Ana Correia da Veiga, première députée cap-verdienne : «Un mandat qui me responsabilise»

Ana Correia da Veiga a fait ses premiers pas à la Chambre des députés sur les bancs de déi Lénk. Une nouvelle étape dans le parcours de cette femme d’origine cap-verdienne dont l’engagement a déjà pris de nombreux visages.

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Ana Correia da Veiga est la première femme noire, mais aussi d'origine capverdienne, à intégrer la Chambre des députés.
Ana Correia da Veiga est la première femme noire, mais aussi d'origine capverdienne, à intégrer la Chambre des députés.

Il y a des gens qui stressent à l’approche de la rentrée. Mais alors qu’elle s’apprêtait à faire la sienne à la Chambre des députés, Ana Correia da Veiga semblait plutôt sereine. «On a reçu l’ordre du jour, je sais ce que j’ai à faire. Ça soulage beaucoup lorsque l’on sait de quel thème on doit discuter.» Assermentée mercredi, la nouvelle parlementaire, issue des rangs de déi Lénk, va pourtant commencer ce jeudi son mandat avec un gros morceau : le débat d’orientation sur les obligations et la responsabilité internationales du Luxembourg. Mais rien n’effraie cette femme de 43 ans pour qui cette arrivée au cœur du pouvoir législatif est avant tout une étape de plus dans son engagement.

Respectant la tradition instaurée depuis les débuts du parti, déi Lénk a décidé de faire tourner les mandats de ses deux députés. David Wagner et Marc Baum vont donc laisser la place à Ana Correia da Veiga et Gary Diderich (lire encadré). Mais cette année, ce passage de relais prend une dimension plus symbolique : la nouvelle élue est la première femme noire, mais aussi d’origine cap-verdienne, à occuper une telle fonction.

Peu de choses la prédestinaient pourtant à intégrer la Chambre. Née au Luxembourg de parents venus du Cap-Vert, Ana Correia da Veiga, aînée de quatre enfants, a connu la jeunesse de nombreux enfants d’immigrés. «On habitait dans un appartement à Hollerich, puis on a déménagé dans une maison à Bonnevoie. On recevait beaucoup notre famille et des amis du Cap-Vert.»

Si ces premières années sont plutôt douces, l’entrée à l’école va tout bouleverser. À l’époque, son jeune âge ne lui permet pas d’y voir du racisme, mais elle ressent déjà du mépris, tant de la part des adultes que de certains élèves. «C’est beaucoup lié à mon enseignante, mais il y a eu aussi du harcèlement de la part de mes camarades.» Dès la troisième année, les choses vont néanmoins s’améliorer même si l’école restera un sujet compliqué, notamment lors du passage en secondaire.

Un engagement précoce

«J’ai complètement raté l’examen d’admission et j’ai été en classe modulaire, se souvient Ana Correia da Veiga. Pendant l’année j’ai fait mes modules et on m’a réorienté dans l’enseignement technique.» Pour elle, les examens ne sont donc pas forcément les outils les plus appropriés pour orienter un élève. Une critique qu’elle décerne d’ailleurs globalement au système éducatif luxembourgeois, plus prompt à pointer les faiblesses qu’à valoriser les forces. En partant à l’étranger, d’abord à Metz où elle passe un diplôme d’accès aux études universitaires, puis à Liège où elle suit des études d’éducatrice spécialisée, elle découvre d’autres systèmes. «Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais l’impression que j’étais plus valorisée et que je réussissais plus facilement dans mes projets en Belgique.» De retour au Luxembourg, elle travaille en crèche et en maison relais avant d’arriver au Service national de la jeunesse. «J’accompagnais des jeunes qui étaient entre formation et travail.»

Dans ce parcours marqué par les discriminations et le manque de considération, l’engagement politique apparaît peu à peu. «Ça a commencé dès l’enfance, j’étais toujours déléguée de classe.» Plus tard, elle rejoint le comité Spencer pour sensibiliser à la violence juvénile et promouvoir la culture cap-verdienne. Lutte contre la xénophobie et le sexisme, soutien des personnes LGBTQIA+ ou handicapées…, la liste des combats s’allonge au fur et à mesure des années. En tant qu’éducatrice, elle est aussi confrontée à la réalité du terrain, rencontre des personnes précaires et perçoit les lacunes des responsables politiques. Il n’en fallait pas plus pour qu’en 2013 sa route croise celle de déi Lénk qui lui propose d’être candidate dans la circonscription Nord. «Pour moi c’était une suite logique parce que je voulais aussi être candidate aux élections sociales là où je travaillais.»

Si elle n’est pas élue à ce moment-là, cela lui donne un peu de visibilité pour s’installer dans le paysage politique. Mais il lui faudra attendre 2020 pour obtenir son premier mandat. Elle reprend alors l’un des sièges de déi Lénk au conseil communal de la Ville de Luxembourg, déjà grâce à la rotation des mandats. «Je dirais que j’ai commis beaucoup de fautes de débutante. J’ai fait avec les moyens et le temps qu’il me restait.» Si elle a beaucoup à apprendre, elle surprend aussi. En prenant la parole quand on ne s’y attend pas et en cassant les codes. Elle découvre également que le poste demande beaucoup de préparation et ne laisse que peu de place à la vie personnelle.

L’engagement politique a toujours fait partie de la vie d’Ana Correia da Veiga qui œuvre depuis de nombreuses années pour le vivre-ensemble.
L’engagement politique a toujours fait partie de la vie d’Ana Correia da Veiga qui œuvre depuis de nombreuses années pour le vivre-ensemble.

Une longue préparation

Dans l’arène politique, où tous les coups sont permis, elle doit subir là encore le racisme et le sexisme. «Ce n’est pas nouveau pour moi, ça fait partie de mon parcours depuis que je suis petite.» Pas de quoi l’arrêter donc. Au contraire, ces comportements lui donnent la force de lutter contre les discriminations sous toutes leurs formes. «Il faut toujours se rappeler ce qu’est le racisme ou le sexisme. Ce sont des moyens pour remettre à leur place des personnes qui essaient de transgresser la classe sociale qu’on leur a attribuée.» Une transgression qu’elle connaît bien et dont elle veut faire profiter un maximum de personnes.

Ce combat, elle compte maintenant le porter à la Chambre des députés. Et pour y arriver, elle s’est préparée au cours des deux dernières années. Elle a quitté son travail d’éducatrice pour devenir attachée parlementaire à la sensibilité politique de son parti. Éducation, enfance, santé, vivre-ensemble… ses thèmes de prédilection sont nombreux et découlent naturellement de son parcours ainsi que de son vécu.

Elle sait aussi que ce mandat revêt une dimension particulière. Si elle cite ses parents comme exemples, puis des rappeurs français ou allemands comme IAM, Diam’s ou Tic Tac Toe qui l’ont aidée à se politiser, c’est elle aujourd’hui qui peut servir de modèle. «C’est quelque chose que je prends au sérieux. C’est un mandat qui me responsabilise envers ma communauté et envers les femmes noires.»

Mandats tournants : une longue tradition chez déi Lénk

La pratique de changer de député en cours de mandature ne date pas d’hier dans le parti de gauche. À l’époque où déi Lénk présentait encore des candidats communs avec le KPL, cela permettait aux deux partis de voir au moins l’un des leurs siéger temporairement à la Chambre. Malgré la fin de cette alliance avec les communistes, la tradition est restée, permettant aux plus jeunes de découvrir la vie parlementaire et de gagner en expérience.

Mais si Marc Baum et David Wagner vont laisser leurs places, ils ne disparaîtront pas complètement pour autant. Contrairement à Myriam Cecchetti et Nathalie Oberweis en 2021, ils resteront présents au sein de la sensibilité politique en tant qu’attachés parlementaires. Une manière pour eux de rester visibles en prévision des futures élections législatives de 2028 tout en se consacrant à leurs autres activités : le conseil communal de Luxembourg pour David Wagner, sa carrière d’acteur et de metteur en scène pour Marc Baum.

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