Ask for Angela veut «mettre un coup de pied dans la fourmilière»

Créée il y a quelques mois seulement, Ask for Angela veut déjà bousculer les habitudes en matière de prévention des violences contre les femmes. Rencontre avec celles qui portent cette jeune ASBL.

Publié Modifié
Perrine Zolver (à g.) et Terri Allington (à d.) seront en tête du cortège vendredi soir pour la marche symbolique dans les rues de Luxembourg.
Perrine Zolver (à g.) et Terri Allington (à d.) seront en tête du cortège vendredi soir pour la marche symbolique dans les rues de Luxembourg.

Elles n’ont pas encore (vraiment) de local (lire l’encadré ci-dessous), travaillent beaucoup depuis chez elles et organisent leurs réunions dans le café d’une salle de sport. Les membres de l’association Ask for Angela n’en sont encore qu’aux prémices, mais elles ont déjà réussi à s’installer dans le paysage luxembourgeois et, surtout, ont bousculé les codes.

A sa tête, Terri Allington, Britannique installée au Luxembourg depuis 2014. Son parcours n’est pas celui d’une militante professionnelle : elle travaillait dans les services financiers avant de se lancer dans cette aventure.

L’idée lui est venue en découvrant un documentaire consacré au dispositif britannique Ask for Angela. Surtout, elle a été frappée par sa banalisation outre-Manche : lorsqu’elle retournait au Royaume-Uni, elle retrouvait le dispositif dans de plus en plus de bars et de lieux de vies nocturnes. Une image très contrastée par rapport au Luxembourg.

«Chaque pub l’avait là-bas», raconte-t-elle. Et derrière cette observation se cache une motivation très personnelle : «J’aurais aimé que ce dispositif existe quand j’étais jeune aussi», explique-t-elle, en évoquant les commentaires et comportements déplacés auxquels elle-même a été confrontée. Comme tant d’autres femmes, toutes générations confondues.

Un travail de prévention

L’ASBL a officiellement été créée au début de cette année au Luxembourg. «Le 2 février très précisément», lance fièrement la porte-parole, Perrine Zolver. Mais ses fondatrices ne veulent pas se présenter comme celles qui seraient venues combler les lacunes d’un mouvement féministe qui n’aurait rien fait jusqu’ici.

«Ce n’est pas qu’il manquait quelque chose», explique ainsi Perrine. «Mais beaucoup de structures interviennent après les violences, sont concentrées là-dessus. Nous, nous voulons davantage travailler sur ce qui peut être fait avant, en amont. Il n’y a pas assez de choses pour prévenir», résume-t-elle.

Ask for Angela veut donc se positionner comme un acteur complémentaire, davantage tourné vers la prévention. Une distinction importante pour comprendre l’association qui se revendique bien féministe, mais refuse de se limiter à la question des violences domestiques. «L’association est pour tous», rappelle Perrine Zolver, tout en rappelant que les femmes restent majoritairement victimes de violences.

Interpeller… et convaincre

Ce qui distingue peut-être le plus la jeune association, c’est son ton. Sur les réseaux sociaux, comme dans ses prises de parole, Ask for Angela assume une communication plus directe que celle généralement employée par les structures institutionnelles, mais parfaitement assumée.

«On veut vraiment mettre un coup de pied dans la fourmilière», revendique ainsi Perrine Zolver. Et pas question, selon elle, de rester diplomatique en permanence : «Parfois, il faut vraiment dire ce qu’on a sur le cœur et avoir un langage un peu guerrier», glisse-t-elle en souriant.

À ses côtés, Terri Allington acquiesce. Pour elle, cette façon de parler traduit aussi un certain ras-le-bol : «La politesse, ça va bien un moment. Il faut quand même aussi se faire entendre et montrer que trop, c’est trop, ça suffit.»

L’objectif n’est toutefois pas de déclarer la guerre aux institutions ou au gouvernement. «Nous sommes là à la fois pour les interpeller, mais aussi les convaincre. Nous avons un pied dans les deux», synthétise Perrine Zolver.

Je pense que c’était sous-jacent et qu’on n’en parlait pas assez

Ce vendredi 2 octobre, Ask for Angela va franchir une nouvelle étape, en organisant pour la première fois une marche, sous le slogan «Les femmes devraient pouvoir marcher sans avoir peur». L’objectif est clair : dénoncer les conseils régulièrement adressés aux femmes pour éviter les agressions : changer de rue, adapter sa tenue, ne pas rentrer seule, emporter un sifflet ou un autre moyen de défense…

«On en a marre que ce soit aux femmes d’être responsables de leur sécurité», revendique Perrine Zolver. Pour l’association, la responsabilité doit être déplacée vers ceux qui commettent les violences.

Lire aussi notre édito ➡️ N’oublie pas ton kit, ma fille

Alors ce vendredi soir, elles vont marcher, en plein cœur de la capitale, durant une heure. Le choix d’une marche relativement courte est lui aussi assumé. Terri Allington explique vouloir permettre au plus grand nombre de participer. «C’est vraiment un jeu de chiffres», estime-t-elle. En clair : plus il y aura de personnes dans la rue, plus le message envoyé sera fort.

La manifestation intervient dans un contexte où les violences sexuelles se multiplient dans l’espace public luxembourgeois ces derniers mois. Pour Ask for Angela, les événements récents ont contribué à rendre visible un phénomène qui, selon ses membres, existait déjà auparavant, mais dont on parlait trop peu jusqu’ici.

«Je pense que c’était sous-jacent et qu’on n’en parlait pas assez», estime Perrine Zolver. L’agression d’une femme dans la Grand-Rue, fin août, aurait constitué un «déclic» pour une partie du public, selon elle.

«Nous sommes encore au tout début»

La jeune association entend donc désormais sortir progressivement des bars et restaurants, où son dispositif est déjà implanté. Elle souhaite notamment travailler avec des salles de sport et poursuivre son expansion dans les festivals. Elle regarde aussi au-delà des frontières, vers la Belgique et d’autres pays européens.

À plus long terme, Terri Allington voit même le Luxembourg comme une sorte de plateforme européenne pour Ask for Angela. Son ambition : harmoniser les formations et les pratiques entre les différents pays, plutôt que de voir chaque ville ou commune recréer son propre dispositif. «Dans cinq ans, j’espère que nous serons comme un hub européen pour Ask for Angela», rêve-t-elle.

En attendant, l’association reste une petite structure qui apprend encore à fonctionner et souhaite désormais intégrer le Conseil national des femmes du Luxembourg (CNFL). Petite Angela deviendra-t-elle plus grande prochainement? Affaire à suivre.

À Esch, un local en attente de rénovation

Il y a près de deux ans, Terri Allington a acheté un vaste local rue Dicks, à Esch-sur-Alzette. Elle rêve d’y créer un «espace de coworking inclusif», accessible notamment aux «personnes neurodivergentes ou en situation de handicap sensoriel», mais aussi d’y installer le siège de son association Ask for Angela.

Pour l’heure, le bâtiment reste à l’abandon. Lors de notre visite, les travaux à réaliser apparaissent considérables : des ouvertures béantes dans les murs, pas d’électricité et des espaces qui nécessitent une rénovation en profondeur.

Terri Allington nous explique avoir perdu patience après des mois de démarches auprès de la Ville. Elle déplore des demandes administratives qu’elle juge parfois «absurdes» et des délais de réponse pouvant atteindre «six mois». À force d’attendre, elle confie désormais douter de pouvoir mener son projet à bien.

Contactée par nos soins, la Ville d’Esch-sur-Alzette livre une autre lecture du dossier. Elle confirme avoir échangé avec Terri Allington au sujet d’Ask for Angela, un projet qu’elle trouve «intéressant», et précise que le bâtiment est «soumis aux règles d’urbanisme».

Une déclaration de travaux pour des rénovations a été déposée en février 2025, puis une demande d’autorisation de construire pour des travaux plus importants en octobre 2025. Selon la commune, le projet présenté ne pouvait pas être autorisé en l’état, car il «ne respectait pas les règles applicables en matière de profondeur de construction».

La Ville affirme que les plans transmis depuis lors «ne tiennent toujours pas compte des adaptations demandées» et que le dossier reste donc «en attente de plans adaptés et des informations nécessaires à son instruction».

Elle récuse ainsi l’idée d’un blocage visant spécifiquement l’association : «Il n’y a pas de blocage spécifique lié au projet « Ask for Angela ». Le dossier du bâtiment doit simplement être traité dans le respect de la réglementation urbanistique en vigueur.»

La commune ajoute rester «naturellement ouverte au dialogue avec Mme Allington concernant son projet associatif».

Powered by Labrador CMS