[Musique]
Cabaret Vert : «Le samedi s’annonce comme la plus grosse journée de notre histoire»
MUSIQUE Alors que le Cabaret Vert s’apprête à entamer sa 20e édition, son directeur, Julien Sauvage, revient sur la nature changeante du festival et son engagement écoresponsable.
Né en 2005 comme «écofestival rock», le Cabaret Vert a bien grandi et compte aujourd’hui parmi les rendez-vous incontournables de la fin d’été, attirant au-delà des frontières françaises de nombreux festivaliers belges et luxembourgeois. Sa 20e édition se tiendra du 20 au 23 août, avec une programmation qui mêle poids lourds (Nick Cave and the Bad Seeds, Gims, Theodora, Ofenbach, Sébastien Tellier, Turnstile…), pépites alternatives (Pale Jay, Sparks, Miki…) et jeunes pousses locales. S’il a troqué le rock contre le mélange des genres et des disciplines artistiques, le festival qui se tient à Charleville-Mézières reste un pionnier de la transition écologique pour les évènements de masse, et continue d’expérimenter en ce sens. Rencontre avec son directeur, Julien Sauvage.
Pour sa 20e édition, le Cabaret Vert tente du neuf : répartir les artistes musicaux selon des journées « thématiques ». Qu’est-ce qui a motivé ce choix de programmation?
Julien Sauvage : Comme beaucoup de festivals, on n’a pas encore trouvé la formule magique. Il y a des marqueurs que l’on tient à garder, à savoir une programmation multigénérationnelle et éclectique, mais on se pose régulièrement des questions. On sait que le Cabaret Vert, on n’y va pas seulement pour la musique. Notre logique est expérientielle, un peu comme un parc d’attractions – même si je déteste cette analogie. On a atteint un certain niveau d’exigence sur la scénographie, la qualité d’accueil, la restauration, à tel point que beaucoup de gens viennent chez nous juste pour passer le week-end. Pour le reste, c’est la programmation qui fait la différence.
Cela dit, ce qui était vrai il y a quelques années ne l’est plus forcément aujourd’hui, les envies et les besoins d’une génération sont différentes de la génération qui l’a précédée. Le mélange des styles, on a l’impression que ce n’est plus ce que veulent les gens. La preuve, les concerts géants n’ont jamais aussi bien marché : on veut se retrouver autour d’un artiste ou d’un style, et pas forcément être confronté à des choses qu’on n’a pas envie de découvrir. D’où cette tentative de journées « thématiques ». On voit déjà que le samedi (NDLR : 22 août), une journée festive qui rassemblera tous les gros noms des dernières Victoires de la musique – Theodora, Disiz, Charlotte Cardin, Miki… –, s’annonce déjà comme la plus grosse journée de l’histoire du festival. En tant que directeur, ça me va très bien; en tant que fan de musique, je suis plus grosses guitares que Gims (il rit).
À côté de la musique, le Cabaret Vert s’est imposé comme un rendez-vous important pour la bande dessinée, il y a également de l’art de rue, du cinéma, des conférences… Quel regard portez-vous sur la dimension pluridisciplinaire de l’évènement et son évolution sur 20 ans?
On est un peu à l’opposé de la grande majorité des festivals : on a créé le Cabaret Vert parce qu’on voulait faire quelque chose à notre échelle pour rassembler plein de choses qui se faisaient à l’échelle locale. Joindre l’utile à l’agréable, en somme, avec un ADN commun qui est l’ancrage territorial et des valeurs fédératrices. Cette dimension participe de l’expérience particulière qu’on veut offrir aux gens. Si demain, il n’y avait plus de musique sur le festival, je ne serais pas forcément fermé à l’idée de trouver autre chose qui ait le même impact. Tout ce qu’on propose aujourd’hui est arrivé grâce à des opportunités. J’ai voulu amener la BD sur le festival car je suis moi-même un gros lecteur, mon directeur technique était dans une troupe d’art de rue, on est quand même la capitale mondiale de la marionnette, et La Pellicule Ensorcelée, basée à Charleville-Mézières, est un acteur majeur du cinéma sur le quart nord-est de la France. C’est une question de pragmatisme : on a fait un festival à l’image de comment on voudrait être traités en tant que public.
Les artistes émergents qu’on défend aujourd’hui seront peut-être les têtes d’affiche de demain
Pour revenir brièvement sur la musique, une autre chose hyper importante pour nous est de laisser une grande part de la programmation aux artistes émergents et en voie de professionnalisation. Soit cette année la dizaine de groupes régionaux venus de tout le Grand Est et la quasi-totalité des groupes qui ne sont pas sur la grosse scène. Ce ne sont pas eux qui font vendre les billets, mais c’est eux que l’on souhaite défendre aujourd’hui : ils seront peut-être les têtes d’affiches de demain.
En coulisses, vous êtes engagé depuis 2022 dans un réaménagement progressif du festival, avec l’objectif de devenir énergiquement autonome à l’horizon 2030. Où en êtes-vous aujourd’hui?
D’abord, il faut comprendre que le Cabaret Vert est la locomotive de cette mise en valeur du territoire. Comme tous les festivals, on a des difficultés financières : l’idée est donc, plutôt que se faire racheter, d’encourager des mécènes et investisseurs locaux à s’associer pour développer des projets. Dans cette optique, on est en train de lancer un lieu qui occupera la majorité de la superficie du festival et qui sera ouvert à l’année, soit 12 000 m2 de bâtiments et 15 hectares de parc urbain en plein cœur de la ville. Cela va nous permettre d’avoir un impact toute l’année.
Du point de vue énergétique, on approche de notre premier objectif, qui est d’atteindre 100 % d’énergie verte l’année prochaine. La deuxième étape, c’est l’installation pour 4 millions d’euros de panneaux photovoltaïques afin de produire 4 mégawatts d’ici 2030, ce qui permettrait de rendre le festival autonome en énergie, avec une boucle d’autoconsommation collective pour que la collectivité, les bailleurs sociaux ou les entreprises puissent en bénéficier le reste de l’année. À terme, ça va être un vrai mix énergétique, puisqu’à côté de ça, on va pouvoir réhabiliter l’ancienne centrale hydroélectrique qui alimentait l’usine à la fin du XIXe siècle.
Les trois derniers étés ont fait partie des plus chauds jamais enregistrés en France, jusqu’aux températures record du mois de juillet 2026. Quel est l’impact de cette situation sur le festival?
Depuis le réaménagement du site en 2024, la Meuse traverse le festival. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on est une oasis de fraîcheur, mais c’était le sens de cette opération, grâce à laquelle on a plus de liberté en termes de jauge, de sécurité, de fluidité, et qui nous a permis d’intégrer énormément de zones boisées. En période de canicule, ce n’est pas rien.
Effectivement, on est aujourd’hui dans une sorte de paradoxe : d’un côté, le réchauffement climatique et le contexte de plus en plus délétère vont nous contraindre de plus en plus, mais je reste persuadé que l’humain est fait pour vivre en meute et qu’il aura toujours besoin de ces grands rassemblements. Ce qu’on cherche à faire, c’est réduire notre impact environnemental et assurer une pérennité de la structure à l’année. Une étude économique faite par un cabinet indépendant pour l’agglomération chiffre à plus de 7 millions d’euros les retombées économiques sur le seul département des Ardennes, tandis qu’on se rend compte que de plus en plus de festivaliers viennent plus tôt ou repartent plus tard pour faire du tourisme vert sur le territoire. Pour le moment, je ne crois pas qu’on en soit au point de savoir si un tel évènement pourra continuer à se tenir. On arrive à bricoler pour ne pas trop subir.
Je n’ai pas le souvenir d’un artiste qui soit venu sur le festival pour nos valeurs
Face à cette stratégie bas carbone, les artistes – et notamment les têtes d’affiche, qui ont de gros besoins scéniques – acceptent-ils d’être restreints techniquement?
Très sincèrement, aujourd’hui ça ne va pas du tout en s’améliorant. Le Cabaret Vert est un pionnier du développement durable en France. Pourtant, je n’ai pas souvenir d’un artiste qui soit venu sur le festival pour ces valeurs, ni d’un artiste qui nous donne un cahier des charges plus strict que celui qu’on a déjà. Des productions plus légères qu’avant, on n’en voit pas. D’ailleurs, en reconduisant le budget technique pour la partie artistique – scènes sans lumières ni techniciens –, on est à 10 % d’augmentation par rapport à l’année dernière. C’est la course à l’échalote et ça ne va pas baisser. Bien sûr, quelques rares artistes ont conscience de cela, mais on reste dans le show-business, et c’est le pognon qui règle tout.
Face à cela, on fait figure de bon élève en termes de durabilité, tout le monde se gargarise et on a plus de soutiens qu’avant, c’est vrai, mais on n’est pas encore dans une logique de combat. À chaque fois qu’il y a un épisode douloureux qui se passe, tout le monde se dit « il faut qu’on change », puis une fois que l’épisode est passé, on revient à nos vieilles habitudes.
Un rôle indirect du Cabaret Vert n’est-il justement pas de servir de modèle aux autres festivals en termes de durabilité?
Les professionnels qui nous suivent voient bien que ce qu’on est en train de faire, c’est hyper ambitieux. De plus en plus d’organisateurs d’évènements viennent nous voir, on organise des visites du site ainsi que des écovisites spécialement sur le volet durable et énergétique. Que d’autres évènements s’inspirent de nous et nous piquent des idées, je trouve ça super. Les évènements de masse sont polluants par nature, mais il y en aura toujours sous une forme ou une autre, les gens en ont besoin. Ce qu’il faut travailler, c’est notre façon d’atténuer notre impact : cette forme évènementielle, par nature éphémère, nous permet de tester plein de choses qui peuvent ensuite être adaptées ou récupérées par d’autres. C’est tout l’enjeu de la visibilité de nos évènements : pouvoir montrer ce qui fonctionne.
Du 20 au 23 août 2026.
Charleville-Mézières. www.cabaretvert.com