Santé au travail : «On aura besoin de 50 médecins supplémentaires dans les cinq ans»
Pour contrer le manque de médecins du travail, une formation de reconversion spécialement conçue pour les médecins spécialistes en exercice pourrait ouvrir à la rentrée 2027.
Alors que l’Association luxembourgeoise de santé au travail (ALSAT) fête ses 30 ans, ses membres – 200 médecins, infirmiers, psychologues, ergothérapeutes et assistants sociaux – appellent à une prise de conscience face aux défis majeurs qui menacent aujourd’hui leur secteur.
À commencer par la pénurie de médecins du travail : en effet, le pays en compte à peine une centaine pour 533 000 travailleurs, l’emploi intérieur ayant bondi de plus de 30 % en dix ans.
Pour continuer d’assurer leurs missions incluant la prévention des accidents et des maladies professionnelles et le reclassement des salariés, les médecins du travail militent pour davantage de formation et l’adaptation du cadre légal.
Président de l’ALSAT et médecin du travail au sein d’ArcelorMittal depuis 30 ans, le docteur Marc Jacoby fait le point.
Vous déplorez que la santé au travail ne soit pas une priorité politique. Vos récents échanges avec le gouvernement vont-ils dans le bon sens?
Marc Jacoby : Oui, nous nous sentons écoutés. Nous avons pu rencontrer le ministre du Travail, Marc Spautz, il y a quelques semaines, ainsi qu’un représentant de notre ministère de tutelle, la Santé, la ministre ayant été excusée ce jour-là. Nous avons pu faire part de nos préoccupations et de la nécessité d’un appui politique à haut niveau.
On avance ensemble sur certains chantiers, notamment l’évolution de notre métier auprès des travailleurs, dont une grande partie n’a plus de médecin traitant. Les gens se connectent à Doctena et prennent rendez-vous là où il y a de la place. Ce qui nuit au dépistage, aux conseils et au suivi périodique. Une part significative de la prévention passe désormais par nous directement, et c’est encore trop peu reconnu.
Votre profession est sous tension depuis des années. Comment assurer vos missions dans ces conditions?
Il est vrai qu’on est maintenant passé sous la barre d’un médecin du travail pour 5 000 salariés, le seuil fixé par le Code du travail. Ce qui est déjà loin d’être un luxe puisque certains pays européens exigent un médecin pour 3 500 travailleurs seulement.
Nous devons recruter d’urgence 25 médecins supplémentaires, et on aura besoin de 50 nouveaux médecins dans les cinq ans à venir. Or, le recrutement est de plus en plus difficile, partout en Europe. Et avec le peu de moyens dont nous disposons, cela paraît difficilement atteignable.
Que proposez-vous?
Nous militons pour la mise en place au Luxembourg d’une formation de spécialisation en santé au travail, d’une durée de quatre ans, qui interviendrait après les six années du tronc commun en médecine.
En parallèle, notre projet de reconversion, une formation permettant à des médecins spécialistes de se réorienter vers la santé au travail, est bien avancé. Nous avons collaboré dans ce dossier avec l’université et le ministère de l’Éducation nationale, et ce cursus de deux ans, compatible avec une activité en libéral, pourrait ouvrir ses portes dès la rentrée 2027.
Enfin, le cadre légal doit être adapté pour privilégier nos activités à forte plus-value comme les examens de reprise ou le reclassement. D’autres missions, plus secondaires, pourraient tout à fait être confiées à des infirmiers qui seraient spécialisés en santé au travail. Je pense par exemple à des audiométries annuelles ou des tâches administratives, comme au moment de la reprise d’une entreprise par un nouvel employeur. Cela permettrait d’utiliser nos ressources plus efficacement.
Pourquoi le métier n’attire pas plus que ça?
Souvent, les confrères ne savent pas grand-chose de ce que fait réellement un médecin du travail. Toute la diversité de notre profession est largement méconnue. On essaye depuis peu de promouvoir notre spécialité auprès d’étudiants en médecine. La nouvelle génération a tendance à chercher un bon équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle : ça peut être un atout pour nous.
Le monde du travail a profondément évolué ces dernières années. Quelles problématiques avez-vous vu émerger?
Tout ce qui touche à la santé mentale, très clairement. Les gens osent en parler, exprimer un certain mal-être qui peut majorer ou engendrer des problèmes de santé physique. Il n’y a plus de tabou comme avant. J’observe aussi beaucoup plus d’anxiété. Il faut dire que la pression pour plus de productivité s’est accentuée dans tous les métiers, avec un impact sur les salariés. La charge de travail est de plus en plus lourde, et j’observe aussi des problèmes de management et des situations conflictuelles.