À ArcelorMittal, «des collègues ont peur de se mettre en arrêt maladie»

ArcelorMittal convoque à des entretiens les salariés jugés trop souvent malades. Un ouvrier s’insurge contre les possibles conséquences sur la sécurité dans l’entreprise d’une telle politique. Il témoigne.

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«On ne nous propose pas une aide pour améliorer les choses. Non, ce sont tout de suite des reproches et des menaces», s’insurge notre témoin.
«On ne nous propose pas une aide pour améliorer les choses. Non, ce sont tout de suite des reproches et des menaces», s’insurge notre témoin.

Douze jours. À ArcelorMittal, c’est parfois le nombre de jours d’absence ou d’arrêt maladie sur une période d’un an qui suffisent pour vous conduire dans un bureau où parfois jusqu’à trois de vos supérieurs vous font face de façon peu amène. Là, souvent, pas de salutations, pas de bonjour. On y lance des «on va te changer de poste», «on va te mettre dehors si tu continues».

Les propos sont clairs, directs. Ces récits d’entretiens, le témoin qui nous les a révélés, salarié à ArcelorMittal Belval-Differdange, en a entendu beaucoup ces derniers mois. Car, oui, la chasse aux arrêts maladie est ouverte chez le sidérurgiste, ou plutôt elle continue.

L’OGBL avait organisé en novembre 2023 un piquet de protestation devant l’usine de Differdange pour s’insurger du licenciement de quatre salariés au motif qu’ils «étaient trop souvent malades». Depuis, peu de choses ont changé. L’absentéisme atteint-il des sommets dans cette entreprise ? Cet absentéisme perturbe-t-il gravement le fonctionnement des équipes de travail ? Nous n’en saurons rien, car ArcelorMittal s’est contenté d’une communication minimale en réponse à nos questions.

Notre témoin, que nous appellerons Ernest pour préserver son anonymat, entend s’exprimer par souci de deux éléments qui lui tiennent à cœur : le respect des droits des travailleurs et la préservation de la sécurité de ceux qui, chaque jour, affrontent un environnement rempli de dangers, comme en témoignent les accidents du travail mortels survenus à ArcelorMittal en 2024, 2019, 2018, 2016, 2012, 2010 et 2008.

Lettre de sensibilisation à l’absentéisme

Ernest a fait une statistique à la louche. Il travaille depuis quelques années pour le géant de la sidérurgie, qui comptait 3 520 salariés en 2025. Il y connaît une soixantaine de salariés. Parmi eux, une vingtaine de personnes ont affronté le pénible entretien quasi disciplinaire évoqué au début de cet article en raison en général d’une quinzaine de jours d’absence sur une année. Soit un tiers de ses connaissances! Les mailles du filet sont donc très serrées.

À l’issue de l’entretien, le salarié est invité à signer une «lettre de sensibilisation à l’absentéisme», formule qui désigne une véritable lettre d’avertissement. Quand les mots «convoquer à un entretien préalable à une éventuelle mesure disciplinaire» figurent sur ledit papier – nous avons vu ce document -, celui-ci ne laisse aucun doute sur la menace qui plane et le salarié qui sort de l’entretien, selon Ernest, n’en mène pas large et «se remet en question», malgré la légitimité de ses absences.

Et c’est bien ce qui suscite la colère de cet ouvrier. «On ne nous demande pas, par exemple, si nos absences sont la conséquence d’un problème dans notre vie personnelle. On ne nous propose pas une aide pour améliorer les choses. Non, ce sont tout de suite des reproches et des menaces. Mais ces absences, c’est parce qu’on en a besoin et qu’on y a droit!»

L’absentéisme désigne des absences fréquentes ou habituelles du salarié au travail, qui sont injustifiées et souvent excessives qui, de manière répétée, deviennent une source de problèmes organisationnels pour les collègues et les employeurs. Et c’est un motif valable de licenciement.

Ernest nous dit que, dans son secteur en tout cas, «les gens, quand ils sont malades, s’absentent plusieurs jours pour se soigner et c’est tout à fait gérable pour l’organisation du planning par le contremaître». Ceux qui s’absentent sans prévenir une journée par-ci par-là pour leur convenance personnelle, perturbant effectivement le service, sont peu nombreux et mal vus par leurs collègues et ils sont en général «sanctionnés» en étant affectés à leur retour à une tâche ingrate. «Des ouvriers comme ça, il y en a deux-trois à ma connaissance, pas plus.»

Une chose est sûre pour Ernest, cette politique a une conséquence très visible : «Des collègues ont peur de se mettre en arrêt.» Sur quelle base l’affirme-t-il ? «Certains, je les connais depuis des années, quand ils ne vont pas bien, je le vois tout de suite. Ils y vont à reculons. Ou bien ils demandent des coups de main inhabituels. Il y en a même un qui était venu malade et qui n’a pas eu le temps d’arriver aux toilettes pour se soulager!»

Le problème, note Ernest, c’est que ces salariés-là doivent évoluer dans un environnement où les conditions sont éprouvantes et où le danger rôde. Masse qu’une maladresse peut faire s’abattre sur un genou ou une tête, pont roulant manipulant d’énormes charges comme une cage de laminage à côté ou au-dessus des ouvriers, palplanches brûlantes… Lui-même n’était pas loin il y a quelques années quand un de ses collègues est mort, littéralement écrasé par des poutrelles.

Une règle d’or : venir en forme au travail

Pour affronter tout cela, être en pleine possession de ses moyens est la moindre des choses. Et c’est ce qui indigne Ernest, qui pointe une hypocrisie de son employeur : «On nous demande de respecter dix règles d’or en matière de sécurité. La première, c’est de venir en forme au travail et mes collègues viennent malades. Nous sommes à deux doigts de la catastrophe avec ces entretiens!» Il ajoute, remonté : «ArcelorMittal insiste beaucoup sur la sécurité et les chefs nous donnent des instructions. Mais après, ils ferment les yeux parce que c’est trop compliqué de les suivre à la lettre. Alors, leur Safety Day (NDLR : journée de la sécurité), pff…»

Mis devant cette contradiction de faire venir au travail des ouvriers malades, voici ce que nous a répondu l’employeur d’Ernest : «L’absentéisme est un sujet important que toutes les entreprises gèrent via leur politique RH. ArcelorMittal est dans ce cas et le fait de façon responsable.» Il ajoute : «L’entreprise dispose en outre d’un service de médecine du travail et de la possibilité de recourir à un accompagnement en santé mentale.» Autant de choses dont il n’est pas fait mention lors des entretiens, selon les salariés convoqués.

«Intolérable»

L’OGBL ne digère pas les «entretiens disciplinaires» d’ArcelorMittal.

Des ouvriers d’ArcelorMittal sont convoqués à des entretiens pour les sensibiliser à leurs absences jugées trop fréquentes. A-t-on sollicité l’OGBL à ce sujet ?

Jean-Luc De Matteis, en charge du syndicat Sidérurgie et Mines : Oui, et c’est une question que nous traitons depuis 2023 et notre piquet de protestation à Differdange contre le licenciement de quatre salariés qu’ArcelorMittal accusait d’être trop souvent malades. Pour ce qui est des entretiens, pour nous, il est intolérable que des gens soient appelés pour cause de maladie afin de les « sensibiliser « . Depuis 2023, on est intervenu auprès de la direction et il y a eu de légers changements dans cette politique et parfois les entretiens sont positifs, mais au fond, ça reste une mise sous pression.

Justement, un ouvrier nous a dit que les propos tenus dans ces entretiens étaient menaçants.

ArcelorMittal vend ça comme des discussions entre responsables hiérarchiques et salariés pour trouver des solutions. Il ne faut pas se voiler la face : ce sont des entretiens disciplinaires et ensuite, si ça ne fonctionne pas, les gens sont licenciés. Ce qui nous gêne aussi, c’est que pour des entretiens comme ça, le salarié a tout à fait le droit de se faire accompagner et ce n’est pas le cas. Nous avons interpellé, début 2025, l’Inspection du travail et des mines au sujet de cette politique. Nous attendons toujours une réponse.

En quoi consisterait un entretien idéal ?

Déjà, l’employeur, face à un absentéisme qu’il juge élevé, doit s’interroger sur ses causes et se demander ce qui peut être fait avec la délégation du personnel pour éviter que les salariés tombent malades ou que des situations de stress, psychologique ou physique, les fassent souffrir. Lors de l’entretien, il faut donc être bienveillant.

Notre source dit qu’ArcelorMittal, en poussant les gens à travailler même en étant malades, contredit la règle d’or qui demande aux ouvriers d’être en forme.

C’est un de nos arguments. Sous pression, les gens vont quand même travailler avec un rhume, une angine, une bronchite. Il ne faut pas être surpris s’il y a des accidents ou si les maladies s’aggravent.

Cet ouvrier est très remonté contre l’ »hypocrisie » d’ArcelorMittal dont le discours appuyé en matière de sécurité est, là aussi, contredit par la pratique.

On travaille là-dessus, parce que c’est bien joli de faire un poster avec des règles d’or, mais il faut aussi donner la possibilité aux travailleurs de les respecter. Mais je dois dire qu’au niveau de la sécurité, beaucoup de choses sont faites par l’entreprise. Il y a beaucoup de réunions, d’investissements. Quand il y a des problèmes sur ce sujet, on réussit à avoir des discussions sérieuses avec ArcelorMittal.

Convocation à un entretien : ce que dit la loi

La loi ne prévoit pas que le salarié puisse exiger la présence d’un délégué du personnel pour un entretien organisé pour une raison quelconque. Le seul cas où le salarié peut imposer sa présence est celui de l’entretien préalable au licenciement, et ce, dans les entreprises occupant au moins 150 personnes. Si l’entreprise est soumise à une convention collective, celle-ci peut prévoir la présence d’un délégué dans un autre type d’entretien.

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