[LuxFilmFest]

Mehdi Hmili, prisonnier de l’«Exil»

En salle mercredi prochain,Exilraconte la lutte acharnée d’un ouvrier pour découvrir la vérité sur l’accident qui a coûté la vie à un collègue. Une coproduction luxembourgeoise réalisée avec «rage» par le cinéaste tunisien Mehdi Hmili.

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Tout commence avec une explosion apocalyptique : un accident, dans une aciérie près de la côte tunisienne, qui coûte la vie à un ouvrier et en blesse plusieurs autres.

C’est du moins la conclusion de l’enquête officielle, qui place la responsabilité sur la principale victime. Mohamed (Ghanem Zrelli), qui vit depuis l’accident avec un morceau d’acier logé dans le crâne et relégué au poste de veilleur de nuit, puise alors dans toutes ses forces pour partir en quête de la vérité, en s’exposant à d’autres types de danger.

Après Thala mon amour (2016), qui racontait l’histoire d’un prisonnier politique retournant dans son village natal pour y retrouver sa bien-aimée, et Streams (2021), une œuvre aux accents autobiographiques sur la descente aux enfers d’un enfant pauvre après l’emprisonnement de sa mère, le cinéaste tunisien Mehdi Hmili revient avec Exil, son «film le plus personnel».

Né comme un documentaire sur le chant du cygne d’El Fouladh, la plus grande usine sidérurgique de Tunisie, le projet a évolué selon «des conditions complètement bizarres, rocambolesques et fascinantes», explique le réalisateur : «Cette usine, créée en 1962, a toujours été la fierté de l’économie nationale et un symbole de l’indépendance du pays. Mais depuis la fin de l’ère Ben Ali (1987-2011), sa situation n’a fait que dégringoler et elle est aujourd’hui menacée de privatisation.»

Pour Mehdi Hmili, raconter El Fouladh et les ouvriers qui y travaillaient encore relevait du devoir de mémoire. «Il fallait la filmer avant qu’elle ne disparaisse.»

La fiction a toujours sauvé mon âme de la violence

Mais l’entreprise a rencontré «énormément de problèmes», dont un en particulier qui a mis en péril l’existence même du film : «Le principal ouvrier que l’on suivait a été mis en prison deux mois avant le début du tournage. Je me suis retrouvé avec plus de deux ans de travail tombés à l’eau», raconte Mehdi Hmili.

Alors, «j’ai décidé de transformer ce film en fiction, avec l’espoir de revenir plus tard vers la forme documentaire». Le récit dévoilé dans Exil est naturellement nourri par les récits et témoignages entendus pendant près de cinq ans de travail, comme l’accident tragique qui sert de point de départ au film, une histoire vraie, racontée à Mehdi Hmili par ceux qui l’ont vécue – et qui y ont survécu.

Amour monstre

«La fiction a toujours sauvé mon âme de la violence», lance le réalisateur. Si la beauté et la puissance émotionnelle de Streams baignaient dans une douleur éminemment intime, Exil est «un cri contre le destin, contre le néant : après des années de fatigue, de maladie, de pertes, j’avais beaucoup de rage à sortir».

C’est cette rage qui est au cœur du parcours de Mohamed, «un ouvrier pris au piège de sa propre condition qui se transforme en une sorte de justicier», tel que le définit Mehdi Hmili.

Mohamed profite de sa nouvelle position de gardien pour mener son enquête à l’intérieur de l’usine, change d’identité pour la poursuivre en dehors, auprès de la veuve de l’ouvrier mort ou des notables du coin, qui en savent évidemment plus qu’ils ne veulent l’avouer. Jusqu’à une troisième et dernière partie submergée par la violence aveugle.

La détermination de cet antihéros «brisé, cassé, torturé» est motivée par la colère et l’injustice – les mêmes raisons qui ont motivé Mehdi Hmili à arriver au bout de cette histoire.

«Raconter la souffrance des ouvriers est un sujet qui me tient énormément à cœur. J’ai fait ce film pour eux (NDLR : les ouvriers), parce qu’ils ont tellement de force, parce que tout ce qu’ils m’ont transmis m’a rendu encore plus persévérant que je ne l’étais déjà», assure-t-il.

Mais il y a un autre élément essentiel qui pousse le personnage à de tels extrêmes. Le réalisateur parle d’Exil comme d’une «histoire d’amour», et pour cause : Mohamed et Adel, l’ouvrier mort dans l’explosion, entretenaient une relation secrète.

La quête de Mohamed, aussi violente qu’elle soit, est alors considérée par l’auteur du film comme un acte de «dignité». Si ce même sentiment est source de conflit intérieur, c’est qu’il est à l’image du film et de la place qu’il occupe dans sa filmographie : «Dans le cinéma actuel, le masculin ne m’intéresse pas beaucoup. C’est sans doute pour ça qu’Exil est un film très masculin.»

Après avoir offert à Afef Ben Mahmoud le rôle magistral d’Amel, inspiré de sa mère, dans Streams, Mehdi Hmili renoue avec Ghanem Zrelli – dont le personnage dans Thala mon amour, note le réalisateur, s’appelait déjà Mohamed.

«Dans Exil, c’est un Mohamed 2.0, la suite de ce personnage un peu lynchien, un peu shakespearien, qui jure qu’il aura sa vengeance. Ce faisant, malheureusement, il devient un monstre, tout comme ceux qu’il veut combattre.»

À l’écran, il se fond avec les tons sépia de l’image, allégorie de la rouille qui le transforme, petit à petit, en machine meurtrière, comme un Tetsuo (Shinya Tsukamoto, 1989) revisité par Costa-Gavras.

Dans un retournement lorgnant clairement le cinéma fantastique, Mohamed refuse d’ailleurs de mourir : «Le ressusciter pour lui offrir la possibilité de mourir dignement, c’est ma façon à moi de me venger : de la mort, de la corruption qui ravage mon pays et qui a tué mes proches…»

Car Exil a été tourné au printemps 2024, «l’année la plus dure de ma vie», marquée par la perte récente de sa mère et celle d’un ami, qui n’ont fait qu’ajouter à la douleur déjà procurée par les aléas de la production.

Pour toucher à l’authenticité du propos, Mehdi Hmili a refusé de faire lire le scénario à son acteur, préférant lui «donner chaque jour les deux, trois pages du script qu’on allait tourner dans la journée». «C’est ce qui donne un peu de poésie au film, à la différence du film social, très premier degré, qu’on attendait peut-être de moi», juge-t-il.

Cinéma de genre et fresque humaine

Pourtant, le film tire beaucoup de sa force et de sa pertinence dans son aspect quasi documentaire, qui occupe toute la première partie du film. «On n’a utilisé aucun plan du documentaire initial. On a tout retourné, non plus avec une équipe réduite, mais avec 60 personnes, raconte le réalisateur. J’en avais tellement marre d’être prisonnier de la réalité…»

L’usine, qu’il a filmée «dans toute sa complexité et sa richesse», devient un personnage à part entière, à la fois sublime et terrifiant.

Pour le mettre en scène, Mehdi Hmili s’est reposé sur le souvenir des années passées aux côtés des ouvriers : «J’ai passé tellement de temps dans cette usine, de jour comme de nuit, que j’avais des visions, j’entendais des voix.»

Si l’on considère Exil comme du cinéma de genre, qui emprunte au «body horror» autant qu’aux films de fantômes ou de zombies, c’est parce que lui aussi se considérait, au sein de cette cathédrale de fer, «comme un fantôme à la recherche d’un autre fantôme, cet ouvrier mort».

Coproduit, comme Streams, par la société luxembourgeoise Tarantula, Exil sortira sur les écrans le 18 mars, une semaine après son avant-première au LuxFilmFest.

Depuis, le cinéaste a terminé sa première série, diffusée à la télévision tunisienne pour le mois de ramadan, et poursuit l’aventure avec son «partenaire» luxembourgeois sur son prochain long métrage, Les Saisons de Jannet

«C’est une grande fresque humaine, ambitieuse et optimiste, sur une ouvrière du textile qui se bat, à sa façon, contre le capitalisme et cette société malade et hypocrite que je méprise de toutes mes forces», raconte Mehdi Hmili.

Il y voit l’occasion de creuser différemment son style, riche en références, en poésie et en audace visuelle, loin du cinéma réaliste que l’Europe aime importer.

«Je suis fatigué d’être le chroniqueur de mon pays, et je crois que toute ma génération aussi. On est des cinéastes avant tout, on aime le cinéma. Mes histoires montrent la réalité, mais autrement.»

Exil, de Mehdi Hmili. En salle le 18 mars.

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