Festival Like a Jazz Machine : Jeff Herr Corporation sous haute tension
Complétée par le bassiste Pol Belardi, Jeff Herr Corporation revient aux affaires et gonfle son groove d’électronique. Une résurrection qui prend la forme d’un cinquième album présenté cette semaine au festival Like a Jazz Machine.
Voilà un étonnant retour, sur la forme comme dans le timing. Celui de Jeff Herr Corporation, trio qui, après sept années dans l’ombre, reprend la lumière sous une lune nouvelle. Ou plutôt cinq, du nom de l’album, Five Moons, qui sera dévoilé dimanche sur la scène du festival Like a Jazz Machine à Dudelange.
Mais déjà, la production, articulée autour de huit titres, fait la joie des critiques en Europe. En Belgique ou aux Pays-Bas, on évoque ainsi un disque «radical» qui, plus que «moderne», est carrément «futuriste». Son compositeur et père porteur préfère parler de «concept», avant de rappeler que Herbie Hancock et son Future 2 Future de 2001 étaient en avance sur tout le monde pour ce qui est de fusionner le jazz traditionnel à la modernité de l’électronique.
C’est d’ailleurs deux ans après que le batteur Jeff Herr montait sa Corporation avec des étudiants rencontrés sur les bancs d’école à Maastricht. Un peu plus loin, chez lui au Luxembourg, Gast Waltzing allait au même moment booster la scène nationale avec la création de son label. De ces circonstances favorables naîtront un puis deux albums : Modern Times (2004) et Conspiracy! (2007). Mais c’est le troisième, Layer Cake (2014), qui va marquer les esprits. Le journal Libération y voit une «révélation», qualificatif qui va lui ouvrir les portes de prestigieux festivals, notamment en France, et le faire signer chez Igloo Records. Manifesto (2017), avec le «monstrueux» guitariste Adam Rogers en invité, emballera le tout.
L’ancien et le moderne
Dans cette discographie qui grandit «naturellement», sans «chercher à plaire», ni à être «dans l’air du temps», précise Jeff Herr, il y a quelques récurrences : le jeu de son mentor, «instinctif», qui aime la fusion des genres avec du «rock et de la funk» dedans. Et par ruissellement, cette envie de prendre le jazz à rebrousse-poil. «Je n’ai jamais joué ou enregistré de morceau traditionnel, affirme-t-il. J’en serais capable, théoriquement parlant, mais ce n’est pas ce qui m’inspire le plus.» Lui préfère plutôt le groove et l’énergie qu’il retrouve aussi auprès d’autres formations comme Funky P. et Tele-Port. Sa Corporation, elle, n’a pas tenu le choc face à la crise sanitaire et à l’hyperactivité du batteur : «Je donnais à l’époque des concerts à Chicago, Tokyo, en Australie… Et j’étais à nouveau père. C’était la folie! Je me sentais perdu, dépassé».
Le jazz a le privilège d’être le miroir des tendances actuelles
Mais les premiers projets, ceux qui viennent du cœur et y restent pour toujours, ne restent jamais en sommeil bien longtemps. C’est donc le cas du JHC qui, vétéran, revient aux affaires au sein d’une scène jazz grand-ducale «qui a fière allure», sourit-il. Dans ce sens, ce Five Moons ne devrait pas dénoter dans le paysage. Un album qui aime jouer à l’équilibriste dans une «fusion» entre «l’ancien et le moderne». Symbole de ce grand écart, le line-up d’abord, avec un fidèle au saxophone, le «pilier» Maxime Bender, et un nouveau à la basse et aux synthétiseurs, Pol Belardi, déjà côtoyé chez Tele-Port. «Il est capable de jouer tous les sons que j’ai en tête. Avec lui, je peux tout me permettre.»
Neimënster, terrain de jeu
Musicalement ensuite, avec des sonorités qui jouent au ping-pong entre acoustique et électronique, mélodies et élans hypnotiques, expérimental et allégresse pop. Le tout dans une production aux petits oignons, sans coup de mou, ni remplissage. «Il fallait que ça sorte!», résume en se marrant Jeff Herr, encore étonné du résultat. «Je voulais faire revivre mes idées», dit-il sobrement. Mais les plus audacieuses nécessitent du «temps» et de la «recherche», ce qu’il va trouver à l’abbaye de Neumünster durant une longue résidence de quatre mois, au sein du nouveau studio construit à côté de la salle Krieps. «Je partais de la maison comme pour aller au boulot, j’avais la clé, la possibilité d’y aller jour et nuit…», rembobine-t-il. En avril 2025, il convie ses deux partenaires pour des «ajustements» et finalise l’ensemble, pour un résultat peu commun.
«Le jazz a le privilège d’être le miroir des tendances actuelles», souligne-t-il pour justifier ses choix, qui n’oublient toutefois pas les fondamentaux. «Dans chaque titre, il y a deux thèmes, et entre, les improvisations, les interactions et les solos. Si on garde la base, finalement, il reste trois musiciens qui font un voyage», où à chaque concert, «le chemin à prendre sera différent». On pourrait même parler de quatrième membre : l’électronique, tant elle prend de la place sur Five Moons et ses futures incarnations en live, grâce au logiciel Ableton. Et si l’ordinateur plante, Jeff Herr a déjà l’idée du casting : «C’est comme mettre Jérôme Klein derrière des machines et lui dire : « Appuie sur tous les boutons! »», rigole-t-il, en référence au musicien et son projet KLEIN., également «entre deux mondes», mais de «couleurs différentes».
La mère à son fils
À l’écoute du disque, on est souvent emporté par le saxophone qui envoûte et déroule, et les répétitions de la basse façon krautrock. Et quid de la batterie? «J’aime imaginer que les gens entendent avant tout un groupe, glisse-t-il. En réalité, le concept est très pop dans son exécution : il y a le saxophone qui chante les mélodies, suivi de la section rythmique. Je voulais quelque chose de digeste. Ça n’aurait pas été le cas si j’avais dû interagir à chaque mesure.» Une filiation avec la pop qui se retrouve jusque dans la promotion, puisque le single Queen’s Land, qui ouvre le disque, aura le droit à sa propre sortie sur les plateformes vendredi, au même titre que Cipher Breaker, immortalisé en vidéo dans la foulée d’un live estival donné au Melusina.
Reste une dernière question : Five Moons arrivera-t-il à convaincre le public, parfois peu réceptif aux innovations? Jeff Herr imagine qu’il va plaire aux non-aficionados, moins puristes. Il en veut pour preuve… sa mère, qui a reconnu le style de son fils : «Elle m’a dit : « On entend tout de suite que c’est toi! »», se remémore-t-il, rassuré. Après le concert à Dudelange, il aura l’occasion de tester son inventivité devant une autre population encore, car en novembre, le trio file en Chine pour six dates, dont une au Blue Note de Pékin permise par l’ambassadeur luxembourgeois Roland Reiland. L’Empire céleste comme terre d’accueil d’un disque sous le signe de la lune? Voilà une association qui d’emblée sonne bien!
«Jeff Herr Corporation – Five Moons» Dimanche à partir de 18 h. Opderschmelz – Dudelange.