroles : « When we all give the power, we all get the best », j’ai été beaucoup troublé. C’est presque un chant fasciste», dit Emmanuel Marre. «Le problème qu’on peut avoir dans un film historique, c’est qu’en entendant la musique de l’époque, on ne la reçoit pas de la même manière que les gens de l’époque. Quand j’écoute Mistinguett ou Charles Trenet, je n’ai pas ce petit truc physique qui me donne envie de danser. Plutôt que l’anachronisme, les choix musicaux sont avant tout un geste de sensation.»
Il est évident que Notre salut est rempli d’échos à notre époque, notamment en France, où le gouvernement ne cesse de faire la courte échelle à l’extrême droite, à moins d’un an de l’élections présidentielle. «Le film se passe à Vichy pendant la guerre, mais il pourrait se dérouler dans d’autres temps et d’autres lieux, selon le réalisateur. Il parle du lien entre l’intime et le politique, ou comment un système autoritaire utilise nos névroses pour nous créer des failles et les exploiter.» Des personnages comme ce petit héros engoncé dans son costume gris, il y en a partout dans les différentes administrations à travers l’Europe, et son arrivisme semble être lui aussi revenu à la mode, en même temps que ses idées nauséabondes. Emmanuel Marre conclut : «Mon nom de famille, je l’ai utilisé dans le film afin autoriser chaque spectateur, s’il en a envie, à se pencher aussi sur sa propre histoire – pas pour fouiller la merde, mais pour essayer de sortir de cette honte, car c’est bien la honte qui bloque notre chemin vers la lucidité, dont on aurait grand besoin aujourd’hui.»
Notre salut, d’Emmanuel Marre.
Sortie le 30 septembre.