[Le portrait]

Carlo Cardoni, pièce à convictions

Agressé en marge d’un match U17 en décembre, il est devenu à son corps défendant l’un de ces symboles d’un arbitrage qui doit garder la foi pour continuer.

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Carlo Cardoni n'en fait pas un drame.
Carlo Cardoni n'en fait pas un drame.

Carlo Cardoni sait que «tout le monde rigole de cette situation», mais… la bûche est désormais pièce à conviction. Elle a été saisie et mise sous scellés par les forces de l’ordre au commissariat de Remich, à la suite de son dépôt de plainte du 7 décembre 2025, après une agression perpétrée dans le vestiaire mis à sa disposition au stade Am Brill de Moutfort. La FLF, qui s’est mystérieusement abstenue de condamner publiquement l’agression, lui fournit, en la matière, une assistance juridique gratuite bienvenue.

Cette bûche, LA bûche, a été lancée par un gamin de 17 ans, à qui une procédure judiciaire pend toujours au nez et qui a écopé par le tribunal fédéral de la FLF de 750 euros d’amende et de 10 ans d’interdiction de terrain. «Mais il pourra rejouer après cinq ans. C’est toujours comme ça que ça se passe», évalue la victime. Cardoni, qui n’envisage pas une seule seconde de raccrocher les crampons après cette détestable expérience, a quand même une petite hésitation quand on lui demande ce que cela lui ferait de recroiser son agresseur sur un terrain dans quelques années : «En tout cas, je n’aurai pas envie de discuter avec lui. Quand on attendait la police, on a eu le temps d’échanger et je voyais bien qu’il ne voulait pas du tout assumer son geste. C’est triste.»

L’histoire a déjà fait le tour du pays : c’est pour avoir expulsé ce joueur des Young Boys Diekirch (qui affrontaient l’Entente Syrdall) que Carlo Cardoni a manqué de perdre un œil. En atteste une photo, prise immédiatement après les faits, sur laquelle l’arbitre de 51 ans arbore un visage zébré par une coulée de sang partant de son arcade sourcilière et descendant jusque sous le menton.

Les jeunes, c’est plus dur que la DN

Les détails de cet après-midi, fournis par Carlo Cardoni, nous font entrer bien plus concrètement dans ce qui a été, est et sera malheureusement le quotidien des dizaines d’arbitres qui officient chaque semaine dans les divisions inférieures ou dans les catégories jeunes, arrivant seuls au terrain, repartant seuls du terrain : «J’expulse le garçon. Il me dit « je te retrouve après ». Moi, je suis policier et grâce à ça, en général, j’arrive assez bien à savoir si c’est le genre de menace qu’il faut prendre au sérieux ou pas. Là, à chaud, je me disais que non.» Il avait tort.

J’expulse le garçon, il me dit : « Je te retrouve après »

Assis à son bureau, sur le point de partir après avoir rempli ses obligations administratives de fin de rencontre, Carlo Cardoni entend la porte s’ouvrir à la volée et n’a pas le temps de se retourner qu’il est frappé en pleine face par un objet lancé et qu’il n’a pas vu venir.

Il se lève pourtant immédiatement pour rattraper son agresseur : «Je reconnais la personne qui m’avait suivi sur le terrain après le coup de sifflet final, même si j’étais escorté par un officiel du club. Sweat à capuche lui couvrant la tête et écharpe devant le visage. Là, alors que je le suis dans le couloir, je le vois rentrer dans le vestiaire de Diekirch, qui est encore plein. Il est assis sur un banc quand j’y pénètre, je lui lance « cela aura des conséquences ». Et là il me répond « Je n’ai rien fait, ce n’est pas moi ». Plus tard, leur coach me dira qu’en revenant aux vestiaires, il l’a vue, cette bûche, et qu’il se demandait qui l’avait apportée là et pourquoi.»

Dans la foulée de ce fait divers, un citoyen, Tiago Rodrigues, expédie à la FLF, aux médias, aux députés, une requête pour que soit examinée bien plus à fond la question des violences dans le football luxembourgeois. Lettre morte, pour l’heure.

Carlo Cardoni, qui n’avait jamais eu de problèmes en 15 ans d’arbitrage, détient une partie de la réponse à cette question légitime d’une brutalité endémique. C’est une opinion qu’il s’est forgée sur le tas, en comparant ses quatre années à faire l’adjoint de Laurent Kopriwa et Alex Krüger en DN («avec des coaches qui râlent systématiquement et c’est lassant») à son nouveau quotidien d’arbitre de l’ombre : «C’est bien plus dur de se retrouver sur un terrain avec des jeunes!»

Passé ce constat, l’analyse n’apporte pas grand-chose de nouveau, c’est terrifiant d’évidence : «Chez les jeunes, vous vous retrouvez insulté par des parents en bord de touche, qui croient que leur enfant est le meilleur. Et quand leurs enfants deviennent trop vieux pour que les parents les accompagnent, ce sont eux, tout seuls, qui reproduisent ces comportements sur le terrain.» Le foot dans ce qu’il a de plus banal, quoi. «Non! Seulement à certains niveaux! J’ai aussi arbitré un Swift – Etzella chez les jeunes, en 1re classe, et il y avait beaucoup de respect. Certains sont même venus me serrer la main après le match pour me féliciter de ma performance.» L’autre côté de la médaille.

C’est pour ça qu’il avait commencé l’arbitrage, par «volontariat», dit-il après avoir mis du temps à choisir le mot. Pour que les jeunes aient un encadrement. Et c’est pour eux qu’il veut continuer : «On ne va pas priver tout le monde d’arbitres pour les bêtises de quelques-uns.» Il faut dire que la bûche ne restera pas comme un traumatisme : «Avec mon boulot, j’en ai vu d’autres. Quand vous vous retrouvez face à des accidents mortels de jeunes un soir de réveillon, vous vous rendez compte qu’il y a pire que ce genre de choses.»

Son père a gagné les Coupes 1968 et 1974

Relativiser, c’est ce que les arbitres doivent faire. En fait, ils n’ont que ça, à faire. «Moi, j’ai mon caractère, mais j’imagine que mes petits collègues qui ont 17-18 ans et se retrouvent face à des joueurs de 16 ans qui ont ce comportement… Beaucoup sont lassés. Et beaucoup arrêtent.»

Est-ce que c’était mieux avant? Carlo Cardoni, cousin de l’ancien international multititré de la Jeunesse Manou Cardoni, mais aussi neveu et fils de la fratrie Furyo-René Cardoni («Ils ont gagné deux Coupes ensemble, mais c’est mon père qui courait le plus», rigole-t-il), veut alors convoquer sa petite carrière de joueur en équipe 2 de l’US Rumelange, pour comparer : «J’étais le genre qui embêtait les arbitres en discutant beaucoup les décisions, admet-il. Mais nous, on avait des manières. Jamais une insulte. Jamais une agression. J’ai reçu un seul carton jaune, une fois, contre Käerjeng.»

Les temps changent. Pas lui, assure-t-il. Et mercredi, il a retrouvé le gazon pour un amical entre les dames du Swift et Pirmasens, quand même un peu ému. «Je me demande comment je vais arbitrer? Est-ce que je vais commencer à faire attention à mon comportement? Est-ce que je vais hésiter avant de mettre un rouge?» La pièce à conviction qu’il a reçue sur l’arcade a quand même laissé des traces. Sauf sur ses convictions.

En bref

Carlo Cardoni, né le 2 juillet 1974 (il a 51 ans), est célibataire sans enfant. Ayant intégré les rangs de la police en 1992, il est commissaire en chef à Rumelange, une ville où il a passé le plus clair de sa vie. Il vit depuis quelques années à Dudelange. En tant qu’arbitre, il a officié au cours de plusieurs saisons en tant que juge de touche en BGL Ligue. Selon son estimation, il a dû officier, à la louche, sur plus de 300 matches de football au pays.

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