Sylvie Krol : «Nous sommes devenus un acteur durable de l’accueil»
Depuis 2016, la structure d’hébergement temporaire pour demandeurs de protection internationale (SHTDPI) de Dudelange accueille les réfugiés qui arrivent au Luxembourg et les aide à s’intégrer dans le pays. À l’occasion des dix ans du foyer, sa responsable, Sylvie Krol, dresse le bilan.
Comment est née cette structure en 2016?
Sylvie Krol : C’était dans le contexte de la crise migratoire européenne de 2015, quand de nombreux Syriens sont arrivés et que plusieurs structures ont été créées au Luxembourg. En octobre 2015, la ville de Dudelange a annoncé, en collaboration avec l’État et la Croix-Rouge, qu’il allait y avoir une structure modulaire qui allait venir ici, sur le terrain de l’ARBED.
La ville a fait une réunion publique pour informer les habitants et on a commencé à recruter des bénévoles en novembre 2015. La convention, elle, a été signée en décembre. La structure a ouvert le 1er mars 2016. Moi, j’ai aussi été embauchée dans le contexte de la crise migratoire et je suis arrivée à la Croix-Rouge en décembre 2015. J’ai participé à l’ouverture du foyer en tant qu’éducatrice et je suis restée quelques mois. Après, je suis allée travailler dans une autre structure en ville avant de revenir ici en 2019 en tant que responsable.
Au-delà de l’hébergement, quelles sont les missions de la SHTDPI?
Nous faisons de l’accompagnement social. Nous aidons les gens à comprendre leurs droits et obligations. Nous les assistons dans leurs démarches administratives, par exemple pour leur expliquer un courrier ou leur permettre l’accès aux soins… Il y a un assistant social et une éducatrice ici pour tout ça. Et puis, nous organisons des activités pour favoriser l’intégration et l’autonomie.
La grande mission du service Migrants et Réfugiés de la Croix-Rouge, c’est d’œuvrer pour que les migrants vivent en dignité, en activant et valorisant leurs ressources. Ça, c’est vraiment notre leitmotiv. Après, nous sommes conventionnés avec l’État qui fixe nos missions, comme par exemple permettre aux personnes de bénéficier d’un environnement propice au vivre-ensemble et au développement de leur autonomie. On oriente aussi beaucoup vers les cours de langue, vers des formations ou des activités. On écoute également beaucoup, ça fait partie de notre travail. Et il y a évidemment la gestion de la structure, faire en sorte que ça reste propre, que les gens s’entendent bien, que les espaces soient respectés…
Quel type de public accueillez-vous?
On a des familles nombreuses, jusqu’à sept personnes, mais aussi des familles monoparentales de trois personnes ainsi que des hommes seuls et des femmes seules. Ce ne sont pas forcément des célibataires, parce que ça peut être des personnes qui sont venues seules et qui sont en attente d’un regroupement familial ou qui ont été séparées lors du trajet. À l’heure actuelle, on a une vingtaine de personnes seules sur les 82 résidents, quatorze hommes et six femmes.
«S’il y a de la discrimination, du racisme, ça ne vient pas à nos oreilles»
Quelles sont les nationalités présentes?
À l’ouverture, c’était surtout des Syriens, des Irakiens et des Afghans. Maintenant, il n’y a plus qu’un seul Afghan, un jeune homme qui était arrivé mineur. Actuellement, on a toujours des Syriens mais un peu moins qu’avant, et on a beaucoup d’Érythréens. Sinon on a aussi pas mal de nationalités isolées, des gens originaires du Soudan, d’Iran, d’Éthiopie, d’Albanie, du Cameroun, de Guinée, du Congo, de Colombie, du Venezuela…
Quelle est la relation avec les pouvoirs publics?
Les élus locaux nous soutiennent, ils sont partie prenante depuis le début. Ils nous valorisent même, puisque la Ville de Dudelange nous a aidés à organiser un événement pour les dix ans. Ils nous soutiennent aussi dans nos projets. Par exemple, l’année dernière, on a obtenu le prix d’encouragement à l’égalité des genres en proposant un projet à la commune. Et ils nous ont financé toute une salle de bien-être pour aider les femmes.
Et au niveau national, il y a aussi des liens avec les élus?
Non, pas à notre niveau, on travaille vraiment localement. Alors, on collabore bien sûr avec l’ONA (NDLR : Office national de l’accueil) pour la gestion de la structure et qui est compétent pour les financements ainsi que pour définir nos missions.
Est-ce que vous avez les moyens suffisants pour accomplir vos missions?
On a les compétences professionnelles et l’expérience nécessaire pour l’accueil des DPI. Mais on doit s’adapter à l’évolution du nombre de personnes. Lors de la signature de la convention en 2015, il était marqué que l’on pouvait accueillir 62 personnes, maintenant on est à 82. Donc on a quand même augmenté notre capacité, on s’est adapté. Et on pourrait monter jusqu’à 93 résidents si jamais il y avait un afflux massif.
Les capacités sont donc encore suffisantes pour le moment?
Ici, oui. J’ai même deux places libres en ce moment qui vont être prises la semaine prochaine. Mais on est quand même bien complets, ce qui n’était pas le cas auparavant même si ça reste correct. Ce ne sont pas des dortoirs. Ici, les gens, ils ont une salle de bains privative, ils ne sont pas plus de trois dans la chambre, ils peuvent cuisiner… On a des grandes salles communes pour pouvoir faire des activités et du soutien psychosocial. On a même une salle de sport.
On a aussi beaucoup de bénévoles qui nous aident. Je dirais qu’en ce moment, on en a une dizaine qui viennent de façon hebdomadaire, sans compter ceux présents aux événements et qui nous accompagnent pour les sorties ou des choses comme ça. J’en ai trois qui viennent pour l’aide aux devoirs, trois autres qui font du soutien en langue. J’ai une bénévole qui vient pour faire du rangement et une autre faisant des activités avec les enfants toutes les semaines. On a même une dame ukrainienne, bénéficiaire de protection temporaire, qui vient montrer à nos dames comment tricoter. Je trouve que tous ces bénévoles, c’est vraiment une force ici. Ce sont des moyens supplémentaires pour nous aider, pour prendre en charge les gens mais aussi pour dynamiser le lieu.
Comment se passe la cohabitation avec les habitants de Dudelange?
On est régulièrement invités à la fête des voisins dans le quartier. Ils nous apportent des dons et on a beaucoup de bénévoles qui habitent à Dudelange. Il y a aussi le comité de quartier qui est venu nous aider pour la fête des dix ans. Pour moi, ça se passe quand même plutôt bien. S’il y a de la discrimination, du racisme, ça ne vient pas à nos oreilles. Je ne suis pas en train de dire qu’il n’y en a pas. Mais en tout cas, les plaintes ne viennent pas jusqu’à nous. En deux ans, on a peut-être eu une seule plainte d’un voisin qui est venu parce qu’un gosse a sonné à sa porte pour s’amuser. Mais c’est des plaintes classiques de voisinage.
Les enfants sont scolarisés dans les écoles du quartier et on a un gamin qui est inscrit au club de foot de Dudelange. On participe à plein d’événements comme la fête des Cultures, on fait beaucoup de choses avec les habitants.
Cela fait aussi partie de l’intégration.
Ça fait complètement partie de l’intégration, oui, de l’inclusion, dans la ville. Je pense que le fait que la commune ait organisé des réunions publiques d’information avant l’ouverture du foyer a favorisé les bonnes relations. Parce que ça a permis de répondre aux questions et peut-être de calmer certaines peurs.
Il n’y a jamais eu de tensions?
Non, ici nous avons des familles qui vivent hyper paisiblement. Parfois, quand je fais visiter le foyer à des partenaires, je leur dis : « Vous voyez, on n’a pas l’impression qu’il y a 82 personnes qui habitent ici. »
Comment a évolué la gestion du foyer?
En 2016, c’était plus une réponse d’urgence, et puis maintenant, nous sommes devenus un acteur durable de l’accueil. Après, ça reste des personnes en situation d’exil, parfois vulnérables, qui sont parfois en grande souffrance et ont besoin de temps pour se remettre debout, loin de leurs racines, loin de leur famille. Les difficultés sont les mêmes, ça reste des gens qui ont besoin d’être écoutés.
Ils ont besoin de temps, d’être respectés, de vivre dans la dignité. D’un côté, il faut un peu se remettre de tout ce parcours difficile, mais de l’autre il faut aussi s’intégrer, en apprenant la langue, en comprenant la culture.
«On est assez démunis pour aider les gens à accéder à un logement»
Certains ont besoin d’un accompagnement psychologique?
Oui, la majorité ont vécu de grands traumatismes et ont besoin de soutien psychologique, c’est clair. Et à ce moment-là, on les oriente vers les structures compétentes. Donc ça peut être le centre de consultation de la Croix-Rouge, qui a été nouvellement agréé, la Ligue de la santé mentale ou même simplement vers les urgences psychiatriques de l’hôpital, ça peut arriver.
La politique européenne est-elle adaptée aujourd’hui aux réalités que vous rencontrez?
L’Europe fixe le cadre, mais la réussite de l’accueil, elle se joue surtout au niveau local. Nous, on s’adapte aux réalités du terrain pour garantir un accueil de qualité aux personnes. À notre niveau, il n’y a pas d’impact de la part des politiques d’immigration.
Quels sont les futurs défis qui attendent la structure?
C’est surtout l’accès au logement. Je trouve qu’on est assez démunis pour aider les gens à accéder à un logement. Alors, on voit qu’il y a des choses qui sont mises en place comme la CLES, la Cellule logement encadrement solidaire, qui a été créée en 2022. Il y a des initiatives qui sont créées, mais il y a un réel besoin à ce niveau.
C’est un problème pour tout le monde et encore plus pour les gens qui n’ont pas de contrat de travail, qui ne parlent pas la langue. Maintenant qu’il n’y a plus besoin d’autorisation d’occupation temporaire (AOT) pour accéder au travail, ce qui était quand même une contrainte, je me dis que probablement les gens vont accéder plus facilement au travail. Et qui dit accès à l’emploi dit peut-être in fine accès au logement.
On se réjouit aussi des futurs projets. À la fête des dix ans, ils ont annoncé qu’une nouvelle structure allait être construite juste à côté, dans le futur quartier NeiSchmelz. On se réjouit de ce type de projets et on espère qu’on y sera associés. Ce sera aussi une structure pour demandeurs de protection internationale, mais qui sera durable, parce qu’ici cela reste du temporaire.