Alexandra Oxacelay : «Que cet été permette d’en faire plus»

Adaptation des horaires, manque d’infrastructures et hausse de la précarité : la directrice de la Stëmm vun der Strooss, Alexandra Oxacelay, revient sur la gestion d’un été exceptionnel qui a révélé un manque général de moyens.

Publié Modifié
Mobilisée en urgence afin d'allonger ses horaires d'ouvertures, la Stëmm a su faire face à la canicule, se réjouit Alexandra Oxacelay, la directrice.
Mobilisée en urgence afin d'allonger ses horaires d'ouvertures, la Stëmm a su faire face à la canicule, se réjouit Alexandra Oxacelay, la directrice.

Face à la canicule survenue en juin, la Stëmm vun der Strooss a allongé les horaires d’ouverture de ses restaurants sociaux et a adapté ses infrastructures en urgence en réponse à la demande du gouvernement adressée à tous les acteurs sociaux.

Ce dispositif inédit illustre le caractère exceptionnel d’une période estivale dont les chaleurs ont mis à mal les personnes sans-abri notamment.

Alors que l’association célèbre ses 30 ans d’existence sur fond de crise sociale grandissante, sa directrice, Alexandra Oxacelay, espère que cette crise estivale permettra d’obtenir plus de moyens pour lutter contre la pauvreté.

Comment avez-vous terminé cet été marqué par les chaleurs et l’allongement de vos horaires face à la canicule?

Alexandra Oxacelay : C’est pour les gens dehors, pour les gens vulnérables, que cela a été compliqué. Pour nos équipes, nous sommes habitués à des situations extrêmes ou des situations difficiles. Nous nous adaptons en permanence.

C’était logique que nous restions ouverts plus longtemps, on ne se posait même pas la question. Pour nous, c’était logique, nous ne pouvions pas faire autrement. Dès que le ministère nous a dit d’ouvrir, nous étions prêts et nous aurions pu tenir plus longtemps s’il le fallait.

En revanche, je voudrais saluer la mobilisation des ministères de la Santé et de la Famille afin que les associations accueillent davantage de gens. Est-ce que c’était dû à ce monsieur qui est décédé dans la rue? Est-ce que c’était un coup d’une fois? Je ne sais pas.

En tout cas, cela veut dire qu’il y avait un vrai problème et cette réactivité est, elle, positive. Comme en témoigne le fait de nous dire que nous allions pouvoir installer des climatiseurs.

Je trouve que ce n’est pas un luxe dans un endroit (NDLR : le restaurant de Hollerich) où l’on accueille 350 personnes en moyenne chaque jour, tout en sachant que ce sont des personnes qui ont des problèmes de santé. Leur offrir un cadre minimum de dignité, c’est la moindre des choses.

Avec l’allongement de vos horaires durant la canicule, avez-vous constaté une hausse de la fréquentation?

Oui, légèrement, mais les gens ne restaient pas. Nous avons étendu nos horaires, mais il faisait tellement chaud dans les restaurants, dans les centres d’accueil, que les gens ne venaient que prendre un sandwich, prendre une douche, se ravitailler en eau ou nous parler un peu.

Toujours est-il que les gens étaient très reconnaissants que nous soyons là pour eux. C’est vrai que cela n’a rien changé à leur situation, mais c’était le fait d’être là et de pouvoir intervenir au cas où.

À Hollerich, l’extension était pleine de gens qui se reposaient. À Esch et Ettelbruck, comme il n’y a pas de possibilité de se reposer, les gens ne faisaient qu’entrer et ressortir immédiatement.

Globalement, c’était donc plutôt calme. Et puis, il y avait quand même beaucoup d’associations qui étaient ouvertes en même temps et qui accueillaient aussi des gens.

La mort d’un sans-abri le 20 juin dernier, possiblement décédé d’une hyperthermie selon le ministère de la Justice, a-t-elle choqué les gens dans la rue?

Personnellement, je n’ai rien entendu venant des gens et ce n’était pas quelqu’un qui venait chez nous. Je ne sais pas si sa mort a ému les autres sans-abri.

Pour eux, les morts dans la rue ou les morts tout court, cela fait malheureusement partie de leur quotidien. Peut-être que certains se sont indignés, mais je n’ai pas eu ces échos.

Cet été a-t-il mis en lumière des besoins d’investissements, notamment pour répondre à la forte demande portant sur l’accès à une douche? Que faudrait-il en plus?

Tout, il nous faudrait tout en plus. Il faut plus de toilettes, plus de douches, plus de lits, plus de soins médicaux. Et ce que nous offrons de 11 h 30 à 15 h 30, du lundi au vendredi, il faudrait l’offrir de façon continue et jusqu’au dimanche.

Il faudrait étendre les heures d’ouverture partout. Si nous ne voulons pas que les gens restent dans la rue, il faut leur proposer quelque chose. Et ce quelque chose, c’est un endroit où se retirer et un endroit pour les sans-abri où ils sont en sécurité, car la rue est dangereuse.

Il faut aussi plus d’endroits où ces personnes puissent travailler. Ces gens sont là, donc il faut agir. Fermer les yeux et espérer qu’ils vont partir parce qu’on ne leur propose rien, aucune alternative, je ne pense pas que cela puisse marcher.

Ce que nous proposons, c’est toujours plus que certains pays, donc les gens quitteront toujours les endroits où ils n’arrivent pas à trouver ce dont ils ont besoin, dans l’espoir de le trouver ailleurs. Si nous étions à leur place, nous ferions pareil.

Les gens étaient très reconnaissants que nous soyons là

Max Hahn, le ministre de la Famille, des Solidarités, du Vivre ensemble et de l’Accueil, a écarté l’idée de lancer une « Summeraktioun » face aux fortes chaleurs de l’été. Qu’en pensez-vous?

J’espère tout le temps que nous arriverons à dire l’évidence : « Ce que nous avons ne suffit plus, nous devons diversifier et développer nos offres ». C’est pour cela que j’ai trouvé tellement positif que les deux ministères réagissent si rapidement.

Sinon, que l’on soit dans des conditions extrêmes en hiver ou en été, ce n’est pas une question de températures, mais de droits de l’homme. Les gens ont le droit à un travail, d’avoir un toit sur la tête, d’avoir accès aux soins médicaux, de pouvoir prendre une douche.

C’est inacceptable qu’il y ait des gens qui passent leur vie dehors. Les gens restent libres de vouloir, ou non, dormir dans un centre d’accueil, mais, cet été, ils n’ont même pas eu la possibilité de se poser la question. Il n’y a pas d’endroit, il n’y a pas assez de lits.

Au-delà d’une Summeraktioun, Alexandra Oxacelay plaide pour une structure d’hébergement ouverte toute l’année.
Au-delà d’une Summeraktioun, Alexandra Oxacelay plaide pour une structure d’hébergement ouverte toute l’année.

Qu’une structure comme la Wanteraktioun soit ouverte toute l’année, je n’attends que ça. Mais je comprends les politiques, puisque certains craignent que cela attire plus de gens et parlent de « tourisme social ». C’est un sujet tellement épineux que celui de l’immigration.

Cependant, nous ne ferons jamais assez dans ce domaine-là. Il y a des problèmes que nous n’arriverons jamais à résoudre. La toxicomanie, la maladie mentale ou la pauvreté sont des phénomènes qui ont toujours existé, mais c’est nouveau au Luxembourg.

Nous n’étions pas habitués à voir cette misère. Cela a explosé tellement rapidement, personne ne l’avait vu venir. Il y en a de plus en plus dans la rue, dans les entrées de parking ou des résidences, et certains se réfugient même dans les bois.

Ce n’était pas comme cela quand j’ai commencé à travailler en 1998. Avant, je connaissais les gens, je connaissais les visages, les prénoms et où ils allaient. Aujourd’hui, c’est à la chaîne…

Et ce que l’on voit aujourd’hui, ce n’est que la pointe de l’iceberg. Nous ne voyons pas derrière les portes des familles mal logées, des mamans monoparentales qui risquent l’expulsion ou qui sont expulsées. La police nous contacte et nous demande si nous avons des lits, mais nous n’en avons pas.

Est-ce que ce serait du déni de la part des politiques, qui ne veulent pas voir et admettre ces problèmes? Qu’est-ce qui bloque pour faire davantage?

Je pense tout de même qu’ils font ce qu’ils peuvent. En tout cas, je ne voudrais pas être politicien, car ils sont tiraillés : ils ont besoin de plaire aux électeurs pour être réélus, mais nous avons besoin de mettre en place des choses qui ne plaisent pas à tout le monde.

Et puis, nous ne pouvons pas cracher dans la soupe qui nous nourrit. C’est plus facile d’être une association et de critiquer que d’être au ministère de la Santé ou de la Famille.

Je dois dire qu’au Luxembourg, je trouve que nous sommes très forts lorsqu’il faut agir rapidement. À partir du moment où il y a une volonté politique, cela peut aller très vite.

C’était le cas lorsque l’Abrigado (NDLR : centre d’aide aux toxicomanes à Bonnevoie) a été mis en place. L’année précédente, l’armée, le ministère de la Santé, le ministère de la Famille et les associations se sont mis autour d’une table et en une semaine, nous avions tout organisé. Un peu au pied levé, nous avons ensuite ouvert le pavillon avec 22 lits de l’armée et cela dure encore.

J’ai donc espoir que cet été permettra d’en faire plus. J’ai espoir après cette mobilisation des associations, après que le gouvernement a mis à notre disposition un budget, nous a fait confiance et nous a laissé la liberté de mettre en place ce que nous pouvions proposer.

C’est plus facile d’être une association et de critiquer

À Ettelbruck, le restaurant est souvent plein. Avez-vous des projets d’extension dans le Nord ou ailleurs?

Oui, à Ettelbruck, ce n’est pas difficile de faire le plein, car c’est tellement petit, nous n’avons même pas 20 places assises. Et nous essayons d’agrandir depuis au moins deux ans.

Nous avons envoyé des courriers à droite et à gauche et nous avons rencontré la ministre de la Santé, qui nous a dit qu’elle allait voir avec l’administration des Bâtiments publics. Mais il n’y a pas de place. Et puis, quelle commune accueillerait la Stëmm à bras ouverts? C’est toujours bien, mais surtout pas près de chez soi.

Par contre, je peux vous annoncer que nous allons pouvoir agrandir le restaurant à Esch. Le 13 septembre, il y aura une fête dans les locaux actuels, puis nous allons fermer pendant une semaine afin de déménager, mais la distribution des repas se fera toujours par la fenêtre. Nous allons ensuite rouvrir le 19 septembre à la nouvelle adresse, dans des locaux loués et refaits par la Ville.

J’espère la même chose pour Ettelbruck. C’est long, mais dans ce domaine, il faut être patient et persévérant. C’est difficile parfois, mais nous n’avons pas le choix, et taper sur tout le monde ne fait pas avancer les choses.

La fin de l’été approche, comment se passe cette période pour vous? Vous commencez déjà à préparer l’hiver?

Pour nos bénéficiaires, nous essayons de faire notre maximum, comme tous les jours et toutes les saisons. Au niveau des équipes, il y a des congés après l’été, les gens se reposent, les agendas sont plus libres, même s’il y a tout le temps du travail.

Sinon, nous fêtons cette année les 30 ans de la Stëmm, malheureusement, et nous avons envie de lancer une action de sensibilisation à l’automne.

Ce sera pour montrer qu’il y a un problème, pour mettre de la pression, pour sensibiliser et pour être entendus et obtenir plus de moyens, dans l’espoir que les choses changeront.

Vous avez encore besoin de faire beaucoup de sensibilisation?

Oui, il le faut. Il y a quand même énormément de gens qui nous disent : « Ah bon, il y a des sans-abri au Luxembourg? » Tous ceux qui travaillent au Kirchberg découvrent un autre monde quand ils viennent ici (NDLR : à Hollerich).

Pareil pour des gens qui habitent dans le nord du pays. Il y a des jeunes dans les écoles ou lycées dans le Nord qui nous regardent les yeux grands ouverts quand on leur raconte certaines choses. Parce que lorsqu’ils viennent en ville pour la Schueberfouer, ils ne passent peut-être pas par la gare.

À la naissance de la Stëmm, l’idée du lieu de rencontre était d’en faire un endroit où des gens qui ne vont pas bien ont la possibilité de rencontrer des gens qui vont bien. Pour qu’il y ait un échange, pour qu’il y ait cette inclusion.

Maintenant on ne le dit plus, parce que nous n’avons déjà pas assez de place pour ceux qui ne vont pas bien. Et quand j’entends des gens qui disent qu’ils profitent du système, il suffit de voir les gens qui viennent à l’heure de midi pour savoir que ce ne sont pas des profiteurs.

Et puis, cela me gêne que certains se sentent agressés par la présence d’une personne pauvre. Comment on peut se sentir agressé par une personne qui va mal? Certains commettent des incivilités, mais il ne faut pas les mettre tous dans le même sac. Il y a beaucoup d’intolérance que je ne comprends pas.

Repères

État civil. Née le 22 janvier 1972 à Luxembourg, elle est mère d’un garçon.

Formation. Elle obtient une licence en journalisme et communication à l’Université libre de Bruxelles (ULB) en 1996.

Journalisme. Débuts professionnels en freelance dans les médias : radio 100,7, RTL-TVI, Le Républicain lorrain, L’Avenir, la radio DNR et Forum.

Stëmm vun der Strooss. Elle rejoint l’ASBL en avril 1998, deux ans après sa création, pour concevoir et lancer le journal de l’association fait par et pour des sans-abris. Elle anime également un atelier de réinsertion professionnelle, avant de prendre la direction générale en 1999.

Distinction. Actrice majeure de l’action sociale au Grand-Duché depuis une trentaine d’années, elle est nommée chevalier de l’Ordre du Mérite civil et militaire d’Adolphe de Nassau par le Grand-Duc Henri en juin 2025.

Powered by Labrador CMS