[Football]
«Au Luxembourg, s’il y a des ventes vers l’étranger, elles se font en partie grâce aux agents»
Représenté par SL Management, le Dudelangeois Ivan Englaro, auteur d’un match fou contre la France espoirs, peut-il partir sous peu pour le monde pro? Une occasion de tâter le terrain avec Rodrigues Kinkani, qui le représente en partie et qui dresse un état des lieux sans concession.
Diogo Monteiro, Arnold Qevani, Vincent Thill, Michael Omosanya… c’est Rodrigues Kinkani et ses associés, qui commencent à se tailler une part du lion parmi les agents capables d’envoyer du jeune Luxembourgeois à l’étranger. Leur dernier poulain à sortir du lot? Le Dudelangeois Ivan Englaro, qui a provoqué une expulsion contre la France espoirs et planté un doublé (3-2) dont on se demande s’il n’est pas le signal qui lui permettrait d’aller voir plus haut. Mais c’est plus lucide et implacable quand c’est l’agent qui le dit….
Ivan Englaro provoque une expulsion et marque deux buts contre la France, il y a un peu plus d’une semaine. Est-ce qu’une carrière peut, aussi, décoller grâce à un match?
Rodrigues Kinkani : Cela peut effectivement changer un peu le cours des choses : maintenant que les clubs l’ont vu jouer, ils peuvent décider d’aller plus loin et de l’observer. Mais pour être tout à fait transparent, je ne connais aucun club professionnel qui recrute sur la seule base d’un match, sous le coup de l’émotion…
Donc, un match, même excellent, cela ne remplacera jamais les datas et un suivi patient et minutieux?
France – Luxembourg, c’est surtout un match de référence pour le Luxembourg! Les clubs professionnels continueront toujours d’observer les performances sur la durée. Les gens s’enflamment autour de ce match, ce qui montre malheureusement, en partie, l’amateurisme du football luxembourgeois. En tant qu’agents, nous ne comptons pas là-dessus. Nous ne nous appuyons pas sur ce genre d’éléments extérieurs. De la même façon, Ivan aurait pu réaliser une mauvaise performance contre la France sans que cela impacte un futur transfert.
Michael Omosanya en est le meilleur exemple. Son potentiel reste énorme et son profil reste très recherché. Avant de partir à l’Olympic Charleroi, il n’était pas dans sa meilleure forme avec la Jeunesse, mais cela ne nous a pas empêchés de le transférer en D2 belge à 26 ans… Si Michael marque 15 buts en BGL, il pourra certainement réitérer l’expérience, car il reste sur les radars de plusieurs clubs qui n’attendent que cela…
Dans une logique de foot business, il suffirait que ces jeunes Luxembourgeois réalisent en D2 belge ou D3 française quelques bonnes performances pour que leur club puisse les revendre
Donc, pour Englaro, qui se dit lui-même que ce match face aux Bleus pourrait servir de détonateur…?
Aujourd’hui, oui, il y a de la curiosité autour de lui, due à ses performances en sélection, et le match contre la France ne nous dessert pas, mais ce n’est pas une vérité absolue. S’il est en sélection, c’est qu’il fait partie des meilleurs milieux au Grand-Duché de Luxembourg, ce qui n’est pas rien. Mais si un club s’intéresse à lui, il commencera à le suivre aussi longtemps que nécessaire avant de se positionner.
C’est dur, donc, de s’occuper de joueurs luxembourgeois, à l’heure actuelle?
Ce n’est pas simple du tout et c’est la réalité malheureusement. Il existe un déficit d’image du football luxembourgeois à l’étranger et les clubs oublient parfois que les agents contribuent fortement à améliorer la visibilité des joueurs locaux auprès des clubs pros.
C’est-à-dire? Quelle est la cote des jeunes Luxembourgeois, à l’heure actuelle?
Le football luxembourgeois reste trop méconnu et, si certains clubs progressent dans la formation, beaucoup d’autres régressent. La plupart s’appuient encore trop sur la FLF en matière de formation. Au Luxembourg, s’il y a des ventes vers l’étranger, elles se font en partie grâce aux agents. On constate que les clubs n’arrivent pas encore à réaliser de véritables plus-values lorsque leurs joueurs attirent l’attention. De l’autre côté, les agents doivent se battre auprès des clubs étrangers pour les convaincre alors qu’il s’agit de joueurs internationaux.
La sélection, c’est la garantie d’être vu. Mais est-ce que cela nous aide vraiment? Cela peut donner un tout petit coup de pouce. Sans plus. Concrètement, et concernant notre agence, si nous nous engageons auprès d’un joueur, c’est avant tout parce que nous croyons pouvoir l’aider à atteindre le haut niveau, qu’il soit international ou non, voire qu’il marque contre la France ou non. Le travail sera fait.
Quand vous effectuez les démarches pour faire passer un jeune Luxembourgeois, vous ne vous occupez que de ses intérêts à lui? Ou pour y arriver, il faut aussi que vous travailliez sur la satisfaction du club luxembourgeois pour optimiser les chances de réussir le deal?
Nous défendons principalement les intérêts du joueur. Cela n’empêche pas un agent de chercher un équilibre qui permette à tout le monde d’y trouver son compte. Et puis, les clubs luxembourgeois connaissent très bien les règles de la FIFA, notamment celles qui concernent les indemnités de formation!
Faut-il en conclure que quand ils reçoivent des joueurs venant de l’étranger…?
Oui, souvent, ils veulent éviter de les payer. Ce qui est normal, car dans tous les cas, leur budget ne permet pas de financer chaque saison ce type d’investissement.
Un club de D2 belge ou de Ligue 3, par exemple, n’a pas forcément les moyens de financer ce type de risque
Mais alors on devrait partir du principe que la gratuité, c’est dans les deux sens, non?
Oui. Concrètement, si un Englaro part à 21 ans, Dudelange peut réclamer les indemnités de formation. Mais, dans ce cas, rien ne garantit que le club intéressé ira au bout de la démarche. Un club de D2 belge ou de Ligue 3, par exemple, n’a pas forcément les moyens de financer ce type de risque.
Comment sont-elles, les conditions posées par le F91 pour le départ de ses jeunes?
Sur le plan financier? C’est du cas par cas. Les dirigeants dudelangeois sont intelligents : ils savent que tous les éléments doivent être cohérents pour que chacun y trouve son compte. Il est dans tous les cas important de réunir les bonnes conditions pour chaque partie. Dans le cadre du transfert de Qevani au RFC Liège, par exemple, le Racing a su faire preuve d’intelligence. Je crois que c’est une étape parfaite et pas trop haute pour lui. Globalement, les choses se passent bien.
Vous semblez être bien implanté en Belgique. Mais quelle serait la destination parfaite pour un Ivan Englaro?
Selon nous, il a un bon profil pour réussir en D2 belge, voire en Ligue 3 française, mais cela dépendra aussi du type de projet qui se présentera. Pour un joueur luxembourgeois, Virton ou Thionville sont des étapes parfaites : la proximité est naturelle et le risque est moindre pour ces clubs. Ces deux clubs recrutent déjà fortement dans les catégories de jeunes au Luxembourg. Pourquoi ne pas le faire au niveau de leurs équipes seniors respectives? D’ailleurs, je pense que cela pourrait attirer des sponsors ou un public transfrontalier supplémentaire.
Dans une logique de football business, il suffirait que ces jeunes Luxembourgeois y réalisent quelques bonnes performances pour que leur club puisse les revendre. Alors oui, vu de l’étranger, un joueur comme Englaro peut représenter un pari pour un club comme Virton ou Thionville. Mais pas davantage que le même type de profil recruté ailleurs, plus loin et qui n’a aucune attache locale. Par exemple, le FC Metz a une stratégie de « trading » avec le Sénégal qui fonctionne bien, mais en contrepartie, cela pose des problèmes identitaires qui reviennent souvent chez les fans du club. Je ne prétends pas avoir la science infuse, mais Thionville pourrait faire la même chose avec le Luxembourg, à une autre échelle, en s’appuyant sur un ancrage local plus fort. Ce serait aussi bénéfique pour l’identification.
On parle souvent des agents de manière négative, mais il faut aussi se rendre compte du travail qu’ils accomplissent
Votre agence gère aussi la carrière de Vincent Thill. Il ne serait pas temps pour lui, vu son aura actuelle, de repasser à l’étage supérieur? Parce que la D3 allemande semble un peu sous-proportionnée pour lui…
Vous l’avez dit, pas moi. Il faut aussi dire que sa carrière a décollé très vite et qu’il a eu la chance de vivre certaines choses extrêmement tôt. Avec toutes les blessures qu’il a connues, il aurait pu s’effondrer. Certains auraient sombré mentalement. Pas lui, alors qu’il a dû faire des choix importants très tôt. Il faut le souligner. Il a été très bien accueilli à Mannheim, qui est un club historique, et la Bundesliga 3 allemande reste un bon niveau pour rebondir, reprendre confiance et retrouver de la stabilité sportive. Il est en fin de contrat, donc j’espère que le temps vous donnera raison l’été prochain… (il sourit)
Bref, c’est là que vous entrez en jeu…
On parle souvent des agents de manière négative, mais il faut aussi se rendre compte du travail qu’ils accomplissent.