Wolt : de l’exploitation à la rébellion, les livreurs témoignent
Cinq livreurs ont accepté de témoigner, certains sous couvert d’anonymat. Cinq rencontres avec des travailleurs de l’ombre, qui sortent enfin du silence et organisent la résistance.
On sent qu’ils ont peur, des représailles ou du manque à gagner. «Quand vous refusez une course, l’algorithme ne vous donne plus rien pendant deux ou trois heures». La peur, ce n’est plus ce qui retient Dhia. L’ancien étudiant en informatique n’a rien à perdre. Il a bien vu que, depuis la grève du 12 juin, l’algorithme lui propose moins de courses. Il soupçonne que les livraisons soient majoritairement réservées aux flottes des sous-traitants. Wolt est catégorique : «Il n’y a ni horaires imposés, ni sanctions en cas de refus d’une commande ou de retard de livraison.» Or, Dhia a vu les tarifs de ses livraisons chuter drastiquement. Il nous montre ses relevés : il est passé de 1 078 euros bruts la première semaine de juillet 2024 à 448 euros en juillet 2026, en travaillant pourtant 14 heures par jour. De quoi être remonté face à ce qu’il décrit comme une «concurrence déloyale».
Même s’il dit aussi comprendre la situation des réfugiés recrutés par les sous-traitants. «Des demandeurs d’asile sans contrat de travail». Des cibles faciles qui recevraient un SMS avec un lien de téléchargement de l’application au moyen d’un matricule fictif : MC-001. En contrepartie, on leur prélèverait des commissions exorbitantes (de 35 à 50 % selon plusieurs livreurs interrogés) en leur imposant des objectifs dénoncés par les livreurs : «on nous demande de réaliser un chiffre d’affaires de 5 000 euros par mois, sinon on se fait virer de la plateforme», rapporte Ahmed*, réfugié qui a vu son compte suspendu pour un chiffre d’affaires mensuel à… 4 870 euros.
Dépendance économique
D’après Abou*, l’une des sociétés de sous-traitance pour laquelle il a travaillé rémunérerait même parfois ses équipes… en nature, sous la forme de denrées alimentaires dans des magasins ciblés. Des produits déduits de leur salaire, payé «au black» pour ces sans-papiers condamnés à gagner littéralement leur pain? Ces accusations n’ont pas pu être vérifiées de manière indépendante auprès de tous les acteurs concernés. Mais le principe rappelle, par certains aspects, le truck system, historiquement utilisé pour maintenir les travailleurs des mines de charbon du XIXe siècle dans une situation de dépendance économique.
Pour les livreurs indépendants, la situation n’est guère meilleure. Nous nous sommes procuré plusieurs des décomptes qu’obtient chaque livreur sur l’application. En moyenne, les documents présentés montrent que la course revient à 9 euros bruts, qu’elle ait duré 20 minutes ou une heure. En étudiant le seuil de rentabilité, excluant les charges sociales et les coûts concrets d’exploitation d’un véhicule, l’activité de livreur semble vouée à l’échec, à moins d’être salarié. D’ailleurs, Ebrahim a dû contracter un prêt étudiant pour s’en sortir et rêver d’un avenir meilleur comme assistant social.
Pour certains, contraints de piocher dans la TVA qu’ils doivent reverser annuellement à l’AED, les dettes s’accumulent. D’autres passeraient des accords avec la Caisse nationale de santé pour régler à terme échu leurs cotisations sociales, mais travailleraient alors toute l’année sans couverture santé. Ahmed* est dans ce cas, il doit 12 000 euros à la CNS. «Quand les cotisations et les impôts tombent, ils veulent arrêter», résume Dhia avec amertume.
La problématique du partage de compte est également une épine dans le pied des indépendants, parmi lesquels certains permettraient à des travailleurs sans carte rose de profiter de leur accès à la plateforme. Wolt affirme «appliquer des contrôles stricts afin de lutter contre la sous-traitance illégale», notamment grâce à des outils de reconnaissance faciale et le suivi des schémas de livraison.
Selon les livreurs, «le principal responsable, c’est l’État. Le Luxembourg a laissé ces entreprises s’installer sans aucun contrôle. Oui, ils profitent du système, mais avec des documents officiels», assène Ebrahim. Dhia renchérit : «Face à ces plateformes qui veulent imposer leur idéologie, il faut que l’État trouve des solutions.» Dans l’attente, livreurs et syndicats s’organisent et prévoient déjà plusieurs actions à la rentrée. Après avoir été reçus par le responsable Wolt Europe de l’Ouest «Rolex au poignet» le 1er juillet, un nouveau mouvement de grève n’est pas exclu.
* Les noms ont été changés.