[Ma vie de pensionné(e)]
«Si vous êtes à la retraite, vous n’êtes plus à la merci d’un patron»
La retraite, l’État y pense pour des raisons budgétaires. Les jeunes actifs rarement. Ceux qui s’en approchent l’espèrent autant qu’ils la redoutent. Dans cette série, des pensionnés du pays racontent leur retraite, pour dépasser les clichés.
Aujourd’hui nous avons rendez-vous avec Carlo Thissen à Belval. Ancien cheminot, Carlo Thissen a pris sa retraite il y a cinq ans, à 60 ans, en plein covid. Séparé et père d’une fille, pour lui, cette nouvelle étape rime surtout avec liberté. Mais pas avec insouciance.
Vous étiez cheminot. C’était un métier que vous aimiez?
Carlo Thissen : Je suis né dans une famille de cheminots, mon père l’était aussi. Les chemins de fer m’ont toujours intéressé. C’est encore aujourd’hui mon moyen de transport préféré. J’ai commencé à 22 ans et j’ai fait toute ma carrière aux CFL, mais à plusieurs postes. J’ai travaillé ici, à la gare de Belval, à une époque où l’usine sidérurgique fonctionnait encore. Il y avait des rames de coke et de minerai de fer qui arrivaient tous les jours.
Vos fonctions ont beaucoup changé au fil des années?
Oui. À l’époque, on devait apprendre beaucoup de choses. On pouvait être agent de circulation, travailler au guichet, faire de la comptabilité, s’occuper des colis express. On était très flexibles. Aujourd’hui, c’est plus cloisonné. Si vous êtes dans la vente, vous faites la vente. Nous, on pouvait tout faire. J’ai aussi travaillé au service commercial à Luxembourg, puis j’ai été gérant de la caisse de maladie des chemins de fer pendant douze ans. Après, j’ai eu un poste au syndicat. C’était très dur, très stressant, et j’ai fait un burn-out.
Ce burn-out a-t-il joué dans votre rapport au travail?
Oui. Depuis cette expérience, je n’ai plus supporté le stress de la même manière. Quand on est en burn-out, on ne s’en rend même pas toujours compte. On se remet en question. Je me souviens être devant le téléphone, devoir appeler quelqu’un et ne pas y arriver. Je pleurais devant le téléphone. Après ça, on ne revient pas exactement comme avant.
Vous avez pris votre retraite à 60 ans.
Je suis parti à la retraite le 1ᵉʳ avril 2021, en plein covid. Normalement, mon successeur devait reprendre mon poste avant, mais son ancien service ne voulait pas le lâcher. Moi, j’avais encore droit à neuf jours de congé en 2021 et je voulais les prendre. Le service voulait me les payer, mais j’ai dit non. À cet âge-là, on en a marre. Neuf jours, c’est neuf jours. Je ne voulais plus.
On en a marre de quoi?
De la façon dont on vous traite. Les gens auraient peut-être envie de travailler plus longtemps, mais il faudrait les respecter. J’ai vécu ça après 55 ans : le patron exige que vous galériez comme quelqu’un de 25 ans. Mais physiquement et psychiquement, ce n’est plus la même chose. Il y a une fatigue, une énergie qui est un peu moins là, c’est normal. Mais si vous n’êtes plus aussi rapide, on vous le reproche.
Il y a des choses que vous auriez voulu finir
Quelque chose du travail vous manque-t-il?
Franchement, non. Ce qui m’a le plus plu, ce sont les dix premières années. On travaillait sans ordinateur, on faisait tout à la main. La comptabilité de la gare, les billets internationaux, tout. Aujourd’hui, si l’ordinateur ne fonctionne plus, beaucoup de gens ne savent plus faire. J’aimais cette atmosphère. Après, avec la libéralisation, la digitalisation, la mentalité a changé, il y avait moins de solidarité.
Comment imaginiez-vous la retraite quand vous étiez plus jeune?
Je pensais voyager davantage. J’avais par exemple envie de prendre le Transsibérien, de partir d’ici en train jusqu’à la côte pacifique. Avec la situation géopolitique, je ne pourrai probablement plus le faire. Peut-être que dans 10 ou 15 ans, ce sera possible, mais je serai peut-être trop vieux pour un voyage pareil. Le covid a aussi cassé des projets. Je n’ai pas pu faire ma fête de départ comme je l’aurais voulu, on a fait quelque chose de restreint, avec des masques, dans une grande salle. C’est un regret.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris au début?
Le premier week-end, j’ai pensé : je dois encore écrire cette lettre, je dois encore finir ce rapport. Et puis non (il rit). Ça a duré deux semaines environ. Mais ce qui m’a marqué, et ça a duré deux ans, ce sont des flash-back de toute ma carrière professionnelle. Je revivais des bons moments, mais aussi des situations désagréables que j’avais oubliées.
Comme si le travail revenait une fois qu’il n’était plus là?
Oui. D’un côté, vous êtes content de ne plus avoir le feu. De l’autre, il y a des choses que vous auriez voulu finir. Quand j’étais membre du conseil d’administration des CFL, on votait de grands projets d’infrastructure. Vous prenez des décisions en faveur d’un projet en sachant très bien que vous n’allez plus en voir la fin dans votre vie professionnelle. C’est un sentiment bizarre.
Vous pouvez faire les choses à votre rythme, pas à un rythme imposé
À quoi ressemble votre journée type?
Je me lève quand je me réveille, je n’ai pas d’heure fixe. Je vais à la salle de bains, puis je prends mon café tranquillement. Je vais chercher le journal, je le feuillette, je ne veux pas être stressé. C’est aussi une des raisons pour lesquelles je n’aime plus trop conduire. Techniquement, je peux conduire, mais l’agressivité dans le trafic me stresse. Parfois, j’ai des palpitations si je sais que je dois me déplacer en voiture.
Sinon, j’aime me promener, faire des excursions journalières et jouer aussi sur l’ordinateur à des jeux de stratégie. Cela m’a beaucoup aidé pendant le confinement. Quand il pleut, que je n’ai pas de rendez-vous, que je suis seul chez moi, ça aide. J’aime aussi regarder des documentaires, notamment sur ARTE. Pour moi, c’est important d’être informé correctement. Et puis je suis actif dans le bénévolat et je fais encore partie de plusieurs comités, à l’OGBL, à l’Amiperas.
Le réveil ne vous manque donc pas?
Non. Ce qui m’a marqué, c’est de ne plus avoir besoin de mettre un réveil. J’ai toujours eu du mal à me lever le matin. Quand je travaillais en trois-huit, je n’aimais pas le poste du matin. Il fallait se lever à 4 h 20 et on ne pouvait pas arriver une heure plus tard, le collègue de nuit voulait rentrer (il rit). Aujourd’hui, je mets encore parfois un réveil pour un rendez-vous, mais j’essaie de les prendre l’après-midi.
Vous avez une vie sociale riche?
Je dirais modérée. Je ne veux pas être actif tous les jours du matin au soir. Je n’aime pas qu’on m’impose trop de tâches, même dans le bénévolat. Un jour, dans un comité, j’ai dit : « Je ne suis pas passé à la retraite maintenant pour travailler à nouveau et même pour les prunes! » (il rit). Il faut se fixer des limites.
Le mot qui revient souvent chez les retraités, c’est la liberté. C’est aussi le vôtre?
Oui. Si vous êtes à la retraite, vous n’êtes plus à la merci d’un patron. Vous êtes plus libre. Le patron ne peut plus vous refuser un congé. Vous pouvez faire les choses à votre rythme, pas à un rythme imposé. C’est très important pour moi.
Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui approche de la retraite?
Il faut avoir des centres d’intérêt. Et il faut faire attention, car le temps libre coûte de l’argent. Quand vous êtes au boulot, vous ne dépensez pas. Avec le temps libre, si vous voulez voyager, sortir, faire des choses, ça coûte.
Il y a cette idée que les vieux gênent
Financièrement, avez-vous senti une différence?
Avec l’indexation, ma retraite est plus ou moins équivalente à mon dernier salaire, mais le pouvoir d’achat a diminué. Je suis propriétaire et je n’ai plus de crédit, c’est très important, mais je m’inquiète pour l’avenir. Avec le réchauffement climatique, il va falloir faire des investissements dans mon logement : les fenêtres, le chauffage, l’isolation, la mise en conformité. Si on n’a pas les réserves nécessaires, comment fait-on? Est-ce que j’aurais encore un crédit pour financer ça? Non non, pas à mon âge.
La vieillesse vous inquiète?
Oui, parce qu’il faut y penser. Il y a un moment où on peut devenir dépendant. Personne ne le veut, mais cela peut arriver. J’ai vu mon père, à la fin, ses dernières semaines, ce n’était pas joli. Ni pour lui, ni pour l’entourage. J’ai déjà donné procuration à ma fille sur mon compte.
Vous pensez donc beaucoup à l’avenir?
Oui. Tout le monde a son horloge biologique et elle marche différemment pour chacun. Les étapes de la retraite sont liées à l’état de santé. À 80 ans, on ne fait plus les mêmes choses qu’à 60 ans. Il y a aussi les moyens financiers, le coût de la santé, le changement climatique. Je supporte mal la forte chaleur. Tout cela joue.
Quel est, selon vous, le cliché le plus faux sur la retraite?
On ne peut pas généraliser, mais il y a cette idée que les vieux gênent. On le ressent parfois, parce qu’on n’est plus aussi rapide, notamment à la caisse d’un supermarché. La société tourne très vite. Un jour, j’ai laissé mes affaires au magasin parce que la caissière faisait tout filer trop vite. Je lui ai dit : « On n’est pas aux 24 Heures du Mans » (il rit).
Quel conseil donneriez-vous à un jeune qui commence sa vie professionnelle?
De ne pas être arrogant, de se dire : j’ai appris, mais je ne connais rien, donc j’écoute. Quand j’étais jeune chef de circulation, un aiguilleur plus âgé prenait parfois une décision différente de celle que j’aurais prise. Je ne m’imposais pas. Après, je lui demandais pourquoi et il m’expliquait. C’est comme ça qu’on apprend.