[LuxFilmFest]

Nadav Lapid : «Pour faire un film dangereux, vous devez être en première ligne»

AvecYes, œuvre politique gargantuesque sur l’assentiment au pouvoir dans un Israël génocidaire, Nadav Lapid signe son film le plus féroce. Rencontre.

Publié Modifié
Nadav Lapid échange avec le public à l'issue de la projection de «Yes».
Nadav Lapid échange avec le public à l'issue de la projection de «Yes».

Pour Nadav Lapid, les attaques du 7 octobre 2023 et la guerre de Gaza n’ont fait qu’enfoncer le doigt sur une plaie déjà bien ouverte. Soit un sentiment ambivalent à l’égard de son pays, que le cinéaste israélien questionne depuis quinze ans avec rage et fureur d’un film à l’autre.

Son dernier long métrage, formellement le plus fou d’entre tous, s’intitule Yes : l’histoire de Y. (Ariel Bronz), un pianiste qui accepte la tâche très officielle d’écrire un nouvel hymne national pour glorifier la destruction de Gaza. Derrière ce simple oui, Nadav Lapid définit toute la complexité du mot, à la fois synonyme de soumission et de libération. Dire oui n’est pas seulement un assentiment au pouvoir menteur, corrompu et destructeur : «oui» est le moteur du système.

Après avoir raconté des destins révoltés dans Synonymes (2019) et Ahed’s Knee (2021), Lapid met donc en scène un «résigné», certes surexcité et imprévisible, mais ces traits ne font paradoxalement qu’étriquer un peu plus la cellule morale dans laquelle il choisit de s’enfermer. Le fond, terrible, est rejoint par la forme, insolente et jubilatoire, faisant de Yes le chef-d’œuvre total de ce maître de la rupture de ton et du commentaire abrasif, qui joue avec les genres et le réel, brise le quatrième mur et exprime avec le pouvoir de la fiction et des artifices du cinéma la complexité d’une condition humaine telle qu’elle ne peut se traduire en mots. Rencontre.

Yes a été écrit avant le 7 octobre 2023. Comment avez-vous retravaillé le scénario pour y injecter l’actualité brûlante de la guerre à Gaza?

Nadav Lapid : D’abord, je dois dire qu’il y a eu peu de modifications importantes. Le film ne porte pas sur le 7 octobre, plutôt sur un état d’esprit, un état du monde, où de tels phénomènes repoussent toujours plus les extrêmes. Pas seulement dans un contexte israélien, mais de manière plus générale, il change avec le monde. Car tout était déjà là. La question qui traverse le film est la suivante : est-ce qu’on est capable de dire non au pouvoir? Est-ce qu’il y a encore la possibilité de rester un individu fidèle à soi-même, dans cette machine d’information, de propagande, de destruction? Est-ce qu’il y a encore de la place, dans ce monde dirigé par des clowns au visage de diable, pour des valeurs telles que la sincérité, la sensibilité, la naïveté même? Chacun estime qu’il est du côté du bien – mais alors comment des « gens bien » se retrouvent à tendre leur main au mal, à accepter des choses qu’ils n’auraient jamais rêvé d’accepter, et ce, au nom de toutes sortes de bonnes causes? Cela se fait petit à petit : « non » devient « peut-être », puis « pourquoi pas » et se transforme finalement en « oui ».

L’un des thèmes du film est la perte de contrôle de l’individu face à des mécanismes de soumission écrasants. Vous l’avez expérimentée, cette perte de contrôle, en travaillant sur Yes?

Ce film a été l’épreuve la plus compliquée et la plus exigeante de ma vie, à la fois comme artiste et comme humain. Mais sans véritable perte de contrôle, sans que moi-même je me perde dans ce même état d’esprit, le film aurait risqué de devenir juste une sorte de fable à la fin préécrite.

En mettant en scène l’élite de l’État dans toute sa laideur et sa vulgarité, avez-vous craint de vous mettre en péril, ainsi que votre film?

Je pense que le film est dangereux. Véritablement dangereux. Parce que cette perte de contrôle dont on parle ne nous place pas uniquement en observateurs, qui ne voient que les défauts et les malheurs de cet Y. L’argument principal du film, selon moi, c’est qu’on est tous un peu ce personnage-là – les acteurs, les techniciens, le public. On le reconnaît en nous, et tout ce qui se passe sur l’écran nous vise aussi personnellement. Et ça, c’était possible uniquement car il fallait que je me mette en danger en tant que cinéaste. Je pense que si vous voulez faire un film dangereux, vous devez jouer avec la vérité, avec la beauté, avec la puissance. Sinon, c’est une sorte de « lifestyle ». Pour créer quelque chose de dangereux, c’est vous qui devez être en première ligne.

J’ai l’impression de me balader avec une bombe

Il y a des touches de science-fiction, comiques dans le procédé mais terriblement réelles dans le propos, comme cet homme dont la tête se transforme en un écran qui diffuse les pires horreurs de la guerre. C’est votre réponse à la prolifération d’images, « fake » ou pas, qui ne fait qu’ajouter au chaos ambiant?

Tout à fait. On est complètement dépassé par les images. Ça aussi, c’est un bombardement permanent : d’images, de sons, d’idées, de mots… On ne peut plus être dans un seul endroit à la fois. Il y a tout le temps des choses qui se passent, du bruit, des choses qui dérangent. Si on avait pu prendre quelques minutes de silence et de concentration, l’histoire du monde aurait peut-être changé. Et puis, cet homme à la tête d’écran, il illustre aussi le fait qu’aujourd’hui, on est nos propres écrans. On n’habite pas dans nos maisons ou nos appartements, on habite en réalité ici (NDLR : il désigne le téléphone posé sur la table). C’est une sorte d’État dans l’État, un point de bascule vers la déshumanisation.

Y. lui-même semble traduire l’idée de ce bruit et de ce mouvement constants : il est imprévisible, toujours en train de danser, de sauter dans tous les sens…

Il est incapable de s’arrêter. Parce que s’arrêter va le mettre face au monde, face à lui-même. C’est ce qui se passe lorsqu’il est sur la colline, face à Gaza.

Plus tôt dans le film, il y a une « battle » de chant entre Y. et un groupe de généraux. À contrecœur, il doit les laisser gagner…

Dans leur milieu, Y. est un clown, et le clown doit connaître sa place.

Vous considérez-vous, vous aussi, comme un clown?

Oui, évidemment… C’est aussi le fruit d’un schéma que je traverse depuis 15 ans dans le monde du cinéma international. Mes films renvoient une image, à travers plein de mots qui sont jetés : courageux, radical, sauvage… Finalement, tout cela vous rend conscient du fait que vous aussi, comme Y. dans le film, vous léchez des bottes. Chacun choisit ses bottes, je suppose.

En Israël, un film qui suscite autant d’amour et de rage prend une ampleur différente

Comment est-ce que le film a été vu, reçu et distribué en Israël?

Tout d’abord, je crois que ce film, partout où il passe, sème la tempête et le chaos. Je ne sais pas pourquoi on ne m’arrête pas aux aéroports, parce que j’ai vraiment l’impression de me balader avec une bombe. Il peut être parfois subversif, en tout cas il refuse de se soumettre à une seule opinion et de jouer le jeu qu’on attend du cinéma politique classique, pour moi très ennuyeux et domestiqué. D’ailleurs, Yes refuse même de s’identifier comme un film politique : il est aussi un film d’amour, une comédie musicale, un film de science-fiction… Il est plein de choses. C’est le fait qu’il essaie de prendre le pouls d’un monde chaotique qui le rend extrêmement explosif.

Alors bien sûr, en Israël, un film qui suscite autant d’amour et de rage prend une ampleur différente. Tous mes films ont suscité toutes sortes de messages, des gens qui disent qu’ils m’adorent jusqu’à ceux qui menacent de me tuer. C’est vrai aussi pour Yes, à plus haute dose encore. C’est vrai que ce n’est pas un film didactique, qu’il essaie d’égarer le spectateur, mais quoi qu’on en pense, il contient aussi beaucoup de beauté, et je crois que toutes ces opinions diverses résultent d’une manière ou d’une autre d’un éblouissement.

Dans les faits, le ministre de la Culture d’Israël, Miki Zohar – qui est certainement un ministre mais qui n’a aucun rapport avec la culture – a produit une vidéo dans laquelle je suis personnellement visé. Selon lui, je méprise l’héroïsme de nos soldats purs et sacrés, je prends l’argent des Israéliens pour leur cracher au visage, et il fait la promesse solennelle que, sous son mandat, je n’aurai plus jamais un centime. J’ai trouvé ça pitoyable, mais pas si surprenant que ça.

Le fil rouge du film, c’est cette histoire d’amour entre Y. et Yasmine. Qu’est-ce qui conditionne l’amour et l’envie d’avoir un enfant dans un pays tétanisé par la guerre?

Comme je l’ai dit, le film combine dix mille genres, mais finalement, on peut le réduire à un duel entre un film d’amour et un film d’horreur politique. C’est un film qui commence avec un baiser, mais plus il avance, plus on a l’impression que l’amour est rongé, battu, qu’il est en pleine retraite face à l’horreur. Je me retiendrai de révéler la fin, mais je pense que Yes se termine avec le geste le plus romantique possible dans une époque absolument pas romantique.

Yes, de Nadav Lapid.

Powered by Labrador CMS