[LuxFilmFest]
À travers les yeux des femmes iraniennes
Deux documentaires,All My SistersetCutting Through Rocks, rendent compte de la condition féminine en Iran, à travers les portraits respectifs de trois sœurs filmées de l’enfance à l’âge adulte, et d’une élue locale déterminée à combattre le patriarcat et ses dérives.
Situés en Iran, deux portraits de femmes qui se font écho : dans All My Sisters, le réalisateur Massoud Bakhshi a filmé le quotidien de ses nièces, de leur naissance à leur majorité, tandis que Cutting Through Rocks, de Sara Khaki et Mohammadreza Eyni, nous présente Sara Shahverdi, qui vit en défiant les normes de la société patriarcale et promet, en étant la première femme élue au conseil municipal de son village, de mettre fin aux promesses en l’air, à la corruption et à la complaisance entretenues depuis si longtemps par les hommes qui l’ont précédée.
Deux films «jumeaux», en quelque sorte, qui posent un regard sur la condition féminine à deux endroits pourtant opposés, l’un à Téhéran, centre des pouvoirs décisionnaires, l’autre dans un village anonyme et reculé du nord-ouest du pays, au milieu d’étendues désertiques.
Le principal argument qui sépare les deux films relève de la forme : Massoud Bakhshi filme à hauteur d’enfants et dans un cercle strictement intime, serrant le cadre au maximum pour ne pas montrer ce que le régime islamique interdit aux femmes de dévoiler (le corps, les cheveux), mais aussi pour laisser hors-champ les adultes – et en particulier les hommes.
Cutting Through Rocks, à l’inverse, observe à travers la figure de Sara Shahverdi le fonctionnement de tout un village, met l’accent sur le regard de l’autre et les dynamiques entre membres de la communauté, et illustre la lutte de Sara Shahverdi pour que son autodétermination devienne aussi celle des autres femmes autour d’elle.
Les héroïnes de All My Sisters, Mahya et Zahra, pourraient d’ailleurs très bien faire partie de ces écolières que Sara Shahverdi visite, dans leur salle de classe, pour discuter de leurs rêves et de leurs espoirs, mais aussi du sombre futur qui les attend.
«Impact conflictuel»
All My Sisters est «un film sur les femmes, compréhensible dans tous les pays et dans toutes les cultures», note Massoud Bakhshi.
La coréalisatrice de Cutting Through Rocks souligne, dans le même état d’esprit, que «les questions (présentées dans le film) – égalité des sexes, identité, autonomie et intégrité corporelles – restent urgentes, pas seulement en Iran mais partout ailleurs (…) Son histoire résonne au-delà des frontières». D’un côté, un modèle de courage, qui refuse de faire avec l’injustice ambiante et ses lois absurdes et dangereuses.
De l’autre, deux jeunes femmes qui grandissent dans un pays et une époque en plein changement, et qui, au fil des ans et de leur éducation, se construisent une conscience sociale et politique.
Aujourd’hui jeunes adultes, et engagées au sein du mouvement «Femme, Vie, Liberté» né après la mort de la militante Mahsa Amini en 2022, Mahya et Zahra démontrent dès l’adolescence une défiance envers la majorité conservatrice, symbolisée au sein de la famille par une grand-mère multipliant les remarques désobligeantes, sinon punitives, et une mère largement conformiste.
Dans une séquence forte filmée quelques années plus tôt, vers l’âge de neuf ans, les sœurs enfilent un voile pour couvrir leurs cheveux pour la première fois : un signe de passage à l’âge adulte qui réjouit Mahya et Zahra, mais largement ambigu, puisqu’il s’accompagne, comme le film rend compte au fil des ans, de restrictions toujours plus étouffantes.
Massoud Bakhshi raconte que son film lui a «appris à connaître et à comprendre la prochaine génération» : «Je suis fasciné par l’immense curiosité et la soif d’apprendre et de savoir chez les plus jeunes, leur volonté forte de dessiner un futur meilleur, malgré les difficultés et les désespoirs, et pas nécessairement en fuyant le pays.»
Il précise en outre que les femmes sont le premier moteur du changement en Iran, «pas seulement à cause de leurs grandes espérances, qu’elles expriment avec force et courage, mais aussi grâce à leur prise de conscience» qui crée un véritable «impact conflictuel» qui «agite la société iranienne».
Interrogatoire humiliant
Si les propos du réalisateur de All My Sisters sont vrais même en dehors de Téhéran, alors il faut voir Sara Shahverdi comme une précurseure.
Tout est sous-entendu dans les premiers plans de Cutting Through Rocks, où on la voit réparer la lourde porte de sa maison, toute seule, en maniant une scie à béton. La vie de Sara Shahverdi est une succession d’épreuves, dont elle entend sortir vainqueure à chaque fois – qu’il s’agisse de la maison familiale, que les frères de Sara veulent se partager en forçant les sœurs à céder leurs parts, ou de sa campagne électorale, ou encore en essayant de protéger les jeunes filles du village des décisions désastreuses de leurs parents, à l’instar de Fereshteh, mariée à 11 ans, et que Sara prend sous son aile en espérant apaiser les tensions dans la famille de la jeune fille.
Dans le milieu rural ou dans la capitale, le combat est le même : regagner une dignité et une indépendance, pour soi et pour les autres, alors que le terrain de bataille privilégié est le corps même des femmes.
Chez Sara Shahverdi, cela passe aussi par sa principale passion, très masculine, la moto. Dans la région où elle vit, «la ségrégation de genre est particulièrement stricte», explique Sara Khaki – l’interrogatoire humiliant que Shahverdi subit à la fin du film, durant lequel on questionne ouvertement son sexe, n’est qu’un exemple.
Objet de moqueries et de remarques malveillantes, celle qui aime se balader en deux-roues, veston de cuir et casquette Jeep, devient une incroyable source d’inspiration pour les jeunes femmes – et les hommes, jeunes ou pas, qui réclament du changement.
Surtout après des élections où c’est elle, la seule femme élue dans toute la région, qui a remporté la majorité des voix. Dans le village, «nous entendons dire que l’idée de conduire une moto, pour les femmes, n’est plus un sujet», raconte aujourd’hui Sara Khaki, alors que le mandat de Sara Shahverdi au conseil a pris fin après quatre ans. Et «grâce à elle, davantage de femmes deviennent cheffes de foyer», ajoute-t-elle.
L’observation et les échanges, tout au long de ces années (dix-huit ans de tournage pour All My Sisters, huit pour Cutting Through Rocks), entre les cinéastes et leurs sujets, mènent à une même finalité : l’espoir que leurs histoires deviennent une philosophie à suivre pour le futur.
Mohammadreza Eyni estime que dans un monde rythmé par «les décisions impensables des dirigeants», «nous avons plus que jamais besoin d’histoires sur le leadership».
Pour sa part, Massoud Bakhshi a intégré à son film la «permission» de ses nièces : All My Sisters prend ainsi des airs de film dans le film, avec une scène d’introduction où le cinéaste s’apprête à montrer aux trois sœurs le montage final du film, espérant obtenir leur consentement.
Une demande qui à elle seule fait office de message politique fort, dans un pays où le contrôle est systémique, omniprésent et tentaculaire.
All My Sisters, de Massoud Bakhshi.
Cutting Through Rocks, de Sara Khaki et Mohammadreza Eyni.