[LuxFilmFest]

«How to Divorce During the War» : Anatomie des conflits humains

Unique coproduction luxembourgeoise en compétition officielle,How to Divorce During the Warexplore simultanément une rupture amoureuse et l’irruption dans ce couple en crise de la guerre en Ukraine et ses bouleversements.

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Le réalisateur Andrius Blaževičius et l'actrice luxo-lituanienne Gintarė Parulytė présentant le film au public du LuxFilmFest.
Le réalisateur Andrius Blaževičius et l'actrice luxo-lituanienne Gintarė Parulytė présentant le film au public du LuxFilmFest.

Fraîchement auréolé du prix de la meilleure réalisation internationale au festival de Sundance, le cinéaste lituanien Andrius Blaževičius a présenté au LuxFilmFest son nouveau long métrage en compétition.

Le titre n’a rien à cacher : How to Divorce During the War est la tragicomédie dans l’air du temps, qui reflète l’instabilité de notre époque complexe tout en prenant le temps de la regarder droit dans les yeux.

On est en février 2022 à Vilnius, quand Marija (Žygimantė Elena Jakštaitė) annonce à Vytas (Marius Repšys) qu’elle veut divorcer.

Le lendemain, l’invasion russe de l’Ukraine vient alourdir la crise, et Marija et Vytas tentent, chacun de son côté, de traverser cette période doublement incertaine.

How to Divorce During the War raconte donc simultanément cette romance fanée et le quotidien d’un pays en alerte, bouleversé par la proximité de la guerre.

Deux récits qui se téléscopent, deux fils rouges, deux sujets «universels» et «toujours pertinents», selon le réalisateur. «L’idée m’est venue au moment où la guerre (en Ukraine) a éclaté», a expliqué au Quotidien Andrius Blaževičius en marge de la projection du film.

«Les deux, trois premières semaines étaient dingues et choquantes pour tout le monde. C’est là que j’ai commencé à écrire le traitement du film. Au fil du temps, j’observais ce qui se passait (en Lituanie), comment les gens étaient affectés par la guerre, comment ils réagissaient. C’était un sujet intéressant, qui trouvait dans le divorce la juste métaphore pour une société polarisée.»

Réalité et satire

Si l’identité esthétique du film renvoie à un certain cinéma minimaliste d’Europe de l’Est – caméra fixe, focale courte, plans longs, couleurs désaturées –, Andrius Blaževičius a l’ambition de construire un récit foisonnant en observant ce couple qui n’en est plus un, et leur nouvelle vie conditionnée par la séparation et les conséquences de la guerre.

Mais, à force d’observer, on relève petit à petit les incohérences et les «hypocrisies» d’un monde qui tente tant bien que mal de résister à la paranoïa ambiante. «Par exemple, raconte le réalisateur, il y a eu un tollé autour de sociétés ayant des succursales en Russie, avec une pression citoyenne – y compris de leurs salariés, pour fermer ces branches. Je me suis demandé pourquoi, au lieu de protester de cette manière, il n’y avait pas de démissions en masse dans ces sociétés. La réponse est claire : on proteste, on met un petit drapeau ukrainien sur son profil Facebook, mais on a besoin d’un salaire pour vivre. C’est une réalité dans laquelle nous vivons tous.»

La satire souligne ce qui rend les personnages humains : ils sont sensibles, vulnérables, pétris d’insécurités

Dans le film transpire un attachement sincère et bienveillant envers ces personnages «qui essaient de faire du mieux qu’ils peuvent», mais le tableau plus global qu’il dépeint tourne à la satire.

Marija et Vytas sont, après tout, un couple bourgeois moderne, occupant un vaste et confortable appartement dans lequel rien ne dépasse, entretenu par le mari artiste, en mal d’inspiration, tandis que la femme, cadre supérieure dans une entreprise de création de contenu, est la principale source financière de la famille.

La guerre, si elle est sur tous les écrans, reste hors champ – et, bien qu’assez proche pour diviser la société, elle se révèle finalement assez lointaine. «Je ne voulais pas faire de ce film une satire pour me moquer des personnages, mais au contraire pour souligner ce qui les rend humains : ils sont sensibles, vulnérables, pétris d’insécurités», a insisté le réalisateur.

Vytas retourne vivre chez ses parents, qui chaque jour mangent religieusement leur repas devant les chaînes d’information prorusses; lui multiplie les sit-ins et performances artistiques pour protester contre la Russie.

Marija accueille dans son appartement désormais quasi vide une famille de réfugiés ukrainiens, et menace de quitter son job quand la direction annonce qu’elle n’a aucune intention de fermer son bureau russe.

«Chaque personnage a ses défauts, on n’est pas forcément d’accord avec eux, mais on parvient toujours à comprendre leur point de vue», a analysé pour sa part l’actrice luxo-lituanienne Gintarė Parulytė.

Dans le film, elle joue la directrice de Marija : un personnage qui, au même titre que les parents de Vytas, donne corps à une réalité sociale complexe et cynique. «Mon personnage n’est pas tout blanc ou tout noir. Elle n’est pas sans cœur, elle doit composer avec ses compromis moraux et une éthique personnelle qui est à l’opposé de son éthique professionnelle.»

Espaces mentaux

Au milieu du couple, il y a Dovilė (Amelija Adomaitytė), leur fille, qui apparaît comme une observatrice silencieuse, mais douée d’une forte intuition. Andrius Blaževičius : «On ne sait rien d’elle, car on ne la voit qu’à travers le prisme de ses parents. Mais le spectateur découvre qu’elle a une connaissance et une compréhension des évènements beaucoup plus grande que ses parents ne veulent croire.»

Dans le personnage de Dovilė, le cinéaste projette encore l’idée d’un futur incertain, d’une génération qui aura grandi dans un monde en tension et de l’impact que cela produira sur elle.

Andrius Blaževičius s’est dit encore «largement affecté» par les temps difficiles de son enfance, dans la Lituanie des années 1990, à peine indépendante, et se reconnaît aussi dans ce personnage.

Dovilė apporte une tendresse particulière au film : «Son personnage est le plus pur, le plus innocent, mais c’est aussi le plus impulsif, le seul qui n’a pas peur de la confrontation», selon Gintarė Parulytė.

Et à travers ses silences, elle entretient une complicité tacite avec le spectateur – ce qui explique que le réalisateur lui réserve les seuls gros plans du film. Quant aux parents, ils semblent bien étriqués dans ces plans larges : le réalisateur les coince souvent dans un coin de l’image, illustrant leur propre inconfort.

«Le film n’est pas toujours confortable, et je crois que les images font partie de cet état d’esprit», a estimé le réalisateur. «Cette distance est un espace mental qui invite chacun à faire sa propre réflexion, son propre jugement, à comprendre sa propre version de l’histoire.»

Pour Gintarė Parulytė et les acteurs du film, entrer dans cet espace mental a demandé de l’engagement et beaucoup de répétitions pour «créer la tension» nécessaire aux séquences du film, souvent tournées en une seule prise.

«Pour un film qui parle autant de sortir de sa zone de confort, Andrius a fait faire la chose la plus terrifiante et inconfortable pour des acteurs. Quand on tourne en plans séquences, il faut jouer avec un rythme, avec la vérité du moment, il faut laisser l’étrangeté s’immiscer», s’est remémoré l’actrice, précisant qu’elle n’avait «jamais fait ça auparavant».

Coproduit au Luxembourg par Red Lion, à la suite de la rencontre entre Andrius Blaževičius et le producteur Vincent Quénault, How to Divorce… a notamment bénéficié du savoir-faire de nombreux techniciens luxembourgeois et a réalisé son mixage son aux studios Philophon, à Bettembourg.

On ne le remarquera pas dans le film, mais une toute petite partie a été tournée au Grand-Duché, aussi, évoquant d’émouvants souvenirs à Gintarė Parulytė : «C’est le premier film lituanien dans lequel je joue. Le fait que mes scènes ont été tournées dans mes deux pays ont une signification énorme pour moi. Officiellement, ma famille a été la première famille lituanienne au Luxembourg. Je n’oublierai jamais mon arrivée sur le plateau de tournage au Luxembourg, et d’entendre parler ma langue natale pour raconter cette histoire tellement importante.»

How to Divorce During the War, d’Andrius Blaževičius.

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