[Le portrait]
L’école du Nico d’argent
Depuis près d’une décennie, Marseille nous fait cadeau d’un de ses bad boys pour faire flipper toutes les défenses du pays.
Le jeu, c’est sérieux. Et à Marseille, dans ce cœur battant de la ville que sont les quartiers nord, ceux qu’on dit facilement «dangereux», Nicolas Perez, qui a grandi entre La Rose et Château-Gombert, n’avait pas de copains pour une bonne raison : «Nous, là-bas, on appelle ça des collègues!»
L’attaquant de Strassen s’y amuse avec la plus grande application. «Je n’aimais pas l’école, même si je n’étais pas non plus ce qu’on appelle un bad boy.» Ses exercices de maths de l’époque? Il s’amuse à faire des «180», exercices de jongle consistant à faire le tour des surfaces de contact du corps d’un côté à l’autre (pied-genou-épaule-tête-épaule-genou-pied), en comptant les points. Il y a aussi quelques cours d’estime de soi : «On jouait sur du goudron. Au moindre tacle, tu te retrouvais avec la « pizza » sur la cuisse. Alors tu tombais, tu te relevais et tu ne pleurais surtout pas. Il faut montrer que tu es fort.» Voilà pour l’enfance, bercée par les inoubliables spaghettis sauce à l’ail de la maman et, en bande-son lointaine, IAM, le groupe de rap marseillais qui vient tout juste de sortir son mythique album, L’École du micro d’argent.
Changement violent de paysage à l’adolescence… C’est dans une ville de métallurgistes, au beau milieu de la campagne bourguignonne, que le minot va finir de se forger, après avoir été repéré à 14 ans au FC Burel.
Direction Gueugnon, un no man’s land de 5 000 habitants «où il doit y avoir peut-être un feu rouge et… c’est tout», qui préfigure avec vingt ans d’avance, au calme, loin de l’hystérie phocéenne, son actuelle vie thionvilloise avec «vue sur les vaches».
À Gueugnon, il y avait des chasses à l’homme
Pourtant, là encore, c’est en s’amusant qu’il se construit. «On devait cacher les gâteaux qu’on achetait pour ne pas se faire griller par les intendants qui surveillaient notre alimentation. Et puis, c’était génial : c’étaient les profs qui venaient à nous! Mais allez faire cours à vingt gars qui rêvent juste de devenir footballeurs pros…»
Il y a également une anomalie curieuse, sauvage, mais qui fait encore marrer Perez : «des chasses à l’homme». «Les plus jeunes couraient. Les plus grands essayaient de les attraper. Et si tu te faisais prendre… tu te faisais massacrer.» Comment ça, massacrer? «Massacrer, c’est tout.» Avis à tous les défenseurs de BGL Ligue qui se demandent encore, neuf ans après son arrivée, comment arrêter Nicolas Perez, vous réfléchissez de travers : «Aujourd’hui, c’est moi qui m’attaque à eux!» Logique : à 35 ans, c’est lui le grand. Et les petits prennent cher quand ils ne courent pas assez vite.
C’est curieux, l’image qu’on se fait d’une personne. Tout le pays est persuadé que l’homme aux 234 matches et 109 buts, titulaire dans les deux dernières équipes types de la saison, passe sa vie une clope au bec, un verre de bière à la main, façon «rien à foutre de l’hygiène». Alors qu’il fait une sieste d’une heure par jour depuis ses 15 ans et ne s’autorise qu’un petit Ricard seulement les jours de victoire avec l’UNA.
Perez admet qu’il a très vaguement œuvré en amont pour hériter de cette réputation. Ne serait-ce que parce que son année à Amnéville (2012/2013), précédant la signature de son premier contrat pro, à Lille, il l’a menée en «n’étant pas sérieux et en sortant beaucoup». Et parce que sa demi-saison à Martigues (2016), après Lille, a été complètement plombée «parce que je n’étais plus du tout concentré : je reviens dans la région et tous mes potes voulaient boire l’apéro», se marre-t-il encore.
Serait-il trop décontracté et souriant sur la question de l’implication? «Je suis un gars solaire, un kiffeur de la vie. On peut penser de moi que je suis ci ou que je suis ça, mais on ne dure pas jusqu’à 35 ans en n’étant pas sérieux! Et puis, ma femme (NDLR : rencontrée sur les bancs de la maternelle, à l’école Saint-Mitre), Aurélie, veille à ce que je mange bien.» Et qu’il ne planque pas de gâteaux, sûrement…
Aurélie, d’ailleurs, a un peu sauvé sa carrière de joueur en lui vidant la tête au bon moment. C’était il y a dix ans et un tatouage de dollar australien, planqué quelque part sur son corps, atteste de l’aventure. «Nico» vient de sortir de plusieurs grosses déceptions. À Gueugnon, où il a fait des premiers pas remarqués, la famille Vairelles débarque pour reprendre le club et elle est constituée de plein d’attaquants (dont les anciens Dudelangeois Tony et Giovan) qui l’envoient au placard. Puis suite à une saison énorme en réserve du LOSC et un prêt sanctionné d’une montée en D1 belge avec Mouscron, il voit René Girard, coach triple champion de France et qui l’adore, être remplacé par Hervé Renard, futur vainqueur de la CAN, qui débarque avec pas mal d’attaquants africains. Le monde pro se dérobe.
C’est là qu’Aurélie décide de lui changer les idées. C’est parti pour six mois… de road trip en Australie beaucoup et en Thaïlande un peu, qui l’éloigne juste à temps de Marseille : il allait y ranger ses crampons et commencer à bosser. La BGL Ligue ne s’en serait pas relevée : elle aurait été beaucoup moins drôle sans lui.
Je suis un gars solaire, un kiffeur de la vie
Renoncer, c’est aussi ce qu’il allait faire, à son retour. Sauf qu’au même moment, miracle du timing, Pascal Carzaniga (sous les ordres duquel Perez a joué à Amnéville), entretemps devenu coach à Differdange, a vu Omar Er Rafik annoncer son départ. C’est banal, comme conversation téléphonique, mais les moments décisifs d’une vie n’ont pas forcément besoin d’être des sommets d’éloquence. «Il m’appelle et me dit « viens, j’ai besoin de toi ». Je lui réponds « mais coach, je n’ai plus joué depuis un an! ». Il me dit « t’en fais pas pour ça! ».»
Il se passe alors quelque chose d’un peu contre-intuitif. Alors qu’il vient justement de comprendre ce qu’un coach lillois lui a glissé un jour, à savoir que «le travail l’emporte toujours sur le talent», Perez se retrouve à être brillant lors de son essai au FCD03, justement parce que «le talent, ça ne se perd pas!». Et lui en a, c’est indéniable.
Le jour où il doit revenir signer son contrat, le matin du départ, il descend de chez lui et retrouve sa voiture «fracassée et sur des parpaings. On m’avait volé les roues en plus de l’avoir défoncée. Typique de Marseille…» Comme si la ville voulait lui offrir un petit cadeau d’adieu et lui éviter les regrets. Il monte pour un périple interminable en train, signe et change de vie pour de bon.
Perez inscrit 17 buts en 24 matches dès sa première saison, file au F91 et deux ans après avoir taquiné le kangourou en touriste complet, se retrouve à San Siro en Europa League.
Pas la peine de lui poser la question, on sait : il aurait, comme tout minot qui se respecte, aimé vivre ce genre de moment avec l’OM. Forcément. Fatalement, même : «Le Vélodrome, pour nous, c’est un monument historique. L’OM et les Marseillais, c’est une histoire d’amour et même quand ça va pas, même quand on passe notre temps à critiquer les joueurs, qu’on les déteste même, eh bien on reste. On a envie de les quitter, mais on n’y arrive pas. C’est une ville très spéciale. Les gens sont des animaux : impossible pour un footballeur de s’y balader tranquille.»
Emmener son enfant dans les virages fait partie de l’éducation. Son père à lui a désacralisé l’instant quand, alors que le petit Nico avait 6 ou 7 ans, il lui a dit de s’habiller, qu’il «l’emmenait au cirque». Papa a menti, mais au final c’est presque du pareil au même : «On se retrouve devant le stade, où les gens boivent un coup et jouent à la pétanque trois heures avant le coup d’envoi!.»
Aujourd’hui, Nico Perez rêve, comme tout papa marseillais qui se respecte et même si sa ville finit souvent par broyer les footballeurs, que Sandro et Lévann, ses deux garçons, finiront un jour par enfiler ce maillot bleu ciel et blanc. Mais seulement après avoir reçu une éducation loin de la délirante cité phocéenne où, horreur, «les enfants ne font pas la queue pour attendre leur tour de toboggan». Puisqu’on vous dit que le jeu, c’est sérieux.