Professeurs : «La concentration, ça se travaille, et c’est à l’école de le faire»

Pénurie d’enseignants, délitement de l’attention, système éducatif opaque : les professeurs que nous avons rencontrés voient dans la baisse de niveau des lycéens révélée dans la dernière enquête PISA les conséquences de problèmes déjà connus.

Publié Modifié
«Avec les indicateurs, on ne voit plus où sont les lacunes. C'est devenu de l'à peu près», note Michel Reuter (SEW-OGBL) du lycée technique de Lallange à Esch-sur-Alzette.
«Avec les indicateurs, on ne voit plus où sont les lacunes. C'est devenu de l'à peu près», note Michel Reuter (SEW-OGBL) du lycée technique de Lallange à Esch-sur-Alzette.

Après le choc des résultats de l’enquête PISA 2025 qui place le Luxembourg sous la moyenne des pays de l’OCDE en sciences, en mathématiques et en lecture, nous avons échangé avec des professeurs de lycée sur l’évolution de leur métier et ce qu’ils observent ces dernières années en classe.

«Ces mauvais résultats étaient malheureusement prévisibles», se désole Gilles Everling, le président de l’APESS (Association des professeurs de l’enseignement secondaire et supérieur). «L’enseignement général s’effondre, avec des élèves qui cumulent jusqu’à six ans de retard scolaire par rapport à ceux de l’enseignement classique, faisant du Luxembourg l’un des champions en matière d’inégalités.»

«C’est devenu de l’à peu près»

Pour ce professeur d’informatique au lycée des Arts et Métiers à Luxembourg, cela ne fait aucun doute : l’évaluation en partie basée sur les domaines de compétences fausse le niveau réel des élèves. «La rigueur est sacrifiée au profit de grilles de compétences qui ne sont rien d’autre que des coquilles vides. Au final, on a une illusion d’acquis, mais les élèves ne savent pas lire.»

Un avis largement partagé par Michel Reuter, professeur d’anglais au lycée technique de Lallange et membre du SEW-OGBL. «Quand j’étais élève, l’apprentissage d’une langue était centré sur l’écriture, la lecture, l’écoute et la parole, avec des exercices et des notes chiffrées qui permettaient clairement de voir où on n’avait pas eu les points. Tout ça a été remplacé par des indicateurs. On ne voit plus vraiment où sont les lacunes. Ça donne une image globale, avec un nivellement par le bas. C’est devenu de l’à peu près.»

«Dans ma classe, l’attention est détruite»

Dans son enquête, l’OCDE établit un lien direct entre l’utilisation des écrans par les adolescents et le recul généralisé de leurs compétences. Point qui concerne particulièrement le Luxembourg, où des iPad ont été distribués massivement dans l’enseignement secondaire dès 2018 – avant un premier recul en 2025 – avec un effet dévastateur d’après ces professeurs.

«La capacité de concentration des élèves s’est réduite ces dernières années, c’est clair. J’ai constaté l’effet délétère des tablettes sur une classe que j’ai eue en 3e, puis en 2e : en à peine un an, leur niveau à l’écrit avait baissé. On doit aussi se donner beaucoup de mal pour capter leur attention, mettre du rythme dans la leçon, des images. Parfois, ils posent des questions et n’écoutent même pas la réponse», soupire Michel Reuter.

«Dans ma classe, l’attention est détruite et la tolérance à l’effort intellectuel diminue de plus en plus.»
«Dans ma classe, l’attention est détruite et la tolérance à l’effort intellectuel diminue de plus en plus.»

«Dans ma classe, l’attention est détruite et la tolérance à l’effort intellectuel diminue de plus en plus», déplore également Gilles Everling, qui se sent démuni. «Comment faire cours à 25 élèves dont le seuil d’attention ne dépasse pas deux minutes? On se retrouve face à un mur. Le problème, c’est qu’on les place dans cet environnement qui n’est pas du tout propice au développement, sans parler du fait que l’iPad n’a aucun intérêt dans notre mission de professeur.»

«On doit retrouver l’habitude de lire des textes»

De son côté, leur collègue Raoul Scholtes, professeur de biologie au lycée classique d’Echternach et président du syndicat majoritaire CGFP-Féduse, se veut plus nuancé : «Certains élèves sont concentrés, d’autres moins, comme ça a toujours été. Le manque de concentration est aussi une question sociétale. De nos jours, nous sommes tous habitués à la surstimulation. La concentration, ça se travaille, ça s’entraîne, et c’est à l’école de le faire. On doit retrouver l’habitude de lire des textes, de les comprendre et d’en analyser le contenu.»

Un virage digital qui a bouleversé leur métier. «En tant que professeur, c’est le coup de grâce. On se retrouve relégué au rang d’assistant, on babysitte les élèves sur leur iPad», dénonce ainsi Gilles Everling, qui voit là l’abandon des lycéens moins favorisés, qui ne peuvent compter que sur l’école pour progresser. «Cela aggrave les inégalités.»

«Les critères de promotion posent problème»

De même, ces professeurs se montrent très critiques par rapport à la réforme de 2018 dans l’enseignement secondaire général. Un système qui serait mal compris par les familles et enverrait un mauvais message aux lycéens.

«Aujourd’hui, l’école leur dit qu’ils peuvent passer dans la classe supérieure presque sans effort, donc ils ne voient pas pourquoi il faudrait travailler. D’où la nécessité de remettre l’effort au centre et de fixer des attentes plus élevées», analyse Raoul Scholtes.

«Les critères de promotion posent vraiment problème : on peut passer de la 7e à la 6e avec seulement 20 points sur 60 en français ou en allemand et en mathématiques.» Ces mêmes matières dans lesquelles les élèves ont obtenu un mauvais score PISA.

«Le système est opaque»

Michel Reuter signale un autre souci. «La réforme a rendu le redoublement plus rare en confiant ce choix et celui du niveau (de base ou avancé) à l’élève et ses parents. C’est beaucoup de responsabilités pour la suite et il faut bien connaître le système éducatif luxembourgeois pour avoir toutes ses chances. Or, pour de nombreuses familles, il y a un manque de compréhension. Du coup, en 5e, au pied du mur de l’orientation, des portes restent fermées pour certains élèves. La démotivation des jeunes vient aussi de ce manque de perspectives.»

«Il est nécessaire de remettre l’effort au centre et de fixer des attentes plus élevées», analyse Raoul Scholtes (CGFP-Féduse) du lycée classique d’Echternach.
«Il est nécessaire de remettre l’effort au centre et de fixer des attentes plus élevées», analyse Raoul Scholtes (CGFP-Féduse) du lycée classique d’Echternach.

Même constat pour Raoul Scholtes, de la CGFP-Féduse : «Il faut diagnostiquer très tôt où sont les problèmes, avoir des objectifs clairs et transparents pour les élèves, pour éviter les désillusions aux portes de la 4e. Quand j’étais jeune, c’était simple, si on n’avait pas 30 sur 60, on ne passait pas. Et puis, différents modes de compensation ont été introduits, si bien que, même nous, parfois on s’y perd! Un système peut-il être démocratique si les gens ne le comprennent pas? Je ne dis pas qu’il est injuste, mais il est opaque.»

Avec, là encore, un impact direct sur la mission des professeurs : «Notre rôle a changé. On ne guide plus les élèves, on les informe. La relation qu’on a avec eux est différente parce que le système les pousse à faire leurs propres choix», ajoute Michel Reuter, du SEW-OGBL.

«Cette surcharge qu’ils portent, on la ressent»

Une pression et des désillusions qui pèsent lourd sur les lycéens, leurs professeurs le remarquent. «C’est implicite, mais on voit bien qu’à chaque fin de trimestre, ils sont sur les nerfs, les bagarres se déclenchent plus facilement, les agressions verbales aussi. Toute cette surcharge qu’ils portent, de la société, de la maison, de l’école, on la perçoit», assure Raoul Scholtes.

Son collègue de Lallange abonde dans ce même sens : «On observe une certaine lourdeur sur leurs épaules, des choses qui les tracassent, des difficultés parfois graves au niveau familial. Et puis, il ne faut pas croire qu’ils sont dans leur bulle TikTok. Au contraire, ils sont tout à fait conscients de l’état du monde dans lequel ils évoluent.»

«Il manque 500 professeurs»

Dans ce contexte déjà tendu, la pénurie de professeurs qui touche le pays depuis plusieurs années a désormais des répercussions directes sur les conditions de travail des enseignants et la qualité de l’accompagnement des élèves. En 2025, près de la moitié des lycéens au Luxembourg (45 %) étaient ainsi scolarisés dans un établissement en manque de professeurs (contre 39 % dans l’OCDE).

«Dans le secondaire, il manque près de 500 postes, en particulier en maths et en français. Ce sont les autres professeurs qui comblent les trous, souvent en faisant cours à une classe supplémentaire durant toute l’année», rapporte Raoul Scholtes. «Ça représente une surtâche et engendre fatigue et épuisement. On voit de plus en plus de burn-out parmi les collègues, tandis que certains passent à temps partiel pour alléger leur tâche. Les directions doivent composer avec ça.»

«On fait des heures supplémentaires»

En informatique au lycée des Arts et métiers, Gilles Everling est particulièrement concerné : «On fait des heures supplémentaires et ça représente une charge de travail importante en plus.»

«Dans le secondaire, il manque près de 500 postes, en particulier en maths et en français. Ce sont les autres professeurs qui comblent les trous.»
«Dans le secondaire, il manque près de 500 postes, en particulier en maths et en français. Ce sont les autres professeurs qui comblent les trous.»

Idem pour Michel Reuter au lycée technique de Lallange : «On est amenés à faire beaucoup de remplacements. Je m’y suis moi-même plié durant une année, tandis que deux autres collègues d’anglais étaient aussi dans ce cas. Forcément, ça alourdit notre charge de travail. Certains établissements survivent grâce aux chargés de cours et aux heures supplémentaires. En 2021, on atteignait près de 10 000 heures supplémentaires dans le secondaire. Les mathématiques et le français étant les matières les plus touchées.»

«L’autorité est remise en cause»

De quoi densifier des journées déjà intenses face aux élèves, décrit-il. «La gestion de classe devient de plus en plus exigeante. Les questions de discipline prennent de plus en plus de place, notre autorité est davantage remise en cause, y compris au niveau pédagogique. On fait aussi face à l’augmentation des troubles du comportement. Tout cela devient pesant, sans compter qu’en tant que régent, on doit encore documenter ces faits et en assurer le suivi.»

Gilles Everling (Apess), du lycée des Arts et métiers de Luxembourg, déplore : «Une fois en classe, on se retrouve face à des jeunes qui ne sont pas en état d’apprendre.»
Gilles Everling (Apess), du lycée des Arts et métiers de Luxembourg, déplore : «Une fois en classe, on se retrouve face à des jeunes qui ne sont pas en état d’apprendre.»

Selon le président de l’Apess, le manque de candidats-professeurs serait lié à ces difficultés croissantes dans les classes. «Pourquoi on peine tant à recruter malgré les vacances et le salaire confortable? Parce qu’aujourd’hui, enseigner nous rend malades», tranche-t-il. «Ce métier est une vocation : on se lève chaque matin pour former des êtres humains. Mais une fois en classe, on se retrouve face à des jeunes qui ne sont pas en état d’apprendre. Notre moteur, c’est de voir nos élèves progresser! Si on nous enlève ça, moralement c’est difficile.»

Réunion programmée avec le ministre

Une situation délicate qui oblige les autorités à revoir à la baisse les exigences en matière de recrutement de nouveaux enseignants : «On recrute désormais au niveau bachelor au lieu de master, au détriment de la qualité de l’enseignement», épingle Gilles Everling.

De son côté, le professeur d’anglais Michel Reuter se souvient : «À l’époque où j’ai passé l’examen-concours, seul un candidat sur trois le décrochait. Aujourd’hui, on arrive à peine à réunir assez de monde pour passer l’examen.»

Une réunion est prévue ces prochaines semaines entre les syndicats d’enseignants et le ministre de l’Éducation nationale avec PISA comme unique sujet à l’ordre du jour.

Powered by Labrador CMS