[Le portrait]
Claudine Miller, meneuse d’hommes
Après deux décennies à développer le foot féminin, l’ancienne internationale luxembourgeoise a renoncé en septembre à un road trip pour coacher les seniors hommes de Merl-Belair. Une rareté, et un succès.
Aussi vrai que les statistiques seraient faites pour être démenties, un poncif dans le milieu du sport, les plans seraient faits, selon certains, pour être modifiés. Ce n’est pas Claudine Miller qui dira le contraire, elle qui s’apprêtait à parcourir l’Europe en camping-car avec son compagnon quand, mi-septembre, les dirigeants du Red Star Merl-Belair lui ont proposé de reprendre jusqu’à la trêve hivernale l’équipe première masculine du club, alors lanterne rouge de son groupe de Division 1 et déjà éliminée par plus petit qu’elle (Biwer, pensionnaire de D2) en Coupe de Luxembourg.
Par goût du challenge, mais aussi par amour d’un club où elle avait signé sa première licence à l’adolescence et dont elle avait passé les quatre dernières saisons à développer la section féminine avant de prendre ce qui devait être une année sabbatique, la technicienne a topé, devenant ainsi la seule coach du Grand-Duché à entraîner des hommes chez les seniors. Une expérience inédite pour elle, mais pas si bouleversante, à l’entendre : «J’ai toujours joué au foot avec des garçons, et j’ai l’habitude de travailler avec des hommes étant donné que j’ai fait mon service militaire et été chargée d’un foyer psycho-thérapeutique pour jeunes adultes en difficulté.»
J’ai eu d’excellents coachs au niveau tactique, comme Carlos Fangueiro, et à ce niveau-là, elle n’a pas à rougir
Sept mois, une prolongation jusqu’en fin de saison – et un nouveau report du road trip – plus tard, il n’est pas usurpé d’écrire qu’elle a transformé l’essai. Et chassé les doutes ayant entouré sa nomination-surprise. «On ne va pas se mentir, il y a eu un peu de scepticisme, assume Roberto Gomes, l’un des capitaines du Red Star cette saison. C’est normal : quasiment tous les garçons ont l’habitude d’être entraînés par des hommes. Mais dès le premier entraînement, on a vu qu’elle avait du vécu, qu’elle connaissait le métier. Dans la qualité des exercices, le positionnement, l’intensité des séances, on a été très agréablement surpris. J’ai eu la chance de jouer en BGL Ligue et d’avoir d’excellents coaches au niveau tactique, comme Carlos Fangueiro, et à ce niveau-là, elle n’a pas à rougir.»
Pourquoi rougirait-elle, d’ailleurs? Certes inconnue de ses joueurs à son arrivée, Claudine Miller n’a, à vrai dire, absolument rien d’une novice. Tombée dans la marmite à cinq ans, un âge où elle jouait «plus avec (sa) balle et (ses) faux revolvers qu’aux poupées», joueuse du Progrès dans les années 80 à une époque où le club niederkornois roulait sur un foot féminin encore confidentiel au Grand-Duché, parmi les premières joueuses appelées dès 2003 chez les Rout Léiwinnen quand Romain Jean en posait seulement les fondations (leur premier match officiel eut lieu en novembre 2006), l’ex-internationale luxembourgeoise revendique près de deux décennies dans le coaching, licence UEFA B à l’appui.
Un coaching qu’elle qualifie elle-même d’«humain, mais avec une structure claire et une ligne directrice précise», une approche mi-«militaire» mi-«pédagogique» qui dit beaucoup de son parcours personnel : elle a exercé les professions d’éducatrice spécialisée, puis d’assistante sociale après avoir effectué son service militaire à Diekirch et en ex-Yougoslavie. Non sans s’être formée durant treize ans en cours du soir après ses journées de travail, faute de diplôme à sa sortie de l’armée, une abnégation qu’elle transpose d’ailleurs volontiers au football.
Rab, pizzas, piscine et enceinte bluetooth
«La vie n’est pas un cadeau, expose-t-elle. Si on veut atteindre un objectif, il ne suffit pas de dire « je le veux ». Il faut s’en donner les moyens, mettre des choses en place. Tu ne peux pas dire « je veux être titulaire » si tu viens à l’entraînement une fois par semaine. Pareil, si tu as des lacunes, il faut faire du rab à côté des entraînements.» En marge des séances d’entraînement, la technicienne de 55 ans propose ainsi «des entraînements individuels spécifiques ainsi qu’un accompagnement et un soutien personnalisés» à ses joueurs, qui l’ont «très bien accueillie» et par lesquels elle s’est d’emblée sentie «acceptée et respectée».
Il faut dire que la méthode Miller, qui accorde selon elle-même «beaucoup de valeur à la communication», a immédiatement séduit au sein d’un vestiaire qu’elle s’est attelée ces derniers mois à unifier à grands renforts de pizzas, repas collectifs et autres sessions de récupération à la piscine. Sur le terrain aussi, «l’équipe est beaucoup plus soudée aujourd’hui, salue Roberto Gomes. Elle met beaucoup l’accent sur le jeu collectif et la notion de bloc équipe : avant de marquer, elle nous a fait comprendre qu’il fallait bien défendre.» Fort de son bloc bas et de son jeu en transition, le Red Star a remonté la pente ces derniers mois, passant de la 16e et dernière place après quatre journées à la 12e, celle de premier non relégable, à huit matches du terme du championnat de D1.
Le sauvetage est encore loin d’être acté (le premier barragiste, Junglinster, n’est qu’à un point, et le premier relégable, Sandweiler, à cinq), mais une telle remontada méritait bien une petite récompense : une enceinte bluetooth, offerte par la coach à ses joueurs pour ambiancer un peu le vestiaire. Mais il y a un temps pour tout, y compris les cadeaux, et la «gentille» mais exigeante Claudine Miller, à l’affût du moindre relâchement, n’a aucune intention d’en faire à son groupe dans la dernière ligne droite. Après la déroute de samedi chez le leader, Remich (7-0), qui a mis fin à une série de quatre victoires, elle a promu cinq U19 dans son groupe, une façon de mettre ses titulaires sous pression mais aussi de préparer l’avenir, la formation des jeunes et leur intégration en équipe première étant «un objectif» du Red Star à court terme.
Un objectif auquel la future pensionnaire pourrait bien apporter son écot à l’avenir, elle qui se définit comme une «formatrice dans l’âme». Après des années à travailler avec des filles, de Diekich à Merl-Belair en passant par Colmar-Berg, trois clubs dont elle a contribué à fonder et développer les sections féminines, la technicienne, emballée par sa première expérience chez les hommes («si j’avais su que c’était aussi génial, j’aurais commencé plus tôt»), dont elle apprécie le côté «plus direct», entend «rester dans le foot masculin», plutôt auprès des jeunes donc. Mais avant cela, il y a une retraite professionnelle, effective en juillet, à fêter, c’est-à-dire un road trip à boucler. Et un maintien à aller chercher.